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Femmes . Celles obligées à vivre seules se trouvent dans le collimateur d'une société conservatrice qui voit d'un mauvais œil cette indépendance même si elle est forcée.

Une solitude mal vécue

Hanane, âgée de 28 ans, est démoralisée depuis que son fiancé a décidé de rompre avec elle. Un mélodrame qui peut arriver à n'importe quelle jeune fille de son âge. Mais là, le motif de la séparation est surprenant. On reproche à Hanane de vivre seule. Pour les parents de son fiancé, une fille qui vit seule est mal vue par la société qui la considère comme étant une fille légère, ayant le loisir de sortir quand elle veut, de faire ce qu’elle veut, et qui n’a personne pour lui imposer des restrictions ou contrôler son comportement.
 

Une manière de penser qui empoisonne le quotidien de beaucoup de femmes contraintes de vivre seules. Des célibataires dont les parents sont morts ou vivent à l’étranger, des veuves et des divorcées sont dans le collimateur. Coupables d’un crime qu’elles n’ont pas commis. Du coup, certaines réfléchissent plusieurs fois avant de faire le moindre geste. Sara, journaliste, rapporte que lorsque son père était vivant, elle se permettait de rentrer tard le soir. « Après son décès, je ne dépasse pas 23h. Je n'ose plus me faire accompagner par un de mes collègues, de peur d’être un sujet de commérage dans le quartier, chose à laquelle je n'ai jamais pensé du temps où mon papa était en vie », précise-t-elle.

En fait, le portier, les garagistes ainsi que le personnel de sécurité sont des personnages importants dans le quotidien de ces femmes seules. Il est difficile de ne pas tenir compte de leurs jugements. Noha, 33 ans, dont les parents sont morts depuis plusieurs années, confie qu’elle se trouve obligée de ne pas répondre à beaucoup d’invitations ou de réceptions, dans le cadre de son travail, le soir, pour ne pas rentrer seule à une heure tardive de la nuit, sous les yeux inquisiteurs du portier. Et quand parfois, « je suis obligée de le faire, je rase les murs et un sentiment de culpabilité ou de peur d’être mal jugée me hante alors que je n'ai rien à me reprocher. Le voisinage guette le moindre de mes gestes, tout simplement parce que je vis seule », confie la jeune fille.

Et si jamais elle décide de sortir un après-midi, elle tient à porter une tenue simple ou sport pour ne pas attirer l'attention sur elle. « Pour qu’ils ne pensent pas que je sors pour un rendez-vous avec un petit ami », ajoute Noha.

D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement des voisins et autres. Même sa sœur aînée n'arrête pas de lui prodiguer des conseils insistants. « Ne porte pas de jupes courtes en sortant, ne te maquille pas trop, ne tarde pas le soir ».


Un sujet de honte

Et bien qu’elle essaye de respecter toutes les directives, cela n’empêche pas son frère de cacher à son entourage que sa sœur vit seule. « C’est la honte si je devais l’annoncer, il se pourrait qu'ils aient des doutes sur ton comportement », lui lance-t-il. Une situation qui met souvent Noha dans l'embarras. A l'exemple de sa voisine, mariée et mère de deux enfants, qui ouvre sa porte à chaque fois que l'on sonne chez elle. « Elle veut savoir qui frappe à ma porte ».

Une curiosité maladive pour certaines et qui n'apporte rien lorsqu'on a besoin d'aide. Vivre seule complique parfois l'existence lorsque ces femmes doivent refaire leur appartement. « Chercher un peintre ou un plombier et être obligée de rester avec eux jusqu'à la fin des travaux est très contraignant », poursuit-elle.

Abla, 30 ans, raconte sa propre expérience. Elle s'est trouvée bien embarrassée lorsque son congélateur ou son ordinateur est tombé en panne. « Je ne sais pas me débrouiller seule et je dois faire appel à mon beau-frère qui parfois est occupé, ce qui me fait retarder d'une semaine la réparation », dit Abla, qui pense mille et une fois avant de demander l’aide d’un collègue ou d'un ami. « Cela serait mal compris », dit-elle. Un état des lieux déplaisant mais réel. Il ajoute au fardeau de la solitude et parfois c'est la déprime qui est au bout du tunnel. Ahmad Abdallah, psychiatre, estime que notre société, qui se basait dans le passé sur les familles élargies, où tous les membres partageaient la même grande maison, accepte difficilement qu'un jeune quitte la famille pour aller vivre seul. « Avec le temps, le fait de voir un jeune homme vivre seul a été toléré. Mais lorsqu'il s'agit d'une femme, c'est l'intransigeance. On admet mal ce statut même s'il n'est pas choisi », explique-t-il.

La société est très protectrice à l'égard de la femme considérée comme le « sexe faible ». Partant, elle l'étouffe. Ainsi, c'est au résultat inverse qu'elle parvient : « Au lieu de la soutenir, la société la blâme ou lui complique l'existence. C'est assez contradictoire », dit-il, étonné. Et Noha s’interroge pourquoi un collègue lui demanderait-il de passer la chercher après minuit alors qu'il n'oserait pas le proposer à une autre fille qui vit avec sa famille. « Pour lui, une femme seule signifie une femme faible et facile ! ».


L'exception confirme la règle

Pour cette société orientale, une femme seule signifie une femme incomplète. Une manière de voir les choses qui doit changer avec le temps, selon l’activiste féministe Fardos Al-Bahnassi. « Ce stéréotype de faiblesse et d’infériorité est toujours lié à la femme malgré tous les efforts déployés. Qu'une femme vive seule, ce n'est pas de l'infamie ni la fin du monde », assure-t-elle. Tout dépend de la femme, de son éducation et de sa confiance en elle-même. « Elle doit avoir confiance en elle et en ses compétences et être capable de défendre sa situation et d’agir face aux importuns », dit-elle tout en ajoutant que les médisances vont bon train que l'on soit célibataire, mariée, divorcée ou veuve. « Notre société n’est pas encore habituée à accepter une femme indépendante et à caractère. Mais un jour peut-être finira-t-on par l'admettre si elle persiste à défendre ses droits ». Et c’est le cas de Ghada, divorcée depuis 5 ans et assumant seule la responsabilité de ses 3 filles. Elle a changé de caractère après le divorce. Elle, qui était si timide au point qu'elle a été forcée d’accepter l'homme imposé par ses parents. Aujourd’hui, elle impose son style de vie. Véritable combattante, elle a convaincu ses parents de la laisser vivre seule avec ses filles. « Et depuis, j'ai appris à m'imposer. Je ne donne pas l'occasion à n'importe quelle personne de penser que je suis faible. Même si je suis taxée, parfois, de femme agressive », explique Ghada qui n’hésite pas à appeler la police si un homme gare mal sa voiture devant son immeuble de façon à bloquer le passage ou parfois à donner une bonne raclée à un jeune garçon qui ose draguer une de ses filles.

« Aujourd’hui, mes filles se sentent plus en sécurité. Je pense que parfois être seule et responsable vaut mieux que vivre avec un homme faible et irresponsable », confie Ghada.

Une manière de penser qui contredit celle de Lamia, 26 ans, qui après la mort de ses parents s’est pliée à la volonté de la société. Elle s’est mariée avec le premier venu, uniquement pour éviter d'avoir le statut de fille vivant seule.

Doaa Khalifa
 
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