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Hebdo : Ces années de plomb ont marqué l’histoire contemporaine
du Maroc. Quel est leur impact sur la mémoire collective
des Marocains ?
Khalid
Chegraoui : C’est
un terme qui désigne une situation politique difficile,
une mésentente entre le pouvoir en place et les acteurs
politiques et culturels. Ce n’est pas un terme spécifique
au monde arabe, mais quand on l’utilise pour parler
du Maroc, on désigne la période d’après l’indépendance,
jusqu’en 1980. Cette période est connue pour les exactions
commises par le pouvoir et les partis politiques qui
ont perpétré à leur tour des exactions. Tous les partis
politiques d’après-l’indépendance, ont eu leur part
dans ce qui s’est passé pendant les années 1960 et 70.
C’est ce qui a donné naissance à une importante production
littéraire relatant et analysant de manière métaphorique,
parfois directe, ces années de plomb, dans des récits
extraordinairement bien faits, qui ont servi à documenter
l’histoire du présent.
—
Le gouvernement marocain a récemment tenté une ouverture
en ce qui concerne ces années de plomb. Y a-t-il un
réel processus de réconciliation ?
—
Le gouvernement marocain est actuellement en train de
revoir une certaine politique qui a sévi dans les années
1960 et 70. Une manière pour lui de régler les problèmes
inhérents à l’Histoire. Cependant, avant de se réconcilier
avec l’Histoire, il faut, tout d’abord, se réconcilier
avec soi-même. C’est ainsi qu’on peut créer, d’une part,
des instances de la société civile, avec la création
d’organisations de défense des droits de l’homme, et
d’autre part, créer des instances officielles, comme
par exemple le CCDH (Conseil Consultatif des Droits
de l’Homme) qui a dirigé des études concernant les années
de plomb. C’est ce qui a donné naissance, par la suite,
à l’instance « équité et réconciliation ». Cette instance
a organisé des rencontres et des congrès de réflexion
sur la meilleure manière de régler le problème des exactions
des années 1960 et 70. On a conclu que l’indemnisation
à elle seule ne résout pas le problème. Il va falloir
reconstruire cette Histoire. C’est ainsi que l’instance
s’occupe de l’archivage et de l’écriture de l’Histoire,
du traitement des dossiers des gens qui ont des doléances
à présenter à l’Etat, à cette période.
Au
Maroc, que ce soit les partis politiques, le pouvoir
en place, la société civile ou la société en général,
tout le monde pense qu’il faut que ce problème soit
réglé.
—
Dans la situation actuelle croyez-vous que le processus
aboutira ?
—
Il faut laisser le temps, il ne faut pas brusquer les
choses. La reconnaissance complète des exactions prendra
du temps. L’instance « équité et réconciliation » a
accès aux archives de l’Etat, de la police nationale
ou du ministère de l’Intérieur, qui ne sont accessibles
à un historien qu’après un certain nombre d’années.
Pour l’instant, quand on fait l’histoire du présent,
depuis les années 1960, les archives publiques concernant
ces années ne sont pas disponibles. Or, il ne faut pas
que l’Histoire devienne une affaire d’amateurs. Car
l’amateurisme va tuer l’Histoire. Un historien ne s’intéresse
pas seulement aux faits, ou aux événements, qui ne sont
qu’une composante de l’Histoire. L’Histoire est une
suite d’événements, une construction, un processus évolutif.
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