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En visite au Caire, l’écrivain français Eric-Emmanuel Schmitt livre ses impressions et revient sur l’essence de ses romans. Entretien.
« La peur de l’islam est fondée sur l’ignorance »

Al-ahram hebdo : Vous avez évoqué la difficulté d’être écrivain dans notre coin du monde. Comment avez-vous perçu les choses en Egypte ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Ma rencontre avec Naguib Mahfouz hier m’a bouleversé, parce que j’admire beaucoup d’écrivains, mais la plupart sont morts. J’ai pu enfin rencontrer Mahfouz dont je suis amoureux des livres, particulièrement la trilogie. J’étais conscient que c’est un maître, son écriture ne m’a pas seulement raconté l’Egypte, Le Caire, mais les hommes. je me sens très proche de l’analyse qu’il fait des êtres humains, de sa connaissance intuitive. Bref, j’ai fait une des grandes rencontres de ma vie. Mais en allant à l’Union des écrivains égyptiens, je me suis rendu compte que ce n’était pas une chose facile d’être un écrivain égyptien, non seulement parce qu’on peut être poignardé comme c’était le cas avec Mahfouz, mais aussi parce l’intellectuel ou l’artiste se trouve dans un monde extrêmement politisé où il y a énormément de tension que l’artiste doit exprimer. Tandis que la position de l’écrivain européen permet peut-être plus de recul. Mais l’impression ici que l’écrivain est inséré dans le tissu des passions politiques peut le servir et peut aussi le desservir.

— Comment avez-vous été inspiré pour écrire votre roman Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, est-ce de l’idée de dialogue des civilisations et des religions, etc. ?

— En Europe, on a peur de l’islam. La plupart des gens, si vous les interrogez dans la rue, ont peur, ils ne veulent pas savoir de quoi il en retourne. Je pense que cette peur est fondée sur l’ignorance profonde de ce qu’est l’islam, et aussi sur le fait que l’islam ne se manifeste parfois que sous sa forme la plus atroce, c’est-à-dire la forme du terrorisme. J’ai écrit ce livre pour lutter contre cette peur de l’islam, c’est pour cela que je l’ai appelé Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Je voulais dire que dans le Coran il n’y a pas que des épines.

— Vous avez surtout souligné la tolérance dans l’islam ...

— Je voulais montrer que l’islam peut conduire une belle vie, une vie d’un brave homme. Et c’est pour cela d’ailleurs que j’étais ravi que le personnage était incarné par Omar Al-Chérif parce qu’il a mis toute son humanité personnelle. Je le voyais le matin avant d’aller sur le plateau de tournage, il me disait : Ha ! tu me fais encore dire des choses intelligentes aujourd’hui ! Comment est-ce que je vais faire pour ne pas avoir l’air intelligent et les dire naturellement ? Et son grand travail était effectivement de jouer un personnage humble plein d’humour, de douceur qui dit des choses très profondes mais sans en être conscient, c’est un philosophe spontané ...

— Pourquoi à votre avis ce livre a eu tant de succès ?

— Parce que c’était un livre qui prêchait la tolérance, qui montrait qu’il y avait un enrichissement du fait d’être de plusieurs cultures. Dans toutes les grandes villes d’Europe, il y a des gens qui remontent à des origines diverses et ont de diverses croyances et religions et qui arrivent à cohabiter. Chez l’épicier arabe de la rue bleue, moi je parlais avec tout le monde, moi le chrétien j’avais affaire à toutes les religions.

— Votre autre œuvre Oscar et la dame en rose a également été très bien accueillie ...

— Oscar et la dame en rose a eu aussi un succès hallucinant en France, c’est l’histoire d’un enfant malade qui a 10 ans, il a une leucémie, et apprend qu’il va mourir dans quelques jours. Ses parents sont tellement tristes qu’ils n’arrivent même pas à communiquer avec leur enfant. Heureusement il y a une bénévole à l’hôpital, une dame en rose. Ce sont des bénévoles avec une blouse rose, pour qu’on ne les confonde pas avec les infirmières et les médecins, qui viennent jouer et parler avec les enfants malades. Et cette dame rose, qu’il appelle Mammy Rose, est une personne très drôle, très dynamique. Avec elle, il va avoir des conversations sur ce qui lui arrive. Conservation philosophique sur la maladie et sur la mort qui va lui permettre de vivre ses derniers instants puisqu’elle invente une légende. Elle dit : tu vas vivre chaque jour de ta vie comme si c’était dix ans, les 12 jours seront comptés 120 ans et ensuite il va mourir.

— Quelle est la part de la philosophie dans votre œuvre ?

— J’ai fait des études de philosophie, j’ai écrit un essai philosophique sur Diderot comme philosophe. Sinon mes livres racontent toujours des histoires où la philosophie occupe une place de choix. Je considère que la vraie place de la philosophie ce n’est pas dans les essais philosophiques, ni à l’université, mais c’est plutôt dans la vie. Du matin au soir, vous et moi, on se pose des questions philosophiques, je ne cesse de me demander : est-ce que j’ai raison d’agir comme cela, est-ce que j’ai raison d’aimer comme cela, de croire en cela ? La vraie place de la philosophie, c’est dans les livres qui reproduisent notre vie, donc les romans et les pièces de théâtre. Je crois que c’est un point commun avec Naguib Mahfouz.

— Pour revenir à Diderot, dans quelle mesure ce philosophe vous impressionne-t-il ?

— Il m’impressionne par sa liberté, c’est quelqu’un qui ose faire de la philosophie dans les formes non philosophiques, des contes, des récits, des anecdotes, des pièces de théâtre, des lettres. Il n’écrit pas des essais philosophiques, Diderot. Il écrit toujours sous des formes nouvelles qui lui permettent de communiquer avec plus de monde, il aime mener une réflexion sublime avec le coup de réflexion très triviale.

C’est ce que je fais dans Monsieur Ibrahim, il dit parfois des choses très sublimes qui viennent du Coran et puis après il va parler de ses chaussures et de ses pieds. Et c’est ça la vie, on a les pieds dans la boue et la tête dans les étoiles. Diderot pour moi est un modèle.

— Comment avez-vous conçu votre pièce de théâtre Le Visiteur, imprégnée de philosophie ?

— Le personnage principal de cette pièce qui se déroule à Vienne en 1938 est Sigmund Freud. La pièce se passe lors de l’envahissement de Vienne par les Nazis, pendant une terrible soirée où la Gestapo arrache la fille de Freud à son père. J’imagine une étrange visite. Un être qui paraît par la fenêtre, habillé en dandy. Je travaille sur l’identité de cet homme, qui est-ce ? Est-ce un fou qui s’est échappé de la ville, est-ce un rêve de Freud ou bien est-ce la révélation de Dieu qui a quelque chose à dire à Freud ? La pièce est un dialogue entre Sigmund Freud, le grand athée, et probablement Dieu.

— Quel est votre dernier-né ?

— Ma vie avec Mozart, c’est une correspondance entre Mozart et moi, c’est-à-dire que je lui écris des lettres et il me répond avec des musiques, mais en fait dans ce livre je raconte ma vie, c’est-à-dire je raconte les moments tristes de ma vie. Je raconte ma dépression d’adolescence, je raconte les gens que j’ai dû accompagner dans la maladie. Je raconte des moments graves et je montre comment la musique de Mozart m’apporte la consolation, le réconfort, la joie.

— Cette lignée épurée, philosophique de votre écriture est marquée par quels écrivains ?

— Ce sont les écrivains du XVIIIe siècle parce que c’est l’époque des Lumières où les intellectuels voulaient donner « la lumière » à tous et porter la raison à chacun, et ne pas tenir un discours qui exténuait les autres.

J’avoue que Voltaire, avec ses petits contes philosophiques, ou Diderot sont quand même les artistes qui m’influencent le plus. Il y a Marguerite Yourcenar du XXe siècle que j’adore ; c’est l’auteur des Mémoires d’Adrien.

C’est un modèle d’écrivain, car elle pense que la littérature a quelque chose à voir avec la recherche de la sagesse.

Il se trouve que depuis l’après-guerre, la plupart des grands esprits de notre époque étaient désespérés, nihilistes, parfois cyniques, et Yourcenar était déjà en réaction avec ça et disait : Je cherche comment on peut vivre une vie d’homme, une vie harmonieuse, comment on peut aborder les grands événements de la vie qui sont l’amour, la disparition des êtres, le deuet la mort. Et j’avoue que moi aussi j’écris pour essayer d’apprivoiser la vie, l’existence, essayer d’être heureux malgré les douleurs constantes qui composent une vie, malgré mes incertitudes, malgré les mystères qui m’entourent.

Donc, c’est un écrivain qui m’a beaucoup influencé.

— Vous écrivez également un roman sur l’amour. Pouvez-vous nous en parler ?

— J’écris un très gros roman sur l’amour et les différentes façons d’aimer, je parle d’aimer amoureusement. C’est un roman qui a 25 personnages femmes, hommes qui se croisent, comme des liaisons dangereuses, je dirais contemporaines. Car j’essaie d’explorer les étranges animaux que nous sommes dans les relations amoureuses. J’essaie de faire un roman encyclopédique sur la relation amoureuse .

Propos recueillis par
Aïcha Abdel-Ghaffar
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