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Hommage . La Fondation hollandaise Prince Claus a décidé d’attribuer son prix théâtral au dramaturge égyptien Lénine Al-Ramli pour l’ensemble de son œuvre, notamment ses pièces de théâtre qui illustrent le thème choisi par la fondation cette année : « Humour et Satire ». Entretien.

« Par la ruse, le dramaturge dépasse les limites qui lui sont imposées »

Al-Ahram Hebdo : Au mois de décembre prochain, vous recevrez le prix Prince Claus pour l’ensemble de votre œuvre. Que représente-t-il et dans quelles circonstances vous a-t-il été décerné ?

Lénine Al-Ramli : Depuis 1997, la Fondation Prince Claus a adopté un programme d’échange culturel. Progressivement, elle a sélectionné un nombre de thèmes qui déterminent sa contribution au rapport entre la culture et le développement. Cette année, pour ses activités et ses prix, la fondation a opté pour le thème de l’humour et de la satire, comme principal critère de choix. Cela s’applique en effet aux divers domaines : dessin, caricature, archéologie, Histoire, etc.

Il ne s’agit pas d’un concours international auquel les candidats doivent prendre part en soumettant leurs dossiers. Car je ne m’intéresse pas aux prix, en Egypte comme ailleurs. On m’a seulement rendu hommage à deux reprises : pour la Journée du théâtre égyptien et à travers le Festival du théâtre expérimental. Cependant, je n’ai jamais reçu de prix. Cela ne me surprend guère car je me situe souvent en dehors des carcans. Franchement, je ne suis un écrivain ni de droite ni de gauche. Je n’appartiens ni à un parti politique ni à l’opposition. De plus, je n’occupe pas de poste officiel lié au théâtre ou à la culture.

Je ne sais plus comment j’ai été élu pour ce prix. Mais cela n’empêche qu’il constitue une appréciation de surcroît pour mon travail, une appréciation qui s’ajoute à celle du public. Peut-être, les responsables de la Fondation Prince Claus se sont-ils intéressés à mon travail, à la suite de ma participation à la Conférence internationale sur la comédie en Orient, qui s’est tenue en avril dernier au Maroc. Plusieurs chercheurs égyptiens et américains y étaient présents et ont abordé le thème du théâtre.

— Pourquoi avez-vous principalement recours à l’écriture satirique, à la comédie ?

— J’ai hérité le sens de l’humour et du sarcasme de mon père, qui a été l’un des fondateurs du Parti socialiste en Egypte. Malgré toutes les difficultés qu’il a affrontées, il n’a jamais perdu le sens de l’humour. Pour moi, la comédie n’est pas vraiment un voile derrière lequel je me cache, mais elle est plutôt un moyen de soulever des idées et de les discuter avec les spectateurs. Je partage avec ces derniers ma perplexité sur des sujets précis.

On n’est pas habitué à dialoguer de la sorte avec l’Autre, à tolérer les différents points de vue. Le théâtre est alors un outil permettant d’introduire le public à ce genre de dialogue, à ce débat d’opinions.

La comédie vise à présenter la réalité à travers la fiction et la fantaisie. L’anecdote est, en premier lieu, un moyen artistique. Je la perçois comme un petit mensonge qui n’a pas de logique réelle. Elle dépasse le réel avec sa cruauté, pour le transformer en une allusion très significative. Ainsi, le public finit par accepter l’histoire présentée.

Plusieurs classent en effet la comédie en tant qu’un art de deuxième rang, un genre léger. Pourtant, elle nécessite un travail très sérieux. 95 % de mes pièces n’ont pas de dénouements heureux. L’art de la comédie et l’art de faire rire sont bien distincts mais on les confond souvent.

— Vos œuvres en général sont dotées d’une structure dramatique assez rusée, qui vous permet de surpasser les conjonctures sociopolitiques ...

— L’écriture dramatique n’est jamais un art direct. Je ne peux pas écrire une pièce de théâtre pour critiquer ouvertement un homme au pouvoir, même si j’ai l’approbation de la censure.

Beaucoup de critiques et de journalistes me classent comme un écrivain politique. Mais que signifie théâtre politique ou écrivain politique ? C’est-à-dire un écrivain qui appartient à un parti politique, qui adopte une position politique déterminée. Moi, je m’attaque plutôt à la manière de penser, à la réflexion dans notre société, avec l’aspect politique y compris. Une pièce de théâtre doit avoir une valeur en soi, sans aborder directement les détails relatifs à un temps et un espace précis. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les œuvres de Shakespeare et de Molière sont considérées comme des chefs-d’œuvre qui dépassent les cadres spatio-temporels. Le théâtre possède un langage qui lui est propre. En lui fournissant une marge de liberté, il peut produire des œuvres de valeur. On ne peut pas écrire dans l’absolu. L’écrivain dramatique est lié à son réel. Par la ruse, et par toute une structure dramatique bien élaborée, le dramaturge dépasse les limites et les conjonctures qui lui sont imposées. Tout au long de mon expérience théâtrale, j’ai eu recours à la ruse pour surpasser l’opinion publique, les conditions artistiques, les conditions théâtrales, la censure et moi-même.

— Vous avez fondé, avec le comédien et metteur en scène Mohamad Sobhi, la troupe Studio 80. Ensuite, vous avez collaboré avec des amateurs à travers Studio 2000. Quelle différence y avait-il au niveau de l’écriture ?

— Il y a différents genres d’écriture, qui correspondent à différentes phases. Aujourd’hui par exemple, j’écris des pièces expérimentales, c’est une manière de varier. Il faut renouveler, faire peau neuve de temps en temps, pour ne pas se limiter à un seul genre.

J’ai fondé ma deuxième troupe théâtrale entre 1993 et 2000. J’ai travaillé, alors, avec de nouveaux comédiens. Ils étaient plus au moins connus mais n’étaient pas encore classés comme stars. Parmi eux figuraient Abla Kamel, Achraf Abdel-Baqi, Hani Ramzi, etc. En outre, la troupe regroupait aussi des amateurs.

Achraf Abdel-Baqi a joué dans ma pièce Al-Aar (La Honte) en 1994 aux côtés de Mona Zaki. C’était pour une très courte durée et il n’a pas été payé. Aujourd’hui, on ne peut pas trouver des comédiens disposés à jouer gratuitement. C’est difficile de les convaincre de jouer par exemple dans une pièce expérimentale. La différence existe aussi bien au niveau du public qu’à celui des acteurs.

Propos recueillis par
May Sélim

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