En écartant l’impasse de l’orientalisme en France,
elle souligne, à travers cette étude, que cette amitié doit se
nourrir de visions actuelles, de l’urgence du moment présent.
Autrement, « l’Egypte pourrait se réduire aux yeux des Français
aux pyramides et au temps béni des pharaons, et la France, aux
yeux des Egyptiens, à Napoléon et à la civilisation des Lumières
».
Ainsi, le premier livre d’Ahmed Youssef fut La
Fascination de l’Egypte : du rêve au projet, publié chez L’Harmattan.
Il lui a permis de retracer les périodes essentielles et les différents
courants de l’orientalisme. Part de rêve et fantasme chez les
politiques, comme chez les écrivains, le voyage prend une tournure
initiatique, révélatrice de l’être intérieur, autant que découverte
de l’autre.
La poésie de Nerval, l’action publique de Napoléon
en Egypte, le rêve de Ferdinand de Lesseps devenu réalité, tous
ces ingrédients et tant d’autres encore sont essentiels pour comprendre
la vision orientale en France, entre mythe et réalité.
Ahmed Youssef a ensuite concrétisé sa quête entre
deux cultures, deux civilisations, deux pays, deux langues, deux
peuples, en rendant justice à un « touche-à-tout » de génie, si
décrié, si controversé : Jean Cocteau, le bourgeois parisien aimé
et admiré par tous les Français.
Dans un ouvrage essentiel, Cocteau l’Egyptien,
Ahmed Youssef s’interroge si l’on peut voir en ce grand poète
le dernier orientaliste que la littérature française ait enfanté.
Le journaliste égyptien, en dévoilant une relation
secrète entre la mère de Cocteau et un diplomate oriental, pose
une graine de doute dans l’histoire de la naissance du grand écrivain.
Il évoque, avec un petit clin d’œil, cet épisode. Vient ensuite,
toujours selon le jugement de l’écrivain égyptien, l’influence
de son oncle Raymond Lecomte, également diplomate papillonnant
entre Egypte et Perse. Ces deux clins d’œil ne sont pas les seules
sources d’amour de Cocteau pour l’Orient, mais il a été « arrosé
par des années de lecture des célèbres contes des Mille et une
Nuits avec leurs personnages fascinants, leurs décors féeriques
et par le célèbre spectacle du Chat Noir sur lequel il greffera
la lecture du roman de Jules Verne Le Tour du monde en quatre–vingts
jours, qui a ouvert une curieuse perspective dans l’imaginaire
de son enfance et son adolescence ». Enfin, angoissé, Cocteau
tente de fuir ses malheurs, et son Orientalisme inné l’oriente
spontanément vers le pays des immortels : l’Egypte, la terre des
légendes.
La controverse du « Maalesh »
La présentation de l’ouvrage de Cocteau sur l’Egypte
et intitulé Maalesh par Ahmed Youssef rend à ce livre controversé
ses lettres de noblesse. Il est, selon lui, un récit de voyage
qui porte des observations pertinentes sur le pays et le peuple
égyptiens. Maalesh, le mot le plus courant, le plus banal et le
plus drôle des termes égyptiens, est expliqué par l’écrivain lui-même
au spectateur français : « Maalesh est un mot qu’on emploie sans
cesse, à tout propos, pour dire : ça n’a pas d’importance ». Ce
livre, basé sur un deuxième séjour en Egypte de Jean Cocteau,
où il n’a fréquenté que les milieux aristocratiques francophones
égyptiens dans leurs palais princiers dorés, a causé l’indignation
des intellectuels français aussi bien qu’égyptiens pour la description,
dans des passages humiliants, de la vie misérable des Egyptiens.
La chercheuse montre que Cocteau a exagéré dans
quelques passages de son ouvrage, surtout en parlant du prétendu
fanatisme égyptien, de fausses informations pédagogiques, des
femmes drapées de noir, de la religion qui constitue le seul espoir,
la seule drogue du peuple égyptien soumis à son destin, la misère
moins pénible au soleil, la paresse du fellah égyptien, etc.
Malgré la colère des écrivains égyptiens et français,
de la famille royale et du roi lui-même, de l’homme de la rue,
des vrais connaisseurs de l’Egypte ancienne et moderne, Ahmed
Youssef ne s’empêche pas de plaider « son Cocteau » et défendre
sa réputation devant tous les lecteurs : « Nous croyons que Maalesh
est, en fait, un regard empreint d’admiration pour l’élégance
physique et morale des Egyptiens. Il porte des jugements plus
mûris sur l’Egypte contemporaine, qui dégagent en filigrane l’effluve
d’un optimisme rare chez Cocteau (…). Il demeure un excellent
récit de voyage, sincère, juste et peut-être considéré comme le
dernier grand ouvrage de littérature française inspiré par l’Egypte,
cent ans après Le Voyage en Orient de Gérard de Nerval ».
Au terme de son étude, Hanan Bahey El-Dine Mounib
plaide pour la traduction de Cocteau l’Egyptien, qui aborde une
phase de l’histoire des interactions littéraires et culturelles
entre deux pays si différents et pourtant si proches, l’Egypte
et la France, de telle sorte que les lecteurs égyptiens puissent
à leur tour découvrir la mille et unième facettes cocteauliennes
de notre histoire égyptienne.