— Agis comme un homme. Si tu pleures, mille
personnes vont te poser des questions sur ta relation avec
la défunte et il est évident que nous n’en sortirons pas sains
et saufs.
Hassan parlait alors que je marchais à côté
de lui, hagard et absent à ce qui m’entourait. Les quelques
mètres qu’il nous a fallu parcourir en descendant du taxi
pour accéder à la tente où l’on présentait les condoléances
m’apparurent comme une route longeant un désert. Je remarquai
que la tente était vaste, mais que peu de gens s’y trouvaient.
Trois personnes recevaient les condoléances. L’un d’entre
eux me sembla plus triste que les autres. Il n’était pas grand.
J’en déduis que c’était son mari à cause de sa taille et de
sa calvitie. C’est ainsi que me l’avait décrit une fois Donia
de manière concise. Nous nous installâmes au fond de la tente.
La voix du récitateur du Coran était émouvante. Je remarquai
qu’il jetait des regards furtifs aux personnes présentes.
Quelques instants plus tard, Hassan me souffla à l’oreille
:
— Ne remarques-tu pas qu’il n’y a pas beaucoup
de monde ?
Je répondis :
— Sans doute parce qu’il est encore tôt.
— Non.
— Hassan, tais-toi, je t’en supplie.
Je vis que le récitateur nous jetait à nous
aussi des regards étranges. Hassan hocha la tête et baissa
la voix :
— La défunte s’est suicidée, pour les gens,
c’est une athée.
Je fus confus. C’était sans doute la raison
logique de ce nombre restreint de personnes. Hassan ne voulait
pas se taire :
— Son mari aurait pu cacher la nouvelle de
son suicide. Il ne semble pas mesurer l’ampleur de la poussée
islamiste dans le pays.
Je commençai à étouffer à cause des propos
de Hassan. Je lui assénai un petit coup de pied pour qu’il
se taise. Il finit par cesser d’émettre des commentaires.
J’essayai de me laisser entraîner par la voix du récitateur
pour enfin pleurer. J’avais vraiment besoin de pleurer. Qu’importe
ce que diraient ou feraient les gens ? Je ne me sentirais
purifié que si mes larmes se mettaient à couler. Malheureusement,
elles se faisaient attendre. Je n’arrivais pas à m’identifier
à la voix émouvante du récitateur et Hassan recommençait déjà
à parler :
— On ne sait vraiment combien imposant et
beau est le Coran que lorsqu’on assiste à des funérailles.
C’est une chose étrange, n’est-ce pas ?
Je ne répondis pas. Il poursuivit :
— Le meilleur moyen de connaître par cœur
le Coran est d’assister de manière régulière à des funérailles.
Cette fois, je fus sur le point de rire.
Je posai la main sur la bouche, fermai les yeux et regrettai
d’être venu. Je m’aperçus que le récitateur débitait un verset
sur l’enfer et la souffrance. La description de l’enfer y
était effroyable. Hassan s’en rendit compte car je l’entendis
dire :
— Je parie qu’il ne récitera rien sur le
Paradis ce soir.
Le récitateur termina le passage qu’il lisait.
A peine s’était-il tu que cinq ou six personnes, parmi les
quelques vingt assistants, prirent congé. Il n’était pas convenable
que nous fassions de même. Chose étrange, Hassan ne parlait
plus alors que c’était le moment opportun pour le faire. Quelques
personnes pénétrèrent dans la tente. Une des trois personnes
qui recevaient les condoléances s’approcha de nous. C’était
un homme énorme apparemment très pieux, à la longue barbe
blanche, un chapelet à la main, vêtu d’une djellaba large
et qui traînait au sol. Hassan me souffla :
— Tiens-toi bien, cet homme va nous demander
qui nous sommes.
L’homme s’approcha tout près de nous. Il
dit, alors qu’il nous tendait la main : « Que Dieu vous récompense
parce que vous vous êtes donné la peine de venir ».
Il s’installa ensuite à mes côtés et me demanda
:
— Vous venez du ministère ?
— Non.
— Je pensai que vous étiez du ministère de
l’Education nationale. Vous savez évidemment que la défunte
était institutrice.
Je ne répondis pas. Hassan intervint rapidement
:
— Nous ne le savions pas. Vous êtes son père
?
— Je suis son beau-père. Mais comment la
connaissiez-vous alors que vous ne savez pas ce qu’elle faisait
?
— Nous ne la connaissons pas.
Je dis cela alors que Hassan dissimulait
un sourire ou évitait d’éclater de rire. Il pensait sans doute
que nous étions empêtrés dans un piège. Je dis à l’homme :
— Que Dieu vous aide à supporter. La défunte
était-elle âgée ?
L’homme étonné, interrogea :
— Vous ne la connaissiez vraiment pas. Vous
connaissez donc son mari ?
— Non.
Je fus embarrassé, mais Hassan vint à mon
secours :
— Nous étions de passage, nous avons vu la
tente et nous avons décidé d’y entrer pour obtenir un mérite.
— Que Dieu vous récompense pour votre bonne
action.
L’homme prononça cette phrase puis il se
tut. Nous aussi, nous observâmes le silence. Enfin, l’homme
s’adressa à Hassan en faisant un signe à mon adresse :
— Je voyais que monsieur était excessivement
triste, je me suis alors dit qu’il était du ministère et qu’il
connaissait la défunte. Je regrette.
Hassan répondit sans attendre :
— Ce monsieur a le cœur sur la main. Il a
perdu lui aussi sa femme il y a quelques années. Il a lu la
pancarte devant la tente sur laquelle était inscrit le nom
de la défunte, il a été touché et a voulu y participer. Nous
assistons régulièrement à des funérailles et à des obsèques
afin d’obtenir le pardon de Dieu et ses récompenses. Mon ami
lit les pages nécrologiques et choisit les obsèques ou les
funérailles auxquelles il participera. Il les choisit de préférence
le plus loin possible de son lieu de résidence pour que le
mérite qu’il reçoit en soit décuplé.
J’étais étonné de ce déferlement de mots
et de cette idée qu’il était en train de développer devant
l’homme. Ce dernier rétorqua :
— C’est une bonne action tout à fait originale.
Son mérite est énorme pour Dieu.
Il apparaissait clairement que l’homme était
excédé à cause du peu de personnes présentes. J’entendis Hassan
dire tout à coup :
— Vous savez Monsieur que mon ami est allé
une fois à Ismaïliya pour présenter ses condoléances sans
me prévenir. Un parcours comme celui-ci est certes grandement
récompensé par Dieu. Il a reçu le mérite pour lui seul.
L’homme devint attentif. Il écarquilla les
yeux d’étonnement. Toutefois, Hassan poursuivait :
— J’ai manqué là un grand mérite, mais heureusement
qu’il y a beaucoup de morts ces jours-ci. La défunte est morte
pour quelle raison ?
L’homme parut embarrassé :
— C’est la volonté de Dieu, Monsieur.
Il se leva ensuite et nous quitta. Le récitateur
poursuivait sa lecture coranique alors que j’étais confus
et perplexe à cause des propos de Hassan.
***
L’espace, le désert et une femme qui accourt
vers moi. Derrière elle, le soleil éclaire son corps et fait
jaillir le feu à l’intérieur de mes orbites. Alors qu’elle
se blottit contre moi, elle se consume en moi et je me consume
en elle. Et nous nous transformons tous les deux en un rayon
qui tourbillonne sur les sables à toute allure puis se métamorphose
en un ouragan, de petite taille mais qui rapidement transcende
le désert, traverse les villes, laissant les femmes, nues,
debout à leur fenêtre alors que des hommes récitent des poèmes
sous les balcons et reçoivent des fleurs de ces belles dans
les rues imprégnées de musique. Tout à coup, l’espace se remplit
du son d’une musique métallique et la sueur dégouline sur
mon cou à cause de la foule et de la chaleur suffocante. Le
récitateur avait terminé sa lecture. Hassan s’était levé et
me tirait par le bras tandis qu’absent et lointain, je saluais
les personnes concernées. Je remarquai à peine la personne
qui me serrait fortement la main. C’était le mari de Donia,
triste et en larmes, qui semblait reconnaissant de voir deux
étrangers présenter des condoléances pour son épouse suicidée
alors que de nombreuses personnes s’étaient abstenues de le
faire. Il était clair que le récitateur n’allait plus lire
un nouveau verset et qu’il s’empressait de quitter les lieux.
Dès qu’il eût terminé, des hommes vinrent rapideplier les
chaises, défaire les tentures et décrocher les lampes. Tout
le monde s’empressait de quitter les lieux comme s’ils venaient
de commettre un péché. Je pensai au pauvre mari de Donia.
J’étais peut-être responsable de la destruction de son ménage
et du grabuge de sa vie. Il m’apparut comme un homme d’une
grande bonté. Mais je ne sentis pas pour autant de la haine
pour Donia. Je ne pensais pas qu’elle s’était mal comportée
envers son mari. Je ne lui cherchais pas non plus d’excuses.
Je prenais conscience que j’avais vécu un rêve qui s’était
terminé. J’avais attendu dans une gare où le train ne s’était
pas arrêté. Peut-être s’était-il arrêté mais le wagon où je
me trouvais était vide. Le vent tourbillonnait dans mon crâne.
Un étrange cortège venait d’y passer. Il avait disparu. Le
sourire de la femme qui y trônait allait-il hanter mon imagination
encore longtemps ? Je ne le pensais pas.
Dès que nous fûmes dans le taxi, je dis à
Hassan :
— Sais-tu qu’il se trouve effectivement des
personnes qui se rendent à des funérailles sans connaître
nécessairement les individus qu’ils vont consoler ?
— Les gens ont décidé de gagner des mérites
pour toutes choses.
— Comme s’il nous fallait survivre à un affreux
péché.
Le silence s’empara de l’espace quelques
secondes, puis Hassan dit :
— Ni l’amour ni la religion n’ont réussi
malheureusement à empêcher les gens de se suicider.
Je me mis à réfléchir à nouveau au suicide
de Donia. Je n’étais en aucun cas responsable de sa fin. C’était
une femme qui par hasard s’était trouvée sur mon chemin. Moi
aussi le hasard, uniquement, m’avait conduit sur le sien.
Elle aimait la vie bien plus qu’elle n’aimait les êtres humains.
Bien plus que son mari ou moi. Sa relation avec moi le démontrait
bien. Elle s’évadait d’une mort qui la harcelait à tout instant.
La vie ne pouvait la contenir. Il ne restait plus que Fadia.
Une vérité ennuyeuse et monotone. Même si elle n’était qu’une
pauvre victime. Elle ne pouvait susciter aucune joie. Son
discours n’était fait que d’injustices et de désillusions.
Le chauffeur dit :
— La vraie vie, Monsieur, n’est pas de ce
monde. Elle se trouve là-bas dans l’au-delà. La vie n’est
faite que de fantômes qui gesticulent. Comme au cinéma ou
à la télévision.
Il se tut un instant avant de poursuivre
:
— Celui qui meurt jouit de la vraie béatitude.
Hassan avança pieusement :
— Le cinéma et la télévision sont peut-être
plus vrais que nous, simples fantômes.
Il parlait sérieusement. Le chauffeur le
fixa avec suspicion. Je regardai ma montre. Elle ne marchait
plus. Je demandais au chauffeur l’heure qu’il était, il dit
:
— Malheureusement, ma montre est arrêtée
depuis ce matin .
(...)