Le grand écrivain
français Eric-Emmanuel Schmitt et auteur du roman Monsieur Ibrahim
et les fleurs du Coran me confia qu’il a vécu deux moments précieux
en Egypte qu’il n’oublierait jamais. Le premier lorsqu’il visita
les pyramides et le Sphinx qui incarnent l’ancienne histoire
de l’Egypte et son ancienne gloire. Le second, lorsqu’il se
trouva devant notre homme de lettres, lauréat du Prix Nobel,
Naguib Mahfouz qui incarne la culture moderne de l’Egypte et
sa conscience vivante.
Le maître nous
attendait vêtu de sa robe de chambre qu’il n’enfile que lorsqu’il
reçoit un hôte de marque. J’ai découvert également que Mahfouz
occupe une place privilégiée chez Schmitt. Celui-ci lui a
dit au début de leur rencontre qu’il a insisté à le voir.
Souriant, Mahfouz rétorqua que lui aussi voulait le voir :
mon ami Mohamed Salmawy m’a lu de longs passages de votre
roman Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran que j’ai beaucoup
apprécié. J’y ai trouvé une forte dimension humaine. C’est
une histoire très simple mais porteuse d’importantes significations.
Je ne croyais
pas qu’il y avait beaucoup de points en commun entre Schmitt
et Mahfouz. D’autant plus que Schmitt appartient à la jeune
génération. Il est né en 1960 et a commencé au début de sa
vie une carrière de dramaturge avant de passer au roman. Il
a écrit des romans plutôt concis et reposant sur une simplicité
extrême dans la narration et le style. Schmitt est resté attaché
au cadre théâtral même après avoir écrit les romans. Ainsi,
ses romans ont été à maintes reprises reformulés et réadaptés
en pièces de théâtre et vice-versa.
Le roman Monsieur
Ibrahim et les fleurs du Coran était au début présenté comme
pièce de théâtre et a remporté un succès remarquable. Mais
une fois transformé en roman, sa diffusion s’est élargie avec
300 000 exemplaires vendus en France avant qu’il ne soit traduit
en 20 langues, la dernière étant en arabe.
Lorsque Mahfouz
et Schmitt se sont retrouvés en tête-à-tête, ils étaient d’accord
sur un nombre de questions. D’abord, ils ont ces dimensions
humaines et soufies qui distinguent leurs romans ainsi que
l’étude de la philospohie.
Schmitt
s’adressant à Mahfouz :
— Votre trilogie
est un idéal pour moi dans le monde du roman. Un sommet que
tout écrivain ne peut atteindre. N’avez-vous pas réalisé en
rédigeant votre trilogie que vous faites une grande œuvre
?
— Non, mais je
réalisais qu’elle pourrait être l’une de mes meilleures œuvres,
parce que à ce moment-là je ne lisais que les grands noms
de la littérature. C’est pourquoi je croyais que tout ce que
j’écrivais était modeste par rapport à eux.
— Quels sont
les chefs-d’œuvre que vous avez lus à l’époque ?
— Avant d’écrire
la trilogie, je lisais tous les romans qui parlaient de la
succession de générations comme par exemple ceux de Thomas
Mann. Mais ce qui a attiré mon attention, c’était le roman
de Taha Hussein L’Arbre de misère.
— Je vois dans
la trilogie également les influences de certains grands romanciers
russes.
— Je les ai beaucoup
aimés, surtout Tolstoï, Tourgueniev et Tchekov.
— Combien a duré
l’écriture de cette grande œuvre épique ?
— Quatre ans
environ et si je n’étais pas fonctionnaire, la durée aurait
était plus courte. A cette époque, je n’étais pas tellement
consacré à l’écriture.
Un silence gagna
les deux hommes et je pensais que l’entretien sur la trilogie
a pris fin. Mais après un moment de réflexion, Schmitt fit
une remarque, des plus importantes sur la trilogie :
— J’ai trouvé
que vous avez marié deux choses. On retrouve dans vos œuvres
un grand intérêt porté aux détails mais également un grand
édifice très visible. Ce qui est manifestement évident dans
la trilogie. En général, ceux qui portent un grand intérêt
aux détails perdent de vue les dimensions de l’édifice général.
Mais vous êtes parmi les rares écrivains avec Marcel Proust
qui ont su marier les deux choses.
— Proust est
également un de mes écrivains favoris. J’ai lu la traduction
anglaise de A La Recherche du temps perdu.
— Aviez-vous
l’habitude de lire la littérature française en anglais ?
— Non, j’ai lu
Anatole France en français, mais une fois que j’ai commencé
à lire Madame Bovary de Gustave Flaubert, j’ai réalisé dès
les premières pages que le français était plus compliqué que
le style d’Anatole France que j’adore. J’ai beaucoup de peine
de savoir qu’un grand écrivain comme Anatole France est devenu
négligé en France.
— C’est vrai,
mais les nouvelles générations ont commencé à le découvrir
à travers son sens de l’humour. Je crois il récupérera la
place qu’il mérite dans la littérature française.
— J’ai remarqué
à travers les passages qu’on m’a lus de votre roman Monsieur
Ibrahim et les fleurs du Coran qu’il comportait une belle
dimension soufie inexistante dans vos autres écrits ou bien
c’est tout simplement parce que le héros de votre roman est
soufi.
— C’est une dimension
présente d’une manière ou d’une autre dans mes romans. Si
le soufisme signifie l’unification avec l’univers et avec
Dieu. Si le soufisme est cette vision sage derrière le professionnalisme
et s’il est cette complémentarité entre l’adoration de Dieu
et l’art sans une séparation arbitraire entre eux, elle est
présente certes dans mes œuvres.
— Comment êtes-vous
parvenu au soufisme ?
— A travers la
mort. J’étais perdu dans le désert d’Algérie et j’ai passé
la nuit allongé sur le sable regardant les cieux et attendant
la mort. Mais j’ai trouvé à sa place la foi. Je suis parti
au désert athée et j’en suis sorti croyant.
— Quelle est
votre relation avec le soufisme ?
— Je la lis comme
une forme d’art littéraire.
— J’ai fait la
connaissance du soufisme à travers l’islam. Mon initiateur
était le poète perse Jalaleddine Al-Roumi. Nous avons beaucoup
de choses en commun, j’ai étudié la philosophie comme vous
et je me suis rendu compte que l’écrivain se libère à la fin
de toutes les fonctions pour se consacrer à l’écriture.
— Vous avez raison.
C’est ce qui m’est arrivé exactement. Mais mon travail m’a
beaucoup ajouté également et m’a donné une matière riche pour
mes œuvres.
Plein de curiosité,
Mahfouz demanda à Schmitt :
— Comment gagnez-vous
votre vie ? Est-ce à travers les revenus de vos livres ?
— Maintenant
oui. Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran s’est transformé
en film et bientôt L’Enfant de Noé.
Ensuite, c’était
sur le théâtre qu’ils ont parlé.
— Monsieur Mahfouz,
pourquoi n’avez-vous pas continué à écrire pour le théâtre
après vos cinq pièces à acte unique.
— J’ai écrit
beaucoup de nouvelles reposant sur le dialogue uniquement
comme si elles étaient une scène théâtrale. Etes-vous dans
votre théâtre proche de l’école existentialiste à l’exemple
de Camus et de Sartre ou bien suivez-vous l’école de l’absurde
d’Ionesco et Beckett ?
— J’ai appris
des deux, mais j’essaye de ne pas suivre une seule école.
Je dirais que mon théâtre est plutôt proche des existentialistes
parce que ses principes sont philosophiques.
Et l’entretien
continua entre les deux écrivains. Et ce fut au tour de l’écrivain
français de demander avec impatience :
— Les personnages
que vous esquissez dans vos romans sont-ils le fruit de l’imagination
ou de l’observation ?
— Les deux ensembles.
Au café, je remarquai comment les gens parlent, comment ils
bougent. Tantôt j’ajoutais ou j’effaçais de l’original et
j’avais parfois en fin de compte un personnage différent.
Après un moment
de silence, je regardais ma montre. C’était l’heure du départ,
les deux écrivains se regardèrent sans dire un mot. J’ai remarqué
une tristesse dans les yeux de Schmitt qui m’a confié après
notre sortie de chez Mahfouz :
— Je sais que
si je revenais en Egypte, je trouverais le Sphinx à sa place.
Je crains de ne jamais plus revoir Mahfouz .