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La vie mondaine
Dans un monde nostalgique et mélancolique, Ibrahim Abdel-Méguid dépeint deux amis, la cinquantaine passée, vivant un quotidien fait de sagesse, d’humour et d’étrangeté. Nous publions un chapitre de son dernier roman Les Seuils de la gaieté qui vient de paraître aux éditions Al-Chourouq.
Comment les montres
se sont-elles arrêtées ?

(...)

— Agis comme un homme. Si tu pleures, mille personnes vont te poser des questions sur ta relation avec la défunte et il est évident que nous n’en sortirons pas sains et saufs.

Hassan parlait alors que je marchais à côté de lui, hagard et absent à ce qui m’entourait. Les quelques mètres qu’il nous a fallu parcourir en descendant du taxi pour accéder à la tente où l’on présentait les condoléances m’apparurent comme une route longeant un désert. Je remarquai que la tente était vaste, mais que peu de gens s’y trouvaient. Trois personnes recevaient les condoléances. L’un d’entre eux me sembla plus triste que les autres. Il n’était pas grand. J’en déduis que c’était son mari à cause de sa taille et de sa calvitie. C’est ainsi que me l’avait décrit une fois Donia de manière concise. Nous nous installâmes au fond de la tente. La voix du récitateur du Coran était émouvante. Je remarquai qu’il jetait des regards furtifs aux personnes présentes. Quelques instants plus tard, Hassan me souffla à l’oreille :

— Ne remarques-tu pas qu’il n’y a pas beaucoup de monde ?

Je répondis :

— Sans doute parce qu’il est encore tôt.

— Non.

— Hassan, tais-toi, je t’en supplie.

Je vis que le récitateur nous jetait à nous aussi des regards étranges. Hassan hocha la tête et baissa la voix :

— La défunte s’est suicidée, pour les gens, c’est une athée.

Je fus confus. C’était sans doute la raison logique de ce nombre restreint de personnes. Hassan ne voulait pas se taire :

— Son mari aurait pu cacher la nouvelle de son suicide. Il ne semble pas mesurer l’ampleur de la poussée islamiste dans le pays.

Je commençai à étouffer à cause des propos de Hassan. Je lui assénai un petit coup de pied pour qu’il se taise. Il finit par cesser d’émettre des commentaires. J’essayai de me laisser entraîner par la voix du récitateur pour enfin pleurer. J’avais vraiment besoin de pleurer. Qu’importe ce que diraient ou feraient les gens ? Je ne me sentirais purifié que si mes larmes se mettaient à couler. Malheureusement, elles se faisaient attendre. Je n’arrivais pas à m’identifier à la voix émouvante du récitateur et Hassan recommençait déjà à parler :

— On ne sait vraiment combien imposant et beau est le Coran que lorsqu’on assiste à des funérailles. C’est une chose étrange, n’est-ce pas ?

Je ne répondis pas. Il poursuivit :

— Le meilleur moyen de connaître par cœur le Coran est d’assister de manière régulière à des funérailles.

Cette fois, je fus sur le point de rire. Je posai la main sur la bouche, fermai les yeux et regrettai d’être venu. Je m’aperçus que le récitateur débitait un verset sur l’enfer et la souffrance. La description de l’enfer y était effroyable. Hassan s’en rendit compte car je l’entendis dire :

— Je parie qu’il ne récitera rien sur le Paradis ce soir.

Le récitateur termina le passage qu’il lisait. A peine s’était-il tu que cinq ou six personnes, parmi les quelques vingt assistants, prirent congé. Il n’était pas convenable que nous fassions de même. Chose étrange, Hassan ne parlait plus alors que c’était le moment opportun pour le faire. Quelques personnes pénétrèrent dans la tente. Une des trois personnes qui recevaient les condoléances s’approcha de nous. C’était un homme énorme apparemment très pieux, à la longue barbe blanche, un chapelet à la main, vêtu d’une djellaba large et qui traînait au sol. Hassan me souffla :

— Tiens-toi bien, cet homme va nous demander qui nous sommes.

L’homme s’approcha tout près de nous. Il dit, alors qu’il nous tendait la main : « Que Dieu vous récompense parce que vous vous êtes donné la peine de venir ».

Il s’installa ensuite à mes côtés et me demanda :

— Vous venez du ministère ?

— Non.

— Je pensai que vous étiez du ministère de l’Education nationale. Vous savez évidemment que la défunte était institutrice.

Je ne répondis pas. Hassan intervint rapidement :

— Nous ne le savions pas. Vous êtes son père ?

— Je suis son beau-père. Mais comment la connaissiez-vous alors que vous ne savez pas ce qu’elle faisait ?

— Nous ne la connaissons pas.

Je dis cela alors que Hassan dissimulait un sourire ou évitait d’éclater de rire. Il pensait sans doute que nous étions empêtrés dans un piège. Je dis à l’homme :

— Que Dieu vous aide à supporter. La défunte était-elle âgée ?

L’homme étonné, interrogea :

— Vous ne la connaissiez vraiment pas. Vous connaissez donc son mari ?

— Non.

Je fus embarrassé, mais Hassan vint à mon secours :

— Nous étions de passage, nous avons vu la tente et nous avons décidé d’y entrer pour obtenir un mérite.

— Que Dieu vous récompense pour votre bonne action.

L’homme prononça cette phrase puis il se tut. Nous aussi, nous observâmes le silence. Enfin, l’homme s’adressa à Hassan en faisant un signe à mon adresse :

— Je voyais que monsieur était excessivement triste, je me suis alors dit qu’il était du ministère et qu’il connaissait la défunte. Je regrette.

Hassan répondit sans attendre :

— Ce monsieur a le cœur sur la main. Il a perdu lui aussi sa femme il y a quelques années. Il a lu la pancarte devant la tente sur laquelle était inscrit le nom de la défunte, il a été touché et a voulu y participer. Nous assistons régulièrement à des funérailles et à des obsèques afin d’obtenir le pardon de Dieu et ses récompenses. Mon ami lit les pages nécrologiques et choisit les obsèques ou les funérailles auxquelles il participera. Il les choisit de préférence le plus loin possible de son lieu de résidence pour que le mérite qu’il reçoit en soit décuplé.

J’étais étonné de ce déferlement de mots et de cette idée qu’il était en train de développer devant l’homme. Ce dernier rétorqua :

— C’est une bonne action tout à fait originale. Son mérite est énorme pour Dieu.

Il apparaissait clairement que l’homme était excédé à cause du peu de personnes présentes. J’entendis Hassan dire tout à coup :

— Vous savez Monsieur que mon ami est allé une fois à Ismaïliya pour présenter ses condoléances sans me prévenir. Un parcours comme celui-ci est certes grandement récompensé par Dieu. Il a reçu le mérite pour lui seul.

L’homme devint attentif. Il écarquilla les yeux d’étonnement. Toutefois, Hassan poursuivait :

— J’ai manqué là un grand mérite, mais heureusement qu’il y a beaucoup de morts ces jours-ci. La défunte est morte pour quelle raison ?

L’homme parut embarrassé :

— C’est la volonté de Dieu, Monsieur.

Il se leva ensuite et nous quitta. Le récitateur poursuivait sa lecture coranique alors que j’étais confus et perplexe à cause des propos de Hassan.

***

L’espace, le désert et une femme qui accourt vers moi. Derrière elle, le soleil éclaire son corps et fait jaillir le feu à l’intérieur de mes orbites. Alors qu’elle se blottit contre moi, elle se consume en moi et je me consume en elle. Et nous nous transformons tous les deux en un rayon qui tourbillonne sur les sables à toute allure puis se métamorphose en un ouragan, de petite taille mais qui rapidement transcende le désert, traverse les villes, laissant les femmes, nues, debout à leur fenêtre alors que des hommes récitent des poèmes sous les balcons et reçoivent des fleurs de ces belles dans les rues imprégnées de musique. Tout à coup, l’espace se remplit du son d’une musique métallique et la sueur dégouline sur mon cou à cause de la foule et de la chaleur suffocante. Le récitateur avait terminé sa lecture. Hassan s’était levé et me tirait par le bras tandis qu’absent et lointain, je saluais les personnes concernées. Je remarquai à peine la personne qui me serrait fortement la main. C’était le mari de Donia, triste et en larmes, qui semblait reconnaissant de voir deux étrangers présenter des condoléances pour son épouse suicidée alors que de nombreuses personnes s’étaient abstenues de le faire. Il était clair que le récitateur n’allait plus lire un nouveau verset et qu’il s’empressait de quitter les lieux. Dès qu’il eût terminé, des hommes vinrent rapideplier les chaises, défaire les tentures et décrocher les lampes. Tout le monde s’empressait de quitter les lieux comme s’ils venaient de commettre un péché. Je pensai au pauvre mari de Donia. J’étais peut-être responsable de la destruction de son ménage et du grabuge de sa vie. Il m’apparut comme un homme d’une grande bonté. Mais je ne sentis pas pour autant de la haine pour Donia. Je ne pensais pas qu’elle s’était mal comportée envers son mari. Je ne lui cherchais pas non plus d’excuses. Je prenais conscience que j’avais vécu un rêve qui s’était terminé. J’avais attendu dans une gare où le train ne s’était pas arrêté. Peut-être s’était-il arrêté mais le wagon où je me trouvais était vide. Le vent tourbillonnait dans mon crâne. Un étrange cortège venait d’y passer. Il avait disparu. Le sourire de la femme qui y trônait allait-il hanter mon imagination encore longtemps ? Je ne le pensais pas.

Dès que nous fûmes dans le taxi, je dis à Hassan :

— Sais-tu qu’il se trouve effectivement des personnes qui se rendent à des funérailles sans connaître nécessairement les individus qu’ils vont consoler ?

— Les gens ont décidé de gagner des mérites pour toutes choses.

— Comme s’il nous fallait survivre à un affreux péché.

Le silence s’empara de l’espace quelques secondes, puis Hassan dit :

— Ni l’amour ni la religion n’ont réussi malheureusement à empêcher les gens de se suicider.

Je me mis à réfléchir à nouveau au suicide de Donia. Je n’étais en aucun cas responsable de sa fin. C’était une femme qui par hasard s’était trouvée sur mon chemin. Moi aussi le hasard, uniquement, m’avait conduit sur le sien. Elle aimait la vie bien plus qu’elle n’aimait les êtres humains. Bien plus que son mari ou moi. Sa relation avec moi le démontrait bien. Elle s’évadait d’une mort qui la harcelait à tout instant. La vie ne pouvait la contenir. Il ne restait plus que Fadia. Une vérité ennuyeuse et monotone. Même si elle n’était qu’une pauvre victime. Elle ne pouvait susciter aucune joie. Son discours n’était fait que d’injustices et de désillusions.

Le chauffeur dit :

— La vraie vie, Monsieur, n’est pas de ce monde. Elle se trouve là-bas dans l’au-delà. La vie n’est faite que de fantômes qui gesticulent. Comme au cinéma ou à la télévision.

Il se tut un instant avant de poursuivre :

— Celui qui meurt jouit de la vraie béatitude.

Hassan avança pieusement :

— Le cinéma et la télévision sont peut-être plus vrais que nous, simples fantômes.

Il parlait sérieusement. Le chauffeur le fixa avec suspicion. Je regardai ma montre. Elle ne marchait plus. Je demandais au chauffeur l’heure qu’il était, il dit :

— Malheureusement, ma montre est arrêtée depuis ce matin .

(...)

Traduction de Soheir Fahmi

 

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