«
Tout va très bien ... Il n’y a rien à craindre ... Nous
avons pris les mesures nécessaires ... La situation est
sous contrôle ». C’est en ces termes que des dizaines
de responsables s’expriment quotidiennement dans tous
les médias. Et ce, pour rassurer les citoyens après la
mobilisation de plusieurs pays d’Europe et d’Asie afin
de lutter contre le virus de la grippe aviaire qui s’est
déclaré dans le continent asiatique et a commencé à envahir
le monde entier. En fait, d’après les déclarations des
organismes de la santé, la grippe aviaire peut se transmettre
exceptionnellement à l’homme comme cela a été observé
pour la première fois en 1997 à Hongkong. Les déclarations
officielles affirment que le pays n’a enregistré aucun
cas suspect et ce grâce aux grands efforts déployés pour
contrôler toutes les voies par lesquelles le virus peut
se déclarer. « Si toutefois un cas suspect est détecté,
on le fera savoir aussitôt et nous prendrons les mesures
nécessaires pour éviter les contagions. Il n’y a pas de
quoi s’alarmer », déclare une source au ministère de la
Santé. Elle ajoute qu’il est vrai que la transmission
du virus à l’homme est possible, mais c’est un cas exceptionnel.
Et il faut prendre en considération qu’aucune recherche
n’a prouvé jusqu’à présent la possibilité de transmission
de la contagion entre les hommes ; c’est seulement au
contact de volailles malades.
En
fait, les déclarations des responsables ne tranquillisent
pas beaucoup les gens. Selon Galal, pharmacien, la situation
en Egypte est un peu plus délicate pour deux raisons :
premièrement, c’est le mouvement migratoire des oiseaux
qui complique la situation étant donné que certains oiseaux
migrateurs sont porteurs de ce virus. Deuxièmement, l’élevage
de la volaille en plein air représente un élément essentiel
dans la vie quotidienne de la majorité des Egyptiens.
Sans compter les pigeonniers qui se dressent sur les toits
des immeubles. Canards, oies, poules, dindes vivent et
partagent le même espace que les hommes. Et dans les marchés,
on trouve toutes sortes d’oiseaux d’ornement.
Le
spectre de la grippe aviaire risque de menacer en premier
lieu la table égyptienne, composée généralement de viande
de volailles. Par ailleurs, les marchands de volailles
soutiennent pleinement le discours officiel qui vise à
rassurer les consommateurs. Selon Sayed, vendeur de volailles,
son commerce n’a pas été perturbé. Ses clients sont persuadés
que l’épidémie de la grippe aviaire est loin de chez eux.
Sayed, très sûr de lui, répète ce que tous les autres
commerçants ont avancé. Et même si en apparence ils semblent
sereins, le marché de la volaille a connu une baisse des
prix, puisque beaucoup de consommateurs ont décidé de
boycotter la viande de volaille de crainte d’être contaminés.
Ils ne font aucune confiance aux déclarations officielles
car ce qu’ils entendent de l’autre côté n’est pas tranquillisant.
Une source de l’Onu a affirmé que le virus était en route
vers le Moyen-Orient, et les rumeurs qui circulent autour
du cargo chargé de poussins importés de l’étranger et
dont certains seraient infectés ont semé le doute. |
«
Comme je suis sûre que l’on nous cachera la vérité, j’ai
décidé de ne plus acheter de la volaille, du moins cet
hiver », dit Riham. Cette dernière confie qu’il lui a
été difficile de prendre une telle décision car ses enfants
ont une préférence pour le poulet. Mais ses moyens ne
lui permettent pas de consommer souvent de la viande de
bovins à cause des prix, trop élevés pour elle. « Je préfère
encore manger moins de viande et compenser avec des légumes
et des fruits », commente Riham.
Beaucoup
de personnes n’ont pas eu le même courage que Riham. Et
pourtant, elles sont conscientes du danger. L’exemple
en est Chérine qui a commencé par boycotter les aliments
préparés avec de la viande de volaille comme les viandes
froides. « Il suffit seulement de ne plus consommer cette
charcuterie à base de volaille, car il est possible que
les usines se servent de viande de poulets ou de dindes
importés. Mais les marchands de volailles vendent des
poulets d’élevage local, c’est beaucoup plus sûr », lance
Chérine. Même ce point de vue, qui défend la viande de
volaille locale, est nuancé chez certains étant donné
que c’est la saison des oiseaux migrateurs et selon eux,
il est impossible de contrôler le ciel. « Même si le ministre
de l’Environnement affirme avoir interdit la chasse et
que l’on ne délivre plus d’autorisations pour la chasse
aux canards, surtout dans le Sinaï et au Fayoum, on reste
méfiant car on garde le mauvais souvenir de l’épidémie
du SRAS », remarque l’ingénieur Kamal. Il affirme qu’à
l’époque, les responsables ont nié l’existence de ce virus,
alors qu’on avait enregistré plusieurs cas en Egypte.
«
La grippe aviaire va sûrement arriver en Egypte, puisqu’elle
a touché la Turquie et la Grèce », insiste Salama, boucher.
Ce dernier suit attentivement les nouvelles de la grippe
aviaire car il sait qu’il va en tirer de grands profits
vu que le prix de la viande va encore augmenter.
«
La même chose pour les poissonniers ; ils ont haussé leurs
prix, profitant de l’état de panique de beaucoup de consommateurs
», affirme Réda, directeur général. Ce dernier suit chaque
jour sur Internet les dernières nouvelles de cette grippe
aviaire et de ce virus qui sème la panique. En fait, ces
dernières semaines ont témoigné d’une polémique quant
à l’efficacité des mesures prises pour empêcher que le
virus ne pénètre en Egypte. Doaa, une jeune femme au foyer
qui cuisine depuis des années des plats pour les femmes
qui travaillent, se moque de tout ce qui se passe. Pour
elle, si l’épidémie atteint l’Egypte, rien ne prouve que
la contagion se transmet par la consommation puisque le
poulet cuit reste sans danger, alors il ne faut pas arrêter
d’en consommer jusqu’à preuve du contraire. « J’ai confiance
et mes clientes sont suffisamment éduquées et cultivées
pour pouvoir détecter la vérité », lance Doaa qui ne nie
tout de même pas que les commandes de plats qu’elle reçoit
depuis deux semaines ne contiennent pas de poulets, ni
même de viande de bœuf ou de veau, bien que l’on soit
en plein Ramadan.
Loin
du Caire et des grandes villes, les villageois, dont la
nourriture est composée essentiellement de viande de basse-cour,
seraient peut-être les plus menacés. La transmission de
la grippe aviaire s’effectue lors des contacts fréquents
et intensifs avec les sécrétions respiratoires ou des
déjections d’animaux infectés. Pourtant, les provinciaux
n’attachent pas beaucoup d’importance à tout ce qui arrive
et ne sont pas prêts à changer leur mode de vie. « On
peut prendre toutes les précautions, mais la contagion
peut provenir des oiseaux migrateurs tels que les canards.
Il faut rester vigilant et surtout calme, c’est plus sage
», remarque Moustapha, employé à Benha. En fait, si la
grippe aviaire est devenue un sujet de discussion de toutes
les sociétés et le centre de préoccupation de beaucoup
de pays dans le monde, certains ne possèdent pas le luxe
de discuter car ils n’ont pas la possibilité de faire
des choix. Ce sont les gens démunis, et ils sont nombreux,
ceux qui ne mangent de la volaille qu’occasionnellement,
durant les événements importants. D’autres, plus chanceux,
peuvent s’offrir des pattes, des ailes ou des os pour
relever le goût de leurs plats. « Nous mourrons soit de
faim, soit de la grippe aviaire. Alors, choisissons la
solution la plus suave », dit Ghanem, journalier, en esquissant
un sourire qui en dit long. |