| Il
s'approcha du casino, les pas calmes et sûr de lui-même. Un sourire
de satisfaction éclairait son visage ; il sifflotait un air gai,
doux et mélodieux. C'était un jeune homme en pleine forme. Il avait
la trentaine, portait une chemise fleurie et un jeans moulant. A
sa ceinture pendait un porte-clés en argent en forme d'arc-en-ciel,
avec quelques clés de tailles et de formes différentes. Il avait
dans sa main droite une splendide rose rouge entourée d'un emballage
de cellophane. Il approchait la fleur de son nez, humait son arôme
avec plaisir. Puis il se remettait à siffloter son air gai et mélodieux.
Tandis qu'il avançait de son pas rythmé sur l'asphalte du chemin,
je tentais laborieusement de reconnaître l'air, en vain. Il passa
à côté de moi comme une brise d'été. Il tira une chaise parmi les
chaises en attente et s'installa. Il sortit son paquet de cigarettes
et son briquet, les posa sur la table, à côté de la fleur, après
avoir ôté l'emballage en cellophane. Il sortit une cigarette, l'alluma,
en prit deux bouffées, pas plus. Très vite, je le vis l'éteindre
puis la poser dans le cendrier. Il se mit à pianoter du bout des
doigts sur la table. Il tentait d'accorder le rythme de ses doigts
à l'air qu'il sifflotait. Il essaya jusqu'à ce qu'il eût enfin réussi.
Le rythme était assez bien ajusté : les battements et le sifflotement
s'accordaient parfaitement et formaient une jolie mélodie joyeuse,
attirant l'attention de tous ceux qui avaient une bonne oreille
musicale. Même le serveur, quand il s'approcha de lui, resta un
instant immobile, silencieux, subjugué, tendant l'oreille. Il se
mit à balancer la tête vers la droite et la gauche, tout en fredonnant
le début de la chanson dont le jeune sifflotait la mélodie. Quand
le rythme tomba un peu, le garçon soupira en disant : « La Dame
nous a quittés il y a longtemps. Ça, c'est l'émotion musicale ».
Il lui lança un regard admiratif puis lui demanda sur un ton chaleureux
et affectueux :
— Les ordres du prince
? Je suis à ton service, toi l'artiste.
— Plus tard, plus tard,
Moustapha.
Je me mis à écouter
la mélodie avec plaisir.
Mon plaisir était décuplé
parce que le casino était presque vide ce soir-là. J'étais étonné
— en même temps — par la qualité du jeu du jeune homme, par la beauté
de l'harmonie entre le sifflotement et le pianotement des doigts
sur la table. Une mélodie spontanée avec une beauté particulière
: il y avait tout l'esprit naturel mais aussi le caractère caricatural
de l'imitation : c'était la mélodie originelle, sans l'être vraiment.
***
Je l'aperçus près de
l'entrée du casino. Elle avançait en se dandinant, l'air arrogant.
Elle était de taille moyenne ; une fille comme une pomme américaine
bien mûre. Elle portait une chemise fuchsia, un jeans foncé et déteint
au niveau des cuisses et des genoux, effiloché du bas, et des sandales
dont les lanières noires mettaient en valeur sa peau blanche et
douce. Elle devait avoir environ vingt-six ans. Quand elle arriva
au niveau du jeune homme, il interrompit net son sifflotement —
il avait remarqué son air renfrogné. Il lui sourit gentiment — un
sourire de la couleur du bonheur, se leva précipitamment, lui tira
une chaise et resta debout à la manière d'un gentleman jusqu'à ce
qu'elle fût assise. Quand il se retourna pour s'installer en face
d'elle, elle tendit la main et le salua froidement du bout des doigts,
toujours maussade et renfrognée. Il plaqua sur ses lèvres l'ombre
d'un sourire terne et brisé, se renfrogna lui aussi. Sans bouger
de sa place, il fit signe au serveur — qui comprit immédiatement.
En un instant, je vis arriver devant lui une infusion d'anis et
devant elle un café.
La discussion entre
eux commença calme et légère. Il lui offrit la fleur rouge très
épanouie ; elle la posa de côté, la négligea complètement. Elle
l'écoutait avec irritation. Il faisait appel à ses mains, aux expressions
de son visage pour clarifier ou expliquer ce qu'il voulait lui faire
comprendre. Mais elle n'en devenait que plus renfrognée et plus
irritée, les nuages de colère se faisaient menaçants sur son visage.
A la vérité, j'étais confus, je ne savais pas de quoi ils causaient,
ou pourquoi ils se disputaient. Ils parlaient calmement et à voix
basse, comme je l'ai déjà dit. Sous le coup de mon admiration pour
le jeune homme et mon désir très fort qu'il achève l'air charmant
qu'il était en train de siffloter, je faillis aller vers eux pour
prêter main forte à ce jeune artiste, soutenir son point de vue,
calmer la situation. Puis je me rappelai mes principes, l'importance
de respecter l'intimité des autres. Je me retins donc. Je restais
assis, étouffant ma colère, maudissant mon impuissance.
Après quelques minutes,
la situation s'envenima, leurs voix s'élevèrent de plus en plus
et devenaient de plus en plus audibles. Plusieurs mots, durs et
agressifs, choquèrent mes oreilles :
— De quoi j'aurai l'air
devant mes parents et les voisins ?
— Mes parents, mes
parents … qu'ils aillent se faire foutre, tes parents et tes voisins.
— Tu es infâme, ignoble.
— Tu es la personne
la plus ignoble que j'aie jamais connue. Une arriérée mentale.
— T'as toujours été
un romantique et un incapable, un bon à rien.
— Tu n'es qu'une imbécile
sans cervelle. Espèce d'amorphe.
— Je ne veux plus te
voir. Je te hais. Je te hais.
Elle lui cracha au
visage.
Puis elle se leva en
sursaut et se dirigea à grands pas vers la porte du casino.
Le jeune homme, lui,
essuyait la bave du crachat étalée sur son visage, estomaqué, se
tournant autour de lui, gêné, brisé. Il régla rapidement la note
au serveur et se dirigea vers la sortie, les pas fatigués et la
tête baissée.
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