Des
provinciaux en galabiya, des travailleurs, des familles,
des jeunes, des moins jeunes, toutes catégories confondues,
font le va-et-vient sur les quais de la gare de Ramsès.
Et dès la réservation jusqu’à leur embarquement dans
le train, ils sont servis par des fonctionnaires, pour
la plupart des hommes. « Des femmes ici, c’est plutôt
rare. Le travail dans la gare nécessite un contact permanent
avec un public hétérogène, des efforts physiques et
des horaires de travail tardifs, c’est la raison pour
laquelle les femmes sont peu nombreuses. Elles sont
principalement recrutées pour travailler dans les bureaux
», explique Yousri Abdel-Hamid, directeur de département
à la gare du Caire. Rien que dans les bureaux ? Certaines,
même si elles ne sont pas nombreuses, n’hésitent pas
à se jeter dans la mêlée. Et derrière le guichet de
réservation, devant son ordinateur, Mona Sokkar, une
des trois guichetières qui partagent le travail avec
23 hommes, essaye de régler le problème d’un passager
qui insiste pour ne pas avoir un siège aux premiers
rangs et exige d’être placé plutôt au milieu. Il ne
veut pas croire que tout est déjà réservé. « Vous conservez
ces places, pour les vendre plus cher. Vous êtes des
gens malhonnêtes », lance le passager. Mona essaye de
le calmer et ne répond pas à ses injures. Elle nous
explique : « Je suis en contact permanent avec des citoyens
de personnalités et cultures différentes, je me suis
habituée à ce genre d’incident. Dès que le client se
présente, je peux savoir à qui j’ai affaire ». Et d’ajouter
avec sarcasme : « Qui a dit que nous sommes des femmes
? Dans ce milieu d’hommes, il faut se montrer bien fortes
», dit-elle tout en échangeant une petite plaisanterie
avec son collègue. Un cadre de travail et une ambiance
qui font que la présence des femmes sort un peu de l’ordinaire.
Et malgré cette force de caractère qu’elles affichent,
elles sont toujours considérées comme le sexe faible.
Et pourtant, Mona insiste pour dire qu’avec un peu de
tact, elle parvient à régler bien des tracas avec les
clients. Tandis que Zizeff explique qu’en cas de bagarre
avec un client, un de ses collègues lui demande de se
retirer du guichet pour prendre sa place et mettre fin
au conflit. Une situation qui se répète puisque son
supérieur lui laisse rarement la chance de répliquer
et insiste pour la remplacer. Cependant Zizeff, qui
a 20 ans d’ancienneté, assure être aujourd’hui bien
rodée et ne craint plus l’agressivité de certains clients.
« Lorsque j’ai commencé comme guichetière, j’étais bien
timide. Je fondais en larmes à chaque fois qu’un client
me réprimandait ou était insolent avec moi. Aujourd’hui,
j’ai acquis assez d’expérience et je sais tisser des
liens de complicité avec le public, ce que beaucoup
d’autres collègues hommes ne sauraient faire ».
Et c’est
la vérité, puisque les responsables assurent que les
femmes travaillant dans les bureaux refusent de remplacer
Zizeff pour ne pas être en contact permanent avec les
passagers. Et malgré leur savoir-faire, les trois femmes
quittent leurs postes à 17h, laissant leurs collègues
hommes prendre la relève. « Pendant la nuit, les problèmes
risquent d’être plus embarrassants, alors, nous préférons
que les femmes ne soient pas présentes », explique Yousri,
interrompu par la voix mélodieuse de Hagga Leïla annonçant
l’arrivée du train du Saïd : « Prière aux passagers
du train 996 de 19h30 à destination d’Assouan et passant
par Minya de se préparer à embarquer » et c’est aussi
la dernière annonce de la journée de Hagga Leïla, travaillant
depuis 35 ans à la gare. Choisie après plusieurs tests
de voix, elle excelle dans son domaine, puisque beaucoup
de passagers apprécient la voix d’annonce d’une femme.
« On a tendance à sursauter lorsqu’on entend une voix
rocailleuse ». Et Leïla explique la nature de son métier.
« Je dois avoir toujours l’esprit en éveil pour annoncer
les horaires à temps et si je n’ai pas l’heure exacte
sur mon indicateur, je téléphone rapidement pour connaître
les raisons du retard de la locomotive et l’heure exacte
de son arrivée ou son départ », dit Hagga Leïla, dont
le travail ne se limite pas seulement à faire des annonces.
Et de son poste face à son haut-parleur, elle règle
pas mal de problèmes humanitaires. « Un homme dont l’enfant
s’est égaré, une fille qui est descendue du train et
ne retrouve plus sa mère, un homme qui cherche sa vieille
mère, des situations diverses auxquelles je dois faire
face quotidiennement et que je tente de résoudre avec
ma voix en répétant les noms et la description des personnes
que l’on recherche », explique Leïla, qui assure cependant
avoir des tracas avec les voyageurs qui viennent se
disputer avec elle pour avoir raté leur train. « Ils
s’oublient à jacasser et viennent me blâmer pensant
que j’ai oublié de communiquer l’arrivée du train »,
dit-elle. Et ce qui dérange le plus Leïla, ce sont ces
gens qui prennent leur aise, qui arrivent en retard
et cherchent à culpabiliser le personnel de la gare.
Leïla et
une autre travaillent dans le département du mouvement
qui englobe 1 200 employés. Elle confie que travailler
dans un milieu d’hommes est bien plus commode pour elle.
« Pas de papotage ni de commérages et cela évite bien
des problèmes. Ce n’est pas le cas de mes amies dont
les collègues sont des femmes. Aussi je suis bien respectée
par les hommes, qui me considèrent comme une mère pour
eux », poursuit Leïla, qui confie passer son temps libre
à lire le Coran ou des magasines et journaux. Pieuse
et sensible aux remarques, elle demande gentiment à
son collègue homme d’annoncer, lui, l’arrivée d’un train
qui coïncide avec le temps d’une prière. « Une fois,
j’ai communiqué l’arrivée d’un train alors que c’était
le moment de la prière, un homme est venu me sermonner
pour l’avoir déconcentré et depuis, j’ai décidé de ne
plus recommencer », confie Leïla qui cède chaque soir
son haut-parleur à un homme pour le retrouver le lendemain
matin.
Et avant
que le train ne se mette en marche, des dizaines de
passagers se dirigent vers Hanane, devenue la mascotte
de la gare. Un passager lui prend un paquet de biscuits,
un autre une bouteille d’eau et un troisième une boisson
gazeuse. Hanane, étudiante à la faculté de commerce,
est la seule fille à vendre toutes sortes de boissons
et d’amuse-gueule sur le quai et beaucoup de clients
préfèrent se servir chez elle. Elle le commente :
« C’est peut-être ce sentiment de bien-être qui se dégage
de mon visage, mais le plus souvent c’est pour essayer
de me draguer ». La vingtaine, en jean et toujours souriante,
des cheveux blonds tombant en flots sur ses épaules,
elle ne passe pas inaperçue. Beaucoup la saluent, d’autres
viennent demander de ses nouvelles et des dizaines de
clients font appel à ses services. Hanane fait tout
pour les servir rapidement afin qu’ils ne ratent pas
le train. Cette jeune fille qui exerce ce métier depuis
seulement quelques mois, après avoir été employée comme
hôtesse dans les trains, est enviée par ses collègues
hommes. Les responsables de la société privée chargée
de l’approvisionnement et de la restauration, en coopération
avec l’Organisme de chemins de fer, savent qu’elle est
la plus productive. Sur le quai, elle est la seule à
briller parmi sept garçons qui font le même boulot qu’elle.
Elle est souvent exposée à des situations embarrassantes.
Outrée par un client trop collant, elle est parfois
contrainte de demander l’aide de l’un de ses collègues
hommes ou d’un policier pour s’en débarrasser. « Il
arrive souvent qu’un homme me glisse son numéro de téléphone
en réglant sa facture mais un jour une personne m’a
remis carrément un billet doux, j’ai dû faire appel
à l’agent de police qui l’a bien menacée », raconte
Hanane tout en confiant que si elle travaille, c’est
bien pour poursuivre ses études. Mais elle ne met pas
tout le monde dans le même panier et elle a même réussi
à se faire des amis et d’avoir de temps en temps des
propositions de msérieuses.
A 17h,
Hanane quitte le quai, donnant la chance à ses collègues
hommes de gagner plus d’argent pendant la nuit avant
de revenir le lendemain les concurrencer.
Et si elle
apprécie son boulot malgré les embarras, Gamalate, agent
de nettoyage, elle, est obligée de l’exercer. Mère de
4 enfants, un mari au chômage, elle est contrainte de
gagner son pain en nettoyant les wagons. Et bien que
les femmes soient plus habiles, elles ne constituent
que 30 % de la main-d’œuvre de la société privée responsable
du nettoyage à la gare. « Elles sont plus exposées au
danger à cause de leur manque de souplesse et de leur
poids. L’homme peut sauter au dernier moment d’un train
même s’il est en marche », souligne un des responsables
de la société. Cependant, elles sont sollicitées pour
nettoyer les toilettes, les sièges, un service rapide
avant le départ du train. « Je ne peux rien faire devant
un comportement malfaisant de certains passagers mais
que faire quand le gagne-pain nous expose à ce genre
de choses ? », se plaint une des femmes de nettoyage
qui doit non seulement faire face à ce genre de tracas,
mais aussi aux risques d’accidents. « Il faut toujours
faire attention pour ne pas se faire mal », dit-elle
en descendant rapidement, tenant son seau avant que
le train ne démarre.