Il
ne s’agit pas d’un concours international auquel les candidats
doivent prendre part en soumettant leurs dossiers. Car je ne
m’intéresse pas aux prix, en Egypte comme ailleurs. On m’a seulement
rendu hommage à deux reprises : pour la Journée du théâtre égyptien
et à travers le Festival du théâtre expérimental. Cependant,
je n’ai jamais reçu de prix. Cela ne me surprend guère car je
me situe souvent en dehors des carcans. Franchement, je ne suis
un écrivain ni de droite ni de gauche. Je n’appartiens ni à
un parti politique ni à l’opposition. De plus, je n’occupe pas
de poste officiel lié au théâtre ou à la culture.
Je
ne sais plus comment j’ai été élu pour ce prix. Mais cela n’empêche
qu’il constitue une appréciation de surcroît pour mon travail,
une appréciation qui s’ajoute à celle du public. Peut-être,
les responsables de la Fondation Prince Claus se sont-ils intéressés
à mon travail, à la suite de ma participation à la Conférence
internationale sur la comédie en Orient, qui s’est tenue en
avril dernier au Maroc. Plusieurs chercheurs égyptiens et américains
y étaient présents et ont abordé le thème du théâtre.
—
Pourquoi avez-vous principalement recours à l’écriture satirique,
à la comédie ?
—
J’ai hérité le sens de l’humour et du sarcasme de mon père,
qui a été l’un des fondateurs du Parti socialiste en Egypte.
Malgré toutes les difficultés qu’il a affrontées, il n’a jamais
perdu le sens de l’humour. Pour moi, la comédie n’est pas vraiment
un voile derrière lequel je me cache, mais elle est plutôt un
moyen de soulever des idées et de les discuter avec les spectateurs.
Je partage avec ces derniers ma perplexité sur des sujets précis.
On
n’est pas habitué à dialoguer de la sorte avec l’Autre, à tolérer
les différents points de vue. Le théâtre est alors un outil
permettant d’introduire le public à ce genre de dialogue, à
ce débat d’opinions.
La
comédie vise à présenter la réalité à travers la fiction et
la fantaisie. L’anecdote est, en premier lieu, un moyen artistique.
Je la perçois comme un petit mensonge qui n’a pas de logique
réelle. Elle dépasse le réel avec sa cruauté, pour le transformer
en une allusion très significative. Ainsi, le public finit par
accepter l’histoire présentée.
Plusieurs
classent en effet la comédie en tant qu’un art de deuxième rang,
un genre léger. Pourtant, elle nécessite un travail très sérieux.
95 % de mes pièces n’ont pas de dénouements heureux. L’art de
la comédie et l’art de faire rire sont bien distincts mais on
les confond souvent.
—
Vos œuvres en général sont dotées d’une structure dramatique
assez rusée, qui vous permet de surpasser les conjonctures sociopolitiques
...
—
L’écriture dramatique n’est jamais un art direct. Je ne peux
pas écrire une pièce de théâtre pour critiquer ouvertement un
homme au pouvoir, même si j’ai l’approbation de la censure.
Beaucoup
de critiques et de journalistes me classent comme un écrivain
politique. Mais que signifie théâtre politique ou écrivain politique
? C’est-à-dire un écrivain qui appartient à un parti politique,
qui adopte une position politique déterminée. Moi, je m’attaque
plutôt à la manière de penser, à la réflexion dans notre société,
avec l’aspect politique y compris. Une pièce de théâtre doit
avoir une valeur en soi, sans aborder directement les détails
relatifs à un temps et un espace précis. C’est d’ailleurs la
raison pour laquelle les œuvres de Shakespeare et de Molière
sont considérées comme des chefs-d’œuvre qui dépassent les cadres
spatio-temporels. Le théâtre possède un langage qui lui est
propre. En lui fournissant une marge de liberté, il peut produire
des œuvres de valeur. On ne peut pas écrire dans l’absolu. L’écrivain
dramatique est lié à son réel. Par la ruse, et par toute une
structure dramatique bien élaborée, le dramaturge dépasse les
limites et les conjonctures qui lui sont imposées. Tout au long
de mon expérience théâtrale, j’ai eu recours à la ruse pour
surpasser l’opinion publique, les conditions artistiques, les
conditions théâtrales, la censure et moi-même.
—
Vous avez fondé, avec le comédien et metteur en scène Mohamad
Sobhi, la troupe Studio 80. Ensuite, vous avez collaboré avec
des amateurs à travers Studio 2000. Quelle différence y avait-il
au niveau de l’écriture ?
—
Il y a différents genres d’écriture, qui correspondent à différentes
phases. Aujourd’hui par exemple, j’écris des pièces expérimentales,
c’est une manière de varier. Il faut renouveler, faire peau
neuve de temps en temps, pour ne pas se limiter à un seul genre.
J’ai
fondé ma deuxième troupe théâtrale entre 1993 et 2000. J’ai
travaillé, alors, avec de nouveaux comédiens. Ils étaient plus
au moins connus mais n’étaient pas encore classés comme stars.
Parmi eux figuraient Abla Kamel, Achraf Abdel-Baqi, Hani Ramzi,
etc. En outre, la troupe regroupait aussi des amateurs.
Achraf
Abdel-Baqi a joué dans ma pièce Al-Aar (La Honte) en 1994 aux
côtés de Mona Zaki. C’était pour une très courte durée et il
n’a pas été payé. Aujourd’hui, on ne peut pas trouver des comédiens
disposés à jouer gratuitement. C’est difficile de les convaincre
de jouer par exemple dans une pièce expérimentale. La différence
existe aussi bien au niveau du public qu’à celui des acteurs.