L’abstentionnisme est-il enraciné dans la tradition
politique égyptienne ? « Non », affirment les historiens et
les politologues, en évoquant « l’âge libéral égyptien » des
années 1920, 30 et 40. « Nous ne disposons pas de statistiques
précises pour la période avant 1952. Toutefois, les informations
disponibles donnent à penser que la participation était forte
lorsque les élections étaient libres et intègres, cela n’était
pas souvent le cas. Curieusement, le taux de participation le
plus élevé date de 1951, bien plus qu’en 1924 », affirme Mohamad
Al-Sayed Saïd, vice-directeur du Centre d’Etudes Politiques
et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. « La question de l’indépendance
encourageait la participation politique à cette époque, notamment
en province, où les maires et les petits propriétaires jouaient
les intermédiaires entre les grandes familles et la population
rurale », estime le chercheur. « Après 1952, il est difficile
de parler de façon scientifique des taux de participation étant
donné que toutes les élections organisées après cette date ont
été truquées », ajoute-t-il. En cherchant les raisons de l’abstentionnisme
qui s’en est suivi, le politologue parle de « mort politique
». « A cause notamment de la crise de crédibilité et en l’absence
de partis politiques, la population a perdu l’espoir et les
élections ont perdu tout enjeu politique. Les nouvelles générations
n’ont vécu aucune expérience politique et la culture politique
suscite de moins en moins leur intérêt. Les diverses formes
de mobilisation politique ont ainsi disparu », regrette-t-il.
« En province, seules les grandes familles
peuvent mobiliser les gens alors que dans les grandes villes,
les votants sont tous des ouvriers ou des fonctionnaires qui
se trouvent obligés de participer sous les pressions de la bureaucratie
ou de leurs patrons. En schématisant, on trouve ainsi que les
gens les plus instruits s’abstiennent et que seuls les analphabètes
et les gens défavorisés participent aux votes. Ce qui revient
à dire que l’intérêt porté aux élections en tant qu’enjeu politique
est zéro », poursuit-il.
Mohamad Al-Sayed Saïd est pessimiste. Si avec
un budget de 15 milliards de L.E. affectées à l’enseignement
et un million de professeurs 55 % des Egyptiens restent analphabètes,
il n’est pas question de parler d’alphabétisation politique,
qui « non seulement est un projet plus colossal, mais dont les
outils nous échappent de surcroît ».
Saadeddine Ibrahim, professeur de sociologie
à l’Université américaine du Caire et directeur du Centre Ibn
Khaldoun d’études sur le développement, refuse également de
voir dans cet abstentionnisme une tradition égyptienne. Selon
lui, « avec leur sens réaliste », les Egyptiens, quand ils estiment
que leur participation pourra contribuer à faire changer les
choses, ne manquent pas à l’appel, mais quand ils estiment qu’il
ne sert à rien de participer, ils s’abstiennent.
« La preuve en est que lors des élections destinées
à choisir les présidents des clubs sportifs et des divers syndicats
professionnels, les taux de participation varient entre 70 %
et 90 %, contre 20 % lors des élections législatives », c’est
la même classe moyenne, des gens instruits, qui participe dans
le premier cas et qui s’abstient dans le dernier cas.
« Les gens ont fini par se résigner à la réalité
que leur voix ne vaut rien, ce n’est pas de la passivité, c’est
un boycott implicite d’un régime politique qui ne croit pas
en son peuple et auquel ce dernier ne croit pas », lance-t-il.
« Le principal bénéficiaire c’est le régime en place qui veut
gouverner dans le calme sans beaucoup de bruit. Le régime ne
se soucie pas de la participation populaire, si c’était le cas,
il aurait pu prendre des mesures pour encourager la participation,
à commencer par la simplification des formalités et des démarches
bureaucratiques pour obtenir sa carte d’électeur », estime Ibrahim.
Le remède ? Si le politologue parle de société,
le sociologue, lui, a parlé politique. « C’est le régime en
place qui a besoin d’un remède et pas le peuple. C’est pourquoi
la société civile a réitéré son refus de la présidence éternelle,
de l’hérédité du pouvoir tout en revendiquant le changement
de la Constitution. Le peuple n’est pas prêt à jouer un rôle
dans ce théâtre de l’absurde »