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Dans son dernier roman paru chez Dar Al-Adab (2005), l’écrivain syrien Hanna Mina, invité du colloque de l'Union des écrivains égyptiens, fait du loup noir la métaphore très actuelle de la corruption qui ronge toute une société.
Le loup noir

Daghmach le chasseur était installé à l'ombre d'un vieux pin, son dos voûté appuyé au tronc épais de l'arbre, les jambes étendues sur l'herbe asséchée par les épines de pin lissées, comme par l'action d'un habile artisan, sous la brise légère qui les avait fait choir des branches puis posément balayées. Etrangement, elles étaient parfaitement ordonnées, une épine près de l'autre, couche sur couche ; c'était un agencement sans faille, que celui de ces tiges très douces, sans fourches, au maintien très droit. Jamais, que ce soit par hasard ou à dessein, ni être humain ni animal ne les avait foulées, comme pour les préserver ainsi, tapissées sur la surface de la terre, invitant ceux qui les voyaient à s'allonger là pour se reposer ou dormir, le temps d'une sieste l'après-midi ou d'une nuit de sommeil. Là, le silence s'abattait, imposant, sacral, et la brise, dont la fraîcheur était vivifiante, apportait la mélodie d'un orgue qui psalmodiait des notes dans un temple quelconque, à la fois proche et lointain. Proche par sa présence, lointain par son absence. L'esprit alors, exténué par trop de réflexion, n'avait qu'à se soumettre à Dieu dans un état d'extrême dévotion tandis qu'approchait le coucher, triomphant et splendide. Le soleil retirait ses sourires dorés encore accrochés aux collines tandis que les silhouettes des arbres le saluaient dans la mélancolie du soir qui, lentement, enveloppait l'univers.

å _ vous qui êtes fatigués, venez à moi et je vous accorderai le repos ò. Daghmach le chasseur était fatigué. Il cherchait le repos dans la forêt vierge qui semblait n'appartenir qu'au royaume divin, avec son fusil dans les bras, qu'il serrait comme s'il dorlotait un bébé. Il se sentait chez lui, il n'était ni locataire, ni simple passant : il avait été un pionnier audacieux et s'était résolu à s'installer au bout d'une longue errance, d'une procession qui l'avait mené au bout des vingt-deux forêts. Il y avait les forêts immenses où les arbres s'alignaient en abondance, celles de taille moyenne sur des étendues spacieuses où les arbres étaient peu nombreux et les sources comptées et enfin les petites forêts, où l'homme avançait, se consumant sous la canicule à cause de la rareté des arbres et de leurs fruits et l'état des quelques créatures qui y vivaient.

Daghmach était fatigué, mais il persistait : il fallait tuer le loup noir qui infestait le pays, venir à bout de ce mal qui allait en se propageant. Maintenant, on ne pouvait plus compter les louveteaux noirs, présents, parfois pullulant, dans chacune des vingt-deux forêts par lesquelles il était passé. Persévérant, inlassable, il avait battu toutes les broussailles à la recherche de son ennemi, leur ennemi à tous. De cette quête, il était sorti avec une certitude : c'était dans les palais qu'ils se reproduisaient avant de lancer des razzias sur les taudis, pillant, avides et insatiables, jusqu'aux rognures de pain dont se nourrissaient les pauvres. Dans chaque forêt il rencontrait un chasseur lancé comme lui sur les traces du loup pour le tuer puis exterminer les louveteaux jusqu'au dernier.

Daghmach avait pris de l'âge. Mais, au fond, il avait la force et l'endurance de la jeunesse et il avait décidé, coûte que coûte, d'abattre le loup noir puis, au fil du temps, d'exterminer les louveteaux. Les autres chasseurs étaient sa consolation mais aussi son espoir ; dans chaque forêt, ils se battaient contre les loups noirs, avec la même force et la même endurance, la même persévérance à se débarrasser de cette funeste épidémie animale. La tâche était collective, il ne manquait plus que l'unité. Un vieux chasseur, à la barbe et aux cheveux blancs, lui avait dit, les yeux rouges de colère et de rage :

— C'est absurde, mon ami, de se lancer individuellement dans la chasse aux loups de nos forêts. Ils se reproduisent dans l'ombre. Si nous voulons atteindre notre objectif, nous devons d'abord nous unir, puis mobiliser les habitants des taudis pour nous aider et enfin lancer la bataille contre l'obscurité.

— L'unité, c'est une évidence, répondit Daghmach après avoir réfléchi. C'est également une évidence qu'il faille mobiliser les pauvres pour nous seconder. Mais qu'entendez-vous par lancer la bataille contre l'obscurité ? Qu'avez-vous donc à reprocher à l'obscurité ?

— Beaucoup de mal !

— Le mal est partout et il est perpétré de nuit comme de jour. Lancer la bataille contre l'obscurité pour faire poindre la lumière est une évidence. Car c'est dans la lumière que tout se dévoile et qu'apparaît tout ce qui est caché, tout ce qui est tu. Mais l'obscurité est un tissu de poussière ; comment pourrions-nous, quels que vaillants que nous soyons, tuer la poussière ?

— C'est dans la poussière de l'obscurité que se cachent les antres des loups noirs, dit le chasseur. Pour peu que nous nous armions d'yeux transperçant l'obscurité, leur emplacement est connu, quelles que soient les indications.

— Je ne comprends pas.

— Je ne peux en dire plus.

— La peur ?

— La crainte de Dieu !

— Quelle différence ? La crainte de Dieu est un autre nom pour la peur.

— Ecoute-moi, mon ami, dit le chasseur à Daghmach. Le couvercle de la marmite ne se soulève que lorsque l'eau bout. Nous devons prendre garde à ne pas soulever le couvercle de nos marmites avant que l'eau n'y soit devenue vapeur, c'est-à-dire avant que nous nous unissions, nous les chasseurs lancés à la poursuite des loups noirs pour les abattre dans les vingt-deux forêts. Si ceux qui engraissent les loups noirs sont unis, comment pourrions-nous les affronter désunis ? C'est impossible. Une fois unis, il faudra mobiliser le petit peuple décharné, ceux qui n'ont plus qu'une fine couche de chair sur les os, ceux qui ont la peau jaunie par la faim, ceux dont les enfants meurent de sous-nutrition et d'absence de soins. Nous, même si nous savons viser les loups, nous ne pourrons les tuer ni en venir à bout — ils se reproduiront. Tout ce que nous pouvons faire, c'est les dénoncer, faire prendre conscience aux gens du danger qu'ils représentent, et désigner leurs maîtres, en attendant le jour lointain où on en viendra à bout.

— Notre mission est donc très longue, lâcha Daghmach.

— Tu t'imaginais qu'elle pouvait être remplie avant le grand Baïram ?

— Nous serons morts à ce moment-là !

— Mais nos enfants et nos petits-enfants auront grandi.

— Quelle patience, mon ami !

— Sans elle, nous n'obtiendrons aucun résultat. Tu es fatigué, Daghmach, ajouta le chasseur. Je le vois à ton visage. D'autres aussi sont fatigués, c'est évident. A toi, à eux, à tous les chasseurs qui luttent contre les loups noirs, j'adresse ces mots : nous excusons ceux parmi eux qui sont fatigués et les invitons à prendre du repos. Nous ne blâmons pas ceux qui ont été atteints par la déception, car la généralisation du danger des loups noirs mène à la déception. Nous ne blâmons pas ceux que le désespoir a gagnés, ni ceux qui désirent rentrer chez eux, à leurs foyers et leurs enfants, ni ceux qui sont exténués par la poursuite de ces loups. En retour, nous ne leur demandons que de ne pas nous blâmer, nous qui n'avons pas perdu espoir et ne le perdrons pas.

— Rien de plus clair que ce que tu dis, dit Daghmach. Ta logique est puissante et tes arguments sans faille. Oui, je suis fatigué, et d'autres chasseurs le sont aussi. Et nous avons le devoir de nous méfier de la fatigue et de prendre courage.

— Non, ce n'est pas ça, coupa le chasseur. C'est bien de prendre courage, c'est bien aussi de partir à la recherche de jeunes chasseurs pour qu'ils nous rejoignent. Mais il ne sert à rien de blâmer ceux qui sont fatigués. Ça ne donnera aucun résultat. Laisse-les se reposer, laisse-nous profiter de leur sagesse, de leur expérience, et après nous fêterons le retour de ceux qui se sont reposés. S'ils ne reviennent pas, on ne les blâmera pas car tant qu'ils auront faim, ils ne connaîtront pas la paix et ils n'oublieront pas de placer leurs fusils dans les mains de leurs fils,qui à leur tour, les passeront à leur descendance. Ainsi, la chasse aux loups noirs pourra se poursuivre, jusqu'à qu'à ce que vienne l'aube que je vois déjà poindre ì

— Un beau jour ? Se moqua Daghmach.

— Oui, un beau jour, répondit gravement le chasseur .

Traduction de Dina Heshmat Dar Al-Adab

Hanna Mina

Hanna Mina est né en 1924 à Lattaquié mais s'est ensuite installé avec sa famille dans la campagne syrienne. Il quitte l'école après avoir obtenu le diplôme de l'école primaire pour faire des petits boulots. Il devient ainsi man_uvre dans un port, où il s'engage, à 12 ans, dans la lutte contre le protectorat français. Son long parcours contre l'oppression et l'injustice a toujours été en profond rapport avec l'écriture. Il rédigeait les lettres des habitants de son quartier, surtout des doléances, et les soutenait dans leurs démarches face au gouvernement. Très vite, il paye de la prison son engagement.

En 1942, il commence à écrire des nouvelles qu'il publie dans des journaux et en 1947, travaille dans le journalisme à Damas, puis fait plusieurs métiers : marin, réparateur de bicyclette, employé dans une pharmacie, barbier, écrivain de scénarios pour séries télévisées, employé dans l'administration. Les hasards de la vie le mènent jusqu'en Chine, où il vit dix années pendant lesquelles il arrête d'écrire.

Son univers romanesque est marqué par sa bonne connaissance de la mer et se caractérise par le nombre et la richesse de ses personnages, ainsi que par l'imbrication habile des thèmes politiques et des intrigues littéraires. Ecrivain à la production prolixe, il a écrit plus de 24 romans. Son premier roman s'intitule Al-Massabih al-zorq (Les Lanternes bleues). Plusieurs de ses romans sont traduits en français, dont Al-Chams fi yom gheim (Soleil en instance, traduction Abdellatif Laâbi, Paris : Unesco/Editions Silex, 1986).

 
 
 

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