Dès
que la campagne des législatives a commencé, la confrérie
des Frères musulmans s’est imposée comme la force politique
la plus manifeste et la plus présente sur la scène politique
égyptienne. Ce qui marque une première dans l’histoire de
la confrérie et de toute l’Egypte. Ceci s’est manifesté par
le succès retentissant et inattendu réalisé par les candidats
du groupe des Frères lors des deux premières phases des législatives.
La confrérie a effectivement profité cette fois-ci de beaucoup
de facteurs et de conditions qui ne se sont jamais offerts
lors des précédentes élections législatives.
Les membres et les directions de la confrérie
n’ont pas été sujets à des arrestations massives comme autrefois.
Bien au contraire, ceux qui étaient déjà dans les prisons
ont été libérés avant le début des élections. De même, les
candidats de la confrérie et leurs partisans ont organisé
des campagnes sans précédent où ils brandissaient librement
le nom de leur groupe et son slogan électoral « L’islam est
la solution ». Par ailleurs, les candidats Frères musulmans
effectuaient des visites collectives dans les différents gouvernorats
sans cacher leur lien ou leur appartenance à la confrérie.
Il apparaît donc que tous ces facteurs regroupés ont permis
au groupe de gagner, lors des deux premières phases, un nombre
de sièges qui a dépassé toutes les prévisions des observateurs
et des directions de la confrérie. Ce qui a perturbé toute
la vie politique égyptienne et continue à le faire.
Cette large présence des Frères musulmans
sur la scène égyptienne et cette « tolérance » gouvernementale
inhabituelle ont été interprétées de quatre façons différentes.
Mais toutes ne sont finalement que des hypothèses. Car, il
n’y a pas suffisamment d’informations capables de confirmer
l’une d’entre elles.
Selon la première hypothèse, cette tolérance
gouvernementale n’était autre qu’un « piège » préparé par
la nouvelle garde du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir)
et du gouvernement afin de causer des problèmes à l’ancienne
garde qui s’était accaparée le droit de choisir les candidats
du parti. Toujours selon cette hypothèse, la nouvelle garde
s’est entendue avec une partie des services sécuritaires et
administratifs de l’Etat afin d’accorder aux Frères musulmans
cette grande marge de liberté pour que leur succès soit la
preuve de l’échec de l’ancienne garde et par la suite exclure
cette dernière pour céder la place à la nouvelle génération.
La deuxième hypothèse implique toujours la
nouvelle garde du PND, mais dans un sens différent. Selon
elle, une partie de la nouvelle génération du PND avait la
volonté d’intégrer le groupe des Frères musulmans dans la
vie politique égyptienne dans le cadre des conditions légales
et constitutionnelles en vigueur. Ce serait donc la raison
pour laquelle les Frères ont bénéficié de cette marge de liberté,
toujours avec la coopération d’une partie des services sécuritaires
et administratifs de l’Etat qui était du même avis. Le but
de cette stratégie aurait été, selon cette hypothèse, d’impliquer
la confrérie dans la vie politique de façon à l’obliger à
demander un statut légal sur la scène politique et par la
suite de mettre les parties gouvernementales qui s’opposent
au fait de donner à la confrérie un statut officiel devant
le fait accompli.
Quant à la troisième hypothèse, elle suppose
que le gouvernement est inquiet par les rumeurs qui couraient
dernièrement concernant l’existence de contacts entre les
Frères musulmans et l’Administration américaine ainsi que
par les propos de certains responsables américains qui affirmaient
que Washington ne s’opposait pas à l’arrivée au pouvoir des
islamistes dans « les pays arabo-musulmans amis ». Les adeptes
de cette hypothèse estiment donc que le gouvernement a décidé
d’accorder plus de liberté aux Frères musulmans pour qu’ils
avancent rapidement et qu’ils obtiennent un grand nombre de
sièges au Parlement afin d’effrayer les Occidentaux en général
et les Américains en particulier. Ceci pour pousser ces derniers
à réviser leur position « modérée et encourageante » vis-à-vis
des islamistes en général et des Frères musulmans en particulier.
Selon cette hypothèse, le gouvernement cherchait à pousser
l’Occident à laisser passer toutes mesures sécuritaires et
répressives auxquelles il aurait recours dans le proche avenir
contre les islamistes afin d’arrêter leur expansion.
La quatrième hypothèse estime que le gouvernement
s’attendait à ce que les Frères musulmans remportent près
de 40 sièges au Parlement, ce qui représente moins de 10 %
des députés et que c’est pour cette raison qu’il leur a laissé
cette liberté sans précédent et qu’il a libéré leurs prisonniers
avant les élections. Le gouvernement voulait ainsi ôter aux
Frères toute possibilité de prétendre qu’ils représentent
la force la plus influente sur la scène politique égyptienne
et prouver qu’il existe un grand fossé entre la popularité
des Frères et du PND. Toujours selon cette hypothèse, le gouvernement
a donné aux Frères musulmans cette grande marge de manœuvre
et a voulu que les élections en général se passent dans des
conditions plus ouvertes afin d’alléger les pressions des
Occidentaux et des Américains pour que les pays arabes procèdent
à une réforme politique.
Aucun observateur ni analyste ne pourra,
comme d’habitude, confirmer la véracité de l’une de ces hypothèses,
puisque l’Etat égyptien s’est réservé le droit de prendre
toutes les décisions et le pouvoir de donner ou de cacher
à ses citoyens les informations concernant les décisions qu’il
prend. Qu’elles soient d’une importance majeure ou mineure.
L’Etat laisse ainsi ces forces politiques dans le domaine
des hypothèses sans se donner la peine d’expliquer les raisons
et les objectifs de ses décisions. La connaissance des véritables
raisons qui ont poussé le gouvernement à accorder cette liberté
aux Frères musulmans dépendra donc d’une éventuelle filtration
d’informations concernant ce qui s’est passé exactement ou
peut-être de la volonté de l’une des directions du PND ou
du gouvernement de daigner informer les Egyptiens de ce qui
se passe dans leur pays.