Dans
un contexte où le rôle de l’Etat africain dans le développement
socio-économique est de plus en plus fragilisé pour plusieurs
raisons chroniques dont le fiasco des politiques publiques et
les conséquences néfastes des programmes d’ajustement structurel
imposés par la Banque mondiale, la notion même du développement
semble être inéluctablement à redéfinir. C’est l’effort entamé
par quarante chercheurs africains en sciences sociales dans
le cadre du Conseil pour le développement de la recherche en
sciences sociales en Afrique (CODESRIA) qui ont centré leurs
recherches sur l’intégration de la femme africaine au processus
de développement de leurs pays et leurs sociétés, afin que les
Africaines ne soient pas des objets de leurs sociétés mais des
acteurs sociaux. L’originalité de cette approche relève d’une
remise en question d’un parallélisme effectué constamment entre
le rôle de la femme et celui de l’homme dans le processus de
développement strictement africain, d’où le concept du genre.
Adebayo
Olukoshi trace clairement les contours de cette démarche scientifique
à la lumière d’un contexte politique international en bouleversement
: le déclin de l’Etat s’est accompagné de nombreux dysfonctionnements
du marché, et a eu pour autres conséquences l’éclatement ou
l’aggravation de conflits violents, la naissance de nouvelles
diasporas locales et internationales, l’extension des frontières
de l’économie formelle, la prise en compte plus effective de
l’économie domestique et du rôle des femmes pour le bien-être
du foyer et de la société. « Dans le cadre de ce contexte en
mutation, la nature de la relation genre est venue se placer
au centre des perspectives de développement qu’on observe à
travers la perspective du processus de production incluant le
marché du travail, la relation Etat-citoyen. Tous ces développements
réunis ont contribué à créer un contexte de relations de genre
radicalement différent qui doit nécessairement être pris en
compte dans le cadre d’une redéfinition holistique du développement
africain », poursuit Adebayo Olukoshi, secrétaire exécutif du
CODESRIA.
Oumar
Ba et Aifa Fatimata, sociologue rural et ingénieur agro-économiste,
cernent la notion de genre en montrant qu’elle n’est pas biologique
mais socioculturelle, qu’elle n’est pas immuable mais en évolution.
Ils expliquent : le concept « genre » peut se définir comme
l’ensemble des normes et des rôles qu’une culture considère
propres aux représentants de l’un ou l’autre sexe. Cette définition
implique que le sexe définit la spécialisation des tâches génétiques
selon la culture. Les normes et les rôles du genre sont variables
suivant les sociétés et les époques. Ils ne sont pas statiques
et connaissent donc une certaine dynamique d’évolution.
«
Le genre est un concept essentiellement dynamique permettant
de remettre en question l’apparente immuabilité des rôles sociaux
et d’envisager l’élimination de toute discrimination dont notamment
les femmes sont souvent l’objet », font-ils remarquer.
Oumar
Ba et Aifa Fatimata évoquent le cas des femmes sénégalaises
tout en distinguant entre le sort des rurales et le sort des
citadines plus avantagées. A ce propos, ces deux chercheurs
s’attachent à souligner que les femmes au Sénégal ne forment
pas une catégorie sociale homogène. En effet, entre les femmes
paysannes et les intellectuelles (professeurs, ingénieurs, médecins,
avocates), il existe des spécificités dans les revendications.
Les politiques mises en œuvre n’ont pas suffisamment pris en
compte la variable différentielle entre les femmes vivant dans
le milieu rural et les autres. C’est ce qui explique pourquoi
les politiques publiques semblent avoir abouti à une sorte de
paradoxe. Si les projets de développement étatique ont porté
sur le monde rural qui occupe une place centrale dans une économie
agricole, les politiques visant la promotion féminine semblent
être inspirées plutôt par la situation des femmes intellectuelles
du monde urbain. Bien que les femmes rurales représentent 52
% de la population sénégalaise rurale, la disparité des milieux
d’appartenance culturelle n’a pas toujours permis aux femmes
rurales de se reconnaître dans les discours intellectuels de
leurs sœurs citadines. Pire encore, la référence au monde rural
était rarement scientifiquement documentée. Menye Onana analyse
l’intégration du genre dans le développement humain durable
au Cameroun en se basant sur des statistiques internationales
qui montrent que le revenu du travail chez les femmes camerounaises
représente moins de la moitié de celui des Camerounais. En 2002,
le revenu du Camerounais était de 2 782 dollars/an, contre 1
235/an pour la Camerounaise. A propos de la répartition des
actifs par genre dans le marché du travail, Menye Onana soutient
que la femme active au Cameroun exerce plus souvent dans le
secteur informel que l’homme actif. Spécifiquement, elle exerce
plus dans le secteur informel agricole où les rendements et
les revenus d’exploitation sont plus faibles, ce qui témoigne
de la précarité du travail du sexe féminin. Pour la promotion
du statut de la femme africaine, cette recherche camerounaise
accorde une importance à une participation plus active et plus
équitable de la femme africaine dans la vie politique. « Lorsque
les hommes et les femmes jouissent de droits politiques égaux,
ils ont un droit de parole équivalent et en viennent à exercer
une influence égale dans la société. De ce fait, renforcer la
participation des femmes et leur influence dans le monde politique
devient une exigence de développement. Si l’on invite les femmes
à élaborer des politiques, on augmente leur pouvoir et on accroît
l’efficacité des politiques et des programmes ».
Une
aspiration noble pourtant irréalisable sur le moyen terme parce
que le problème est que les politiques africaines constituent
une sphère close régie par la force et par des rivalités de
pouvoirs de tout genre. Un monde où les protagonistes n’ont
pas l’habitude de s’inviter à des initiatives parce qu’ils cherchent
plutôt à tort ou à raison à s’imposer ! C’est là l’obstacle
face aux politiques féministes en Afrique, un continent toujours
au stade d’un autoritarisme politique ancré dans plusieurs rouages
des sociétés africaines.