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Culture . Ce dossier est quasiment mis à l’écart des programmes des partis à l’heure des législatives prévues le 9 novembre. Les intellectuels accusent les politiciens, ces derniers se défendent. Le statu quo est ainsi bien ancré depuis des années. Une autre situation de crise.

Le désarroi dess intellectuels

On doit le déplorer ... encore une fois, on semble assister à un mépris du monde de la culture à l’occasion d’une nouvelle campagne électorale. Lors du scrutin présidentiel de septembre dernier, la culture était la grande absente. Aujourd’hui, pour les législatives, les candidats ne témoignent pas d’une volonté réelle de faire changer les choses. La culture existe bel et bien dans les programmes de quelques partis, on parle cinéma, livres, héritage culturel et situation des intellectuels ... La question a cependant été reléguée en queue de liste des sujets débattus. On est loin de voir l’inscription noir sur blanc dans les programmes de chaque candidat de l’importance de la culture dans le développement social et humain du pays. Occasion pour les intellectuels. C’est le moment pour se battre contre la dévalorisation croissante de leur savoir et de leur marginalisation du processus politique. Quelques-uns se mobilisent ainsi pour faire en sorte que le sujet ne soit pas absent de la joute électorale. L’Union des écrivains a ainsi organisé une table ronde pour tenter de répondre à la question : Pourquoi la culture ne figure-t-elle pas dans les grands débats politiques ou dans les grands thèmes des politiciens ? Sur une initiative de Mohamed Salmawy, président de l’Union, une dizaine d’intellectuels, toutes tendances confondues, ont débattu de l’absence de la culture des programmes électoraux et de son rôle accru dans la société. Intervenant lors de ce débat, le penseur Al-Sayed Yassine admet cette omission de la part des élus de la nation mais estime qu’elle est d’une « moindre importance face à l’absence de la culture de toute la société égyptienne ». Celle-ci aurait, selon lui, cédé la place à d’autres formes, à l’instar de la culture autoritaire et démagogique avec une domination de la pensée superstitieuse.

Faisant une sorte d’autopsie de la société égyptienne, il estime que « le peuple égyptien souffre de tribalisme et d’esprit de clan ». Un comportement qui a été mis en évidence à l’occasion des législatives. A titre d’exemple, ce conflit dans le fief de Kafr Chokr, dans le Delta, entre un cacique Khaled Mohieddine, symbole de la gauche, et son neveu Mahmoud Mohieddine, l’homme du libéralisme inconditionnel et membre du PND. Il a été tranché en faveur de l’aîné, ce qui représente pour Yassine un phénomène tribal évident qui met en relief ce qu’il appelle « le conflit culturel en Egypte autour de la vision du monde ». Un conflit qui serait entre « une vision extrémiste religieuse et une autre plus ouverte ». Du coup, il n’existe pas un plan culturel clair et cohérent. « Cette omission de la culture est en elle-même une culture. Celle du retrait », commente de son côté Awatef Abdel-Rahmane, professeur à la faculté de communication.

Mais cette absence d’une politique culturelle est-elle délibérée ou obéit-elle à des mécanismes au sein de la société ? Situation économique par exemple. Est-elle également le reflet d’un certain autoritarisme ? Pour mieux gérer une situation où se trouvent différents courants contradictoires, ne faudrait-il pas évacuer la culture en tant qu’instrument de l’esprit critique peu souhaité ? On dit que dans un pays aussi pauvre que le nôtre, la culture serait un vrai luxe. La liste classique des besoins place la nourriture et autres besoins matériels au premier niveau tandis que l’art et l’esthétique arrivent au dernier niveau. A moins qu’il ne s’agisse d’une culture instrumentalisée, « un opium du peuple », ou aussi comme on disait du temps de l’Empire romain : « Donnez-leur des pains et des jeux ». La culture ici est assimilée au divertissement que prodiguent de multiples chaînes de télévision. La preuve en est qu’à l’Assemblée du peuple, la commission de la culture comprend aussi tourisme et médias (lire page 5). Galal Amin, penseur, s’insurge contre l’idée qu’on puisse expliquer cette désaffection par le niveau économique. « Dans les années 1960, la crise économique revêtait de l’importance mais la culture aussi avait de l’importance ».

Cela dit, les intellectuels pointent un doigt accusateur à l’égard de l’establishment et des forces politiques. Mais ont-ils vraiment tenté de jouer un rôle ? L’accusation se retourne contre eux, du moins comme le soutient le poète Ahmad Abdel-Moeti Hégazi. « L’intellectuel est autant marginalisé que se marginalisant lui-même. Avons-nous en Egypte un vrai intellectuel capable de mener les foules comme Sartre le faisait en France ? Où en est-on d’un Taha Hussein qui a pu mobiliser toute la société et créer un système d’enseignement et de culture ? ». A ceci on peut répondre : n’est-ce pas que les temps ont changé ? Où est-il à l’heure actuelle le politicien prêt à écouter un Taha Hussein comme l’avaient fait Saad Zaghloul et Moustapha Al-Nahhas (anciens dirigeants wafdistes). C’est-à-dire que le rapport actuel entre les intellectuels et le pouvoir est malsain.

On est bien loin de cette complémentarité entre intellectuel et politicien. On raisonne autrement, genre on n’a pas besoin l’un de l’autre. L’intellectuel tend à croire que la rénovation de la société n’est pas possible sans ses idées, alors que d’autres sujets nationaux, outre la culture, mobilisent plus l’attention des candidats, comme la santé ou l’éducation. De quoi penser que la conjoncture n’est toujours pas mûre pour arriver à un sérieux débat politique sur des enjeux culturels réels. Il faudrait peut-être demander aux deux parties : 40 % d’analphabètes, est-ce une question culturelle ou politique ? Mais peut-on parler d’un projet de réforme, quelle qu’en soit la tendance, qui ne soit pas basé sur une vision culturelle ? Alieddine Hilal, professeur de sciences politiques et cadre du PND, affirme que « tout projet de réforme est un projet culturel. L’invitation à la démocratie et au pluralisme est une culture en soi ». Culture ou culture politique ? De quelle culture parle-t-on ? (Lire encadré). Entre les deux, une longue histoire de lien forcé établi entre culture et politique, avec domination de cette dernière, a fait que le peuple s’est détourné des deux.


Double langage

A l’exception du PND, qui ne cite pas du tout le mot culture dans son programme, tous lesdits grands partis consacrent à la culture une clause dans leurs lignes générales. Le néo-Wafd, ce parti libéral le plus ancien d’Egypte, évoque sous le titre « Culture et Art » la dernière clause d’ailleurs de son programme : « La nécessité d’accorder de l’importance aux intellectuels et d’améliorer leurs conditions de vie (...), de les encourager à participer aux élections et de s’impliquer dans les affaires de la société ». Al-Tagammoe (gauche) évoque presque le même sujet, toujours en dernier, sous le titre « Renouvellement culturel ». Il est peut-être plus explicite concernant les mesures à prendre. « Mettre fin à la mainmise de l’Etat sur les médias audiovisuels, la défense de la liberté de culture et de la créativité littéraire et artistique ». Parti de gauche, il met certes l’accent sur ce qu’il appelle « la culture des pauvres et des démunis en voulant consolider le rôle des palais de la culture et de la bibliothèque de la famille, outre le renouvellement du discours religieux ». Même le tout jeune parti Al-Ghad appelle à « une réforme de l’industrie culturelle comme le cinéma et le livre », sans oublier qu’elle constitue « une source de revenu national ».

Des mots qui laissent entendre qu’il y a un souffle de renouveau dans le domaine culturel, mais à entendre les candidats de ces mêmes partis, qui ne mentionnent jamais la question lors de leurs meetings populaires, on ne peut que remettre les pieds sur terre. D’après les élus, peu d’Egyptiens s’inquiètent du sujet, le reste de la population préfère entendre comment elle pourrait profiter de l’un ou l’autre service, et comment elle pourrait gagner plus d’argent. Les candidats ne peuventalors que s’adapter à cette vision terre-à-terre. Ce qu’explique Mohamad Abdou, du haut comité du néo-Wafd : « La culture est quasiment absente chez les députés depuis la Révolution de 1952. Ceci est dû en grande partie à la loi stipulant que 50 % des sièges du Parlement sont consacrés aux paysans et ouvriers. Une classe souvent illettrée, soit très peu soucieuse des problèmes culturels ». Fayda Kamel, candidate du PND, s’indigne de cette pensée et affirme qu’il « ne faut pas oublier que ces candidats représentent la moitié de la population et véhiculent leur culture au sein du Parlement ».


Qui guide qui ?

Au lendemain de la Révolution, n’avait-on pas espéré que le changement politique allait freiner une « culture bourgeoise » au profit d’une « culture populaire », voire que les différentes valeurs culturelles seraient assimilées par l’ensemble des Egyptiens ? Extension de la lecture par une généralisation de bibliothèques, parfois grandioses comme la Bibliotheca Alexandrina, ou un projet comme la « Lecture pour tous ». Une démarche étatique de vulgarisation des arts et cultures favorisant leur diffusion. En matière d’infrastructures, les intellectuels n’osent rien reprocher au gouvernement. Palais de la culture, salles de théâtre et de cinéma, multiples publications, etc. Le problème est-il vraiment là ? Ou bien réside-t-il dans ce que certains appellent l’instrumentalisation de la culture par l’Etat ? Au point que, selon Ossama Al-Ghazali Harb, rédacteur en chef d’Al-Siyassa al-dawliya, « le régime utilisait parfois les intellectuels juste pour mobiliser le peuple à des fins politiques plus qu’il les incitait à la créativité ». Hégazi soutient cette même idée en précisant que l’Etat use de la culture comme il le fait parfois avec la religion, tout dépend du contexte. Tantôt ce sont les hommes de religion, tantôt ce sont les poètes et écrivains qu’on cherche à dompter pour faire véhiculer une culture, une seule. La diversité est considérée comme un facteur de division et non comme un atout d’enrichissement. C’est dans ce même esprit que l’on parle d’intellectuels assujettis au pouvoir. Un état qui voudrait dire que malgré tout, les politiciens ont besoin d’intellectuels, mais sur le terrain rien ne le laisse deviner. Aucun des candidats à une élection aussi importante que les présidentielles ou législatives n’ose ainsi donner des indications sur son goût en matière musicale par exemple. Jamais on entend un candidat confier son penchant pour l’un ou l’autre écrivain. Pire encore, dans tout le staff qui entoure un candidat, aucune star de cinéma, vedette de musique ou homme de lettres n’est présent. Culture absente, mais avant elle l’intellectuel et l’artiste aussi. Les politiciens eux rétorquent : « Ce n’est pas la tradition chez nous ... Cela ne fait pas partie de notre culture ».

Samar Al-Gamal
Ahmed Loutfi

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De quelle culture parle-t-on ?

« A la culture de s’adresser à la rue et non au pouvoir ». Cette assertion de Sahar Abdel-Hakim, professeur de littérature anglaise, pose ou rappelle une importante problématique. Peut-on définir la culture de manière générale ou même générique ? N’existe-t-il pas des cultures de tous genres en rapport avec la société et ses différentes strates : culture des villes, celle de la campagne avec ses traits distinctifs, Haute et Basse- Egypte, culture religieuse, culture scientifique, culture civile ?

Certes, il existe une définition sous-entendue. Il s’agirait d’une culture regroupant les différentes formes élaborées de littérature, d’art, de sciences humaines. C’est-à-dire ce qui est en rapport avec la modernité et l’esprit critique et qui serait réservé à une certaine élite. Cette dernière ne devant pas évoluer en vase clos ou se confiner dans une tour d’ivoire aurait pour tâche de diffuser et de communiquer cette culture aux différentes classes.

Or, ici se pose un problème, celui du rapport entre l’intellectuel et l’Etat ou encore entre les politiciens et la culture. Qui guide qui ? Instrumentaliser la culture en faveur du régime et de sa politique la prive de sa crédibilité. Une adhésion entre les deux reste difficile, étant donné le caractère indépendant d’un intellectuel authentique et de l’absence actuelle d’une vision culturelle globale comme dans les années du libéralisme d’avant la Révolution, et comme aussi, mises à part de nombreuses réserves, à l’époque nassérienne. Pour cette période, une sorte de compromis a été réalisé entre un régime plaidant pour une certaine forme de socialisme et des intellectuels de gauche qui, après une période où ils ont subi une terrible répression, ont considéré qu’ils pouvaient favoriser cette orientation.

Les deux situations ne font plus partie du paysage actuel avec cette conviction de l’Etat qu’il a peu besoin de la culture. D’autre part, dans de nombreux aspects, celle-ci reste un produit à subventionner. Nombreux sont ceux qui exigent de l’Etat de maintenir une assistance salutaire à la culture sans pour autant s’ingérer dans son contenu et ses orientations. De toute façon, il semble que l’absence de l’Etat ait créé un vide exploité par les forces réactionnaires.

D’ailleurs, lorsqu’on évoque une réforme dans le sens des institutions culturelles, d’aucuns plaident pour une suppression du ministère de la Culture, dont les fonctions seraient assumées par le Haut Conseil de la culture. Bonnet blanc et blanc bonnet ? Ce conseil ne ferait pas tout à fait partie de l’exécutif. Il s’agira cependant de changement de forme parce que les problèmes culturels à l’heure actuelle revêtent un aspect beaucoup plus grave. C’est cette domination d’une culture religieuse s’appuyant notamment sur des superstitions et des aspects de pure forme, aux dépens même d’un savoir religieux approfondi et authentique. Comme le relève Ossama Al-Ghazali Harb, il en résulte une détérioration sans précédent du niveau culturel du peuple égyptien. Celui-ci est sous l’emprise d’une part d’une culture facile, celle des chaînes satellites, et d’autre part d’une culture salafite réactionnaire. Entre l’enclume et le marteau donc ? Nombreux sont cependant ceux qui estiment qu’avec le développement des mouvements civils et protestataires, la culture retrouvera ses droits.

 

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