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Laissez-le tranquille ou je vous tire dessus ! ». C’est
ainsi que le père, alors jeune officier, a défendu son
fils Samih qui pleurait, criait, gémissait, sous l’effet
de la terreur dessinée sur les visages des passagers du
train. Ces derniers grondaient le petit pour avoir pleuré
si fort. C’était durant la deuxième guerre mondiale et
ils redoutaient en fait que les avions allemands sillonnant
le ciel les remarquent par les cris de l’enfant. C’est
ainsi que le sens de la révolution a germé dans la vie
de celui qui est devenu plus tard l’un des poètes les
plus réputés du monde arabe. Depuis, il ne cesse de lancer
: « Vous voulez que je me taise ? Jamais de la vie ! ».
La personnalité
du poète palestinien Samih Al-Qassem est riche en contradictions.
Il est à la fois simple et compliqué, tendre et agressif.
Mais le plus important est qu’il fait partie de ces hommes
qui brisent les barrières susceptibles de se dresser entre
lui et l’Autre.
En effet,
il ressemble à son pays. D’ailleurs, il souligne souvent
que tout le monde arabe constitue son pays, et refuse
la distanciation que les Arabes vivent de nos jours. «
La civilisation arabo-musulmane est basée sur la multiplicité.
Elle a depuis toujours exigé l’acceptation de l’Autre
avec toute sa différence. La nation arabe se compose d’Arabes,
de juifs, de Grecs, de Berbères. Il faut qu’on se respecte
mutuellement et qu’on arrête d’inventer des conflits entre
juifs, musulmans et chrétiens. Il faut se rappeler d’ailleurs
que si Dieu avait voulu qu’on soit une nation de même
ethnie et de même religion, il l’aurait fait », affirme-t-il
sur un ton irrité, ajoutant : « Cela est confirmé par
le Coran ».
Al-Qassem
est un poète mais pas un rêveur au sens négatif du terme.
Pour lui, l’union arabe dont il parle souvent s’est concrétisée
à travers sa famille. « J’ai des parents en Palestine,
au Liban, en Syrie. Ma grand-mère est d’origine égyptienne
et mon arrière-grand-père était un soldat dans l’armée
de Salaheddine Al-Ayyoubi, qui était d’origine kurde ».
Un grand sourire se dessine au coin des lèvres. « Quand
j’étais petit, je ne cessais de poser des questions à
mes parents : pourquoi mon arrière-grand-père n’était-il
pas Salaheddine lui-même ? ». Raison pour laquelle certains
de ses amis kurdes lui demandent s’il a des origines kurdes.
« Je fais partie des druzes, et je suis musulman fondamentaliste
au vrai sens du terme ». Etre « fondamentaliste » pour
Al-Qassem signifie toujours revenir au Coran qui instaure
la tolérance comme principe de vie et non pas se laisser
pousser la barbe et se replier sur soi. Le poète est convaincu
que les Arabes sont menacés par une force extérieure mais
aussi par un danger atroce, celui de l’autodestruction.
« Il faut être conscient que si nous nous recroquevillons
sur nous-mêmes, nous risquons de suivre le modèle des
pays de l’Amérique latine. Chacun de ces pays vit isolé.
Il est incroyable que l’Europe, dans toute sa diversité
ethnique et culturelle, parvienne à s’unir en dépit des
100 ans de guerre qui ont ravagé ses pays et que les Arabes
n’y arrivent pas. Il faut absolument que l’union arabe
voie le jour ». Et de poursuivre : « Pour cela, il faut
d’abord se regarder dans un miroir pour se rendre compte
de notre laideur. Car jusqu’à présent, nous ne voyons
que ce que voulons voir. Il faut arrêter de trouver des
justifications qui ne sont que des leurres ». D’une voix
ferme et élevée, il déclare avec un visage rougi de colère
ou de honte : « Quand un poète algérien essaye de vendre
son propre rein pour pouvoir vivre, quand un journaliste
libyen subit la torture avant d’être exécuté parce qu’il
a osé se moquer de la tente du président ... N’est-ce
pas de la laideur ? A l’étranger, on met tous ces cas
dans un même panier sans discerner les pays d’origine.
On en parle en disant que ce sont les Arabes, un point
c’est tout ». Le poète se donne quelques minutes pour
reprendre son souffle puis poursuit avec la même ardeur,
évoquant le rôle de l’Union des écrivains égyptiens dont
il vient de célébrer le trentième anniversaire. « L’Union
des écrivains, comme tout le reste du monde arabe, ne
doit pas se laisser noyer dans la phraséologie et la réhabilitation
de la langue arabe. Il faut être très vigilant face à
des projets du genre le Grand Moyen-Orient, lequel vise
à étouffer la notion de l’arabité. Un Moyen-Orient par
rapport à qui ? A l’Europe ? A l’Amérique ? ». Samih Al-Qassem
n’éprouve aucune honte à détenir un passeport israélien.
De toutes les façons, il n’avait pas le choix. « Si on
avait exigé que je sois marqué d’un sceau israélien sur
le front ou sur le dos pour me laisser vivre en Galilée,
je l’aurais fait ». Par ailleurs, le poète s’oppose à
la normalisation et affirme que les premiers ennemis de
la normalisation sont les forces d’occupation elles-mêmes.
Son passeport
israélien lui a permis de voyager partout dans le monde.
Mais il ne l’a pas protégé de la prison. Ainsi raconte-t-il
sa dernière détention à Londres, en 1999, à la suite d’une
soirée poétique. « Londres dont nous sommes les victimes,
qui a fondé l’accord de Sykes-Picot de 1916, l’un des
plus dangereux de l’Histoire arabe, nous accuse de terrorisme
! C’est quand même fort ! ».
Avoir la
nationalité israélienne et se prononcer contre la normalisation
est l’un des paradoxes vécus par Samih Al-Qassem. De plus,
ce « fondamentaliste » présumé, qui met souvent l’accent
sur la croyance en Dieu, a été membre du Parti communiste
juif. « Je suis très fier de mon parcours et je ne le
cache pas », affirme-t-il comme s’il se défendait d’une
certaine accusation. « Je suis un musulman qui se réfère
au Coran, sans un brin de racisme. J’avoue qu’il existe
des juifs communistes qui sont meilleurs que d’autres
personnes de confession musulmane. Le Parti communiste
juif était à un moment donné l’unique front qui milite
contre le sionisme. A l’époque, c’était le seul moyen
de se faire entendre, permettant à ma voix de résonner
partout dans le monde ». Cela étant, Al-Qassem a réussi
à exposer ses opinions et dialoguer parfois même avec
des leaders politiques comme Mikhaïl Gorbatchev. « Je
suis prêt à dialoguer avec le diable si cela sert ma cause.
Un jour, on m’a proposé un prix israélien de poésie, m’affirmant
que l’année d’après, j’aurais le prix Nobel. J’ai répondu
que si un poète israélien accepterait de recevoir le prix
palestinien de la poésie par Yasser Arafat, je serais
prêt à considérer leur offre ».
Ancien ami
d’Arafat, le poète refuse catégoriquement tout soupçon
de corruption qui pourrait planer autour de ce leader
mythique de la Palestine. D’après lui, Arafat faisait
office d’un père qui — même assiégé — cherchait à connaître
les détails de la vie des familles palestiniennes. « Arafat
était réputé pour sa dévotion à la cause palestinienne.
Et c’est peut-être la raison pour laquelle il a mis de
côté la corruption de certains membres de l’Autorité palestinienne
».
Des idées
lancinantes l’obsèdent quant à la mort tragique d’Arafat.
Il ne cesse de penser que le leader palestinien a été
tué. « Je ne peux pas confirmer mon hypothèse. Mais je
pense que le rapport de l’hôpital en France avait quelque
chose de mystérieux. Six mois avant sa mort, les médias
israéliens avaient annoncé des slogans comme : L’année
prochaine sans Arafat ; Bientôt la scène sans Arafat ...
Ne sont-ce pas des allusions à son élimination ? Il ne
faut pas également oublier que toute sa nourriture passait
par la barricade israélienne ».
Né en 1939
à Al-Zarqa en Jordanie, Samih Al-Qassem dit toujours qu’il
est né poétiquement en Galilée, vers 1948. C’est la date
à partir de laquelle leur maison de famille s’est transformée
en une véritable ruche pour le travail patriotique. Les
intellectuels et les officiers de la résistance venaient
se réunir chez eux. Le petit Samih a alors commencé à
s’ouvrir au monde des lettres, avec notamment des grands
noms de la littérature arabe tels Ibn Khaldoun, Chawqi,
Ali Mahmoud Taha, Chebl Atrach, etc. « Je me souviens
qu’un jour mon professeur d’arabe d’origine bosniaque,
Saïd Bouchnaq, a lu mes poèmes et m’a dit : il est dommage
que tu utilises ton énergie poétique à courtiser tes collègues
et à tourner tes professeurs en dérision. Tu devrais investir
ton talent pour servir la cause de ton pays ».
Depuis, c’est
la poésie qui l’a choisi, comme il se plaît à le dire.
D’ailleurs, il répète souvent que le vrai vice du poète
est la poésie elle-même. Avec beaucoup d’humour, il raconte
une séance de remise de prix à des intellectuels palestiniens.
« Avec malice, ils m’ont choisi afin de prononcer une
allocution. Alors, j’ai parlé de la corruption au sein
de l’Autorité palestinienne. Je me suis adressé à Arafat,
en disant que si je découvrais qu’il était corrompu, je
tenterais de le corriger par ma poésie. Arafat s’est mis
debout et a demandé à ses gardes de lui procurer un revolver.
Tout le monde a cru qu’Arafat allait me tirer dessus.
Mais l’intention du leader était de me dire que j’ai tous
les droits de le critiquer, non pas seulement par les
poèmes ». Ses yeux brillent, cachant ses larmes. « Je
lui ai répondu que son arme, il devait plutôt la pointer
sur les occupants », ajoute-t-il.
La poésie,
pour Samih Al-Qassem, dépasse les frontières des rimes
et des rythmes pour devenir une vraie arme de savoir-vivre.
« A l’aéroport de Tel-Aviv, on pose une question familière
aux voyageurs : Avez-vous des armes ? Comme réponse, je
tire la langue et je les laisse tous ébahis ». |