Je viens d’effectuer une visite éclair en
Finlande pour participer à l’inauguration de la Foire du livre
de Helsinki. Bien que l’occasion ait été purement culturelle,
au cours de laquelle j’ai prononcé un discours sur la civilisation
égyptienne, j’ai remarqué que la plupart des journalistes
et des visiteurs de cette foire s’intéressaient à la politique.
En effet, l’ouverture de la foire a coïncidé avec les déclarations
du président iranien, qualifié d’ultra-conservateur par l’Occident.
Ahmadinejad a attaqué non seulement Israël, mais aussi les
pays musulmans qui entretenaient des relations avec Israël.
« Israël doit être rayé de la carte, comme l’a dit l’imam
Khomeiny », a-t-il lancé. Dans le discours prononcé devant
quelque 4 000 étudiants, Ahmadinejad a déclaré : « La nation
islamique n’acceptera pas que son ennemi historique vive dans
son cœur ».
A
peine quelques heures plus tard, toutes les capitales occidentales
affichaient leur refus et leur condamnation des déclarations
iraniennes. Cependant, aucun responsable n’a abordé le contenu
des déclarations du président iranien sauf le premier ministre
israélien, Ariel Sharon, et son homologue britannique Tony
Blair. Sharon a saisi l’occasion pour confirmer que l’Iran
représentait une menace non seulement pour Israël, mais aussi
pour le monde entier et qu’il fallait à tout prix arrêter
immédiatement son programme nucléaire.
Quant à Tony Blair, il a dit que la position
iranienne était inacceptable et qu’elle pourrait inciter des
parties — qu’il n’a pas nommées — à entreprendre des mesures
répressives contre ce pays. Blair a également dit qu’il a
eu la nausée en écoutant ces propos et que les Européens sont
très en colère parce que l’Etat hébreu fait l’objet de telles
menaces.
Les déclarations de Blair m’ont réconforté,
d’autant plus que la Grande-Bretagne a joué le plus grand
rôle dans l’établissement de l’Etat d’Israël sur les décombres
d’un autre pays, la Palestine, qui a été rayée de la carte.
A tous ceux qui, à la foire de Helsinki, me demandaient mon
avis sur la question, je leur répondais que nous, dans le
monde arabe, nous ne pouvons qu’être ravis de toute position
européenne refusant qu’un pays soit rayé de la carte, d’autant
plus que nous en avons été les premières victimes. J’ai dit
à mes interlocuteurs que je m’attendais à ce que la déclaration
de Blair soit suivie d’une autre identique concernant un autre
pays de la région qui a été effectivement rayé de la carte,
la Palestine. Cette Palestine dont les habitants essayent
depuis plus d’un demi-siècle de la remettre sur la carte en
s’appuyant sur le même principe prononcé par Blair.
J’ai été étonné d’entendre un professeur
d’université me dire qu’il n’avait jamais pensé à cette comparaison
et qu’il est probable que cette même idée n’ait jamais effleuré
l’esprit de Tony Blair. Je lui ai dit que la seule et unique
différence entre les deux cas, c’est que la menace contre
Israël est verbale, alors que la menace contre la Palestine
est réelle et a été appliquée. Et je n’imagine pas une seconde
que les propos de Blair s’appliquent aux seules « menaces
» et ignorent les « actes ». Sinon ce sera une farce.
Une farce que l’Histoire tend toutefois à
confirmer. Les tenants du sionisme n’ont jamais déclaré qu’ils
œuvraient à rayer la Palestine de la carte. Ils prétendaient
au monde qu’ils établissaient leur Etat sur une terre déserte,
comme si le Bon Dieu leur avait réservé une terre vide d’habitants
au beau milieu d’une région à haute densité démographique
!
Avant la création d’Israël, la Palestine
comptait 2 millions d’habitants, dont les deux tiers étaient
des Arabes et le tiers des juifs, dont la plupart étaient
des émigrants qui avaient fui la persécution nazie. Après
la création de l’Etat hébreu en Palestine, il ne restait,
après les massacres perpétrés par les sionistes, que 150 000
Palestiniens, soit 11,2 % des habitants originaux. Tout ceci
sans que personne n’ait la nausée.
Les habitants arabes représentent aujourd’hui
en Israël environ 20 % de la population. Ils ne disposent
d’aucun droit de citoyenneté sur leur terre natale, celle
de leurs parents et de leurs aïeux. En même temps, les juifs
se vantent d’être le seul Etat démocratique de la région.
La colonisation juive des terres de la Palestine
s’est poursuivie depuis le début des années 1940 et jusqu’à
nos jours. Le gouvernement israélien actuel poursuit cette
même politique. Il expulse les Palestiniens de leurs maisons
et annexe leurs terres sans se soucier du droit international
qui interdit toute modification dans les aspects démographiques
des territoires sous occupation. Ceci est-il « acceptable
», alors que la menace de le faire est « inacceptable » ?
Depuis les années 1940 et jusqu’aujourd’hui, Israël n’a jamais
annoncé qu’il allait rayer la Palestine de la carte, et c’est
pourquoi aucun leader européen n’a ressenti la nausée. Si,
après avoir rayé la Palestine de la carte, Israël avait annoncé
qu’il continuerait son travail à Jérusalem et en Cisjordanie,
Tony Blair se serait immédiatement dressé contre lui et aurait
annoncé haut et fort que cette politique était inacceptable
et nauséabonde.
J’ai trouvé, à la foire de Helsinki, le nouveau
livre du célèbre journaliste britannique Robert Fisk sur le
Moyen-Orient, intitulé La Grande guerre pour la civilisation.
Un titre sarcastique complété par un sous-titre révélateur
: L’invasion du Moyen-Orient. Dans son livre, Fisk dit ouvertement
que les peuples arabes sont les victimes de ceux qui prétendent
défendre la civilisation. Selon lui, les principales victimes
sont les Palestiniens, dont le pays a été effacé de la carte
par Israël et ses alliés occidentaux.
L’erreur commise par le président iranien
est de n’avoir pas appris la leçon que le monde arabe a retenue.
Nous sommes plus attachés à ce que nos alliés occidentaux
ne soient pas pris de nausée à cause de nos déclarations.
Personne au monde arabe n’appelle aujourd’hui à effacer Israël
de la carte, même si l’Etat hébreu continue à le prétendre
à la moindre occasion.
Quelle est la leçon que le président iranien
doit apprendre de la situation actuelle ? La leçon israélienne
nous apprend à ne pas brandir la menace de rayer un pays de
la carte, mais d’appliquer effectivement cette menace. Personne
ne protestera alors. Par contre, l’expérience arabe nous dit
qu’il ne faut ni menacer, ni agir. Mais il semble que le président
iranien a choisi une troisième voie, celle que nous avions
abandonnée depuis des années : menacer et ne rien faire ;
ce qui donne effectivement la nausée. J’ai dit à tous ceux
que j’ai rencontrés à Helsinki que nous devons saluer Blair
pour sa position et l’encourager à poursuivre sur cette voie
humaine et noble qui rejette le principe de rayer un pays
de la carte.
Tony Blair, pris par un réveil de conscience,
s’est fermement élevé contre les déclarations du président
iranien. Et le voilà qui prépare un communiqué sur lequel
tous les dirigeants européens, réunis au cours d’un sommet
en Grande-Bretagne, ont apposé leur signature. Ils ont cautionné
ainsi un principe qui ne peut que recueillir l’unanimité,
surtout lorsqu’on l’applique à deux Etats voisins : Israël
et la Palestine. Espérons que les leaders européens auront
dans l’esprit cette idée afin que le reste du monde ne soit
pas pris de nausée.