Les juges ont accusé les forces de sécurité
d’avoir entravé samedi 26 novembre une quatrième journée d’élections
législatives, marquée par des violences et une nouvelle vague
d’arrestations qui a touché plus d’un demi-millier de Frères
musulmans.
C’est
ainsi que le Club des magistrats d’Alexandrie a présenté une
note sur des cas de falsification pendant la deuxième phase
des législatives au ministre de la Justice, Mahmoud Aboul-Leil,
au conseiller Fathi Khalifa, président du Conseil suprême
des magistrats, et au procureur général, Maher Abdel-Wahed.
« Il s’agit d’expliquer dans cette note comment les résultats
des élections à Damanhour, au gouvernorat de Béheira, ont
été falsifiés au profit du candidat du Parti National Démocrate
(PND), Moustapha Al-Fiqi. Notre comité, suivant les recommandations
de la dernière Assemblée générale avant les élections, et
qui est chargé de superviser et d’évaluer les élections, a
contacté 137 juges présidents de bureaux de vote dans cette
circonscription dans le but de réunir les résultats. Nous
avons découvert qu’Al-Fiqi n’a obtenu que 8 606 voix seulement
contre le candidat indépendant de tendance islamiste Gamal
Hechmat qui, lui, a obtenu 24 611 voix », assure le conseiller
Mahmoud Réda Al-Khodeiri, président du Club des magistrats
d’Alexandrie. Tout a commencé lorsque Al-Khodeiri a reçu un
appel téléphonique d’un juge à 6h du matin le lundi 21 novembre,
quelques heures avant la déclaration des résultats, signalant
que le général Samir Sallam, directeur de la sécurité du gouvernorat
de Béheira, a visité le siège du comité électoral général.
Après cette visite, le comité général a annoncé la réussite
d’Al-Fiqi. « Cela a mécontenté tous les juges concernés. C’est
alors que nous avons décidé de former une équipe de ces juges-là
pour recueillir tous les procès verbaux révélant les vrais
résultats », affirme-t-il.
Le même jour, après la publication des résultats,
la juge Noha Al-Zeini, vice-président du Parquet administratif,
et présidente d’un bureau de vote à Damanhour, a témoigné
sur une chaîne satellite et dans la presse des cas de falsification
et en particulier celui d’Al-Fiqi.
Le candidat, Moustapha Al-Fiqi, quant à lui,
assure avoir une grande popularité à Damanhour. Il dit que
les islamistes ont lancé ces accusations de falsification
même avant le début des élections. Essam Al-Eriane, un des
leaders des Frères musulmans, la confrérie interdite mais
tolérée, affirme pour sa part que cet acte de falsification
n’est pas le seul, puisqu’il y a eu d’autres cas dans les
circonscriptions de Doqqi et de Madinet Nasr.
Du côté du Club des magistrats du Caire,
les juges ont demandé mercredi 23 novembre à l’armée de protéger
les bureaux de vote lors des législatives de dimanche prochain,
accusant la police de s’être unie avec les hommes de main
qui avaient troublé les étapes précédentes du scrutin, et
dénonçant des violences électorales généralisées. « Les agressions
dont ont été victimes de nombreux juges lors de la deuxième
phase des élections ont démontré l’impuissance de la police,
sinon son laxisme prémédité pour permettre aux gros bras de
pénétrer dans les bureaux de vote, d’agresser les juges, de
briser et d’incendier les urnes et de terroriser les électeurs
», déclarent les juges dans un communiqué. « Tous ces incidents
constituent une preuve irréfutable que la police n’a pas rempli
sa mission, d’autant que ces actes de violences avaient commencé
lors de la première phase des élections et ont connu une escalade
au cours de la deuxième pour devenir un phénomène généralisé
», ajoute le communiqué, en affirmant que « cela amène le
Club des magistrats à demander au gouvernement de faire appel
à nos forces armées conformément aux dispositions du code
électoral ». Selon Zakariya Abdel-Aziz, président du club,
« des groupes armés d’épées, de couteaux et de matraques ont
pénétré dimanche dans des bureaux de vote, en présence d’officiers
de la police, après la fin du scrutin, ont agressé les magistrats
et tenté de leur arracher les urnes, insistant pour les transporter
eux-mêmes dans les centres de dépouillement ». Mais le général
Ibrahim Hammad, porte-parole du ministère de l’Intérieur,
rejette ces accusations en affirmant que les services de sécurité
ont accompli leur rôle dans la protection des juges durant
les différentes étapes du processus électoral.
L’image s’est répétée dans d’autres gouvernorats,
mais elle a été encore plus violente lorsque le chauffeur
d’un candidat indépendant à Alexandrie a été tué alors que
huit magistrats ont été battus par des hommes de main, toujours
à Alexandrie, à Damanhour et à Port-Saïd. « Les gros bras
ont agressé les juges pour voler les urnes ou les casser et,
à Port-Saïd, ils ont mis le feu à trois urnes », a dit un
juge. « Nous soupçonnons les services de sécurité d’avoir
utilisé des policiers anti-émeutes déguisés en civils pour
commettre ces actes de violences, mais nous n’avons pas les
moyens de le prouver », a affirmé un autre juge sous couvert
d’anonymat. La Cour administrative a, en fait, annulé de façon
définitive les résultats des élections législatives dans six
circonscriptions au Caire et à Guiza pour la première phase
(Al-Zawiya Al-Hamra, Al-Darb Al-Ahmar, Bassatine, Héliopolis,
Madinet Nasr, et Kerdassa), ainsi que dans celle de Khanqa
à Qalioubiya pour la deuxième phase.
En effet, les Clubs des magistrats du Caire
et d’Alexandrie qui réclament depuis plusieurs mois un amendement
législatif pour garantir la séparation des pouvoirs judiciaire
et exécutif ont formé un comité ad hoc pour évaluer la transparence
des élections. Un membre de ce comité, le conseiller Hicham
Bastawissi, a mis en doute la neutralité de la Haute Commission
Electorale (HCE), présidée par les ministres de la Justice
et de l’Intérieur et qui gère tout le processus électoral.
« Pour garantir des élections libres, la HCE doit être formée
uniquement de magistrats élus et ne doit pas comprendre des
membres du pouvoir exécutif », conclut-il .