Chanter
les petites gens pour qui le Nil est une patrie a été depuis
toujours l’apanage de Waguih Aziz. Mais cette fois-ci, avec
l’album Al-Fan SAS (L’Art fait la loi), cela prend une toute
autre dimension, le rapprochant plus que jamais du style de
l’interprète-compositeur mythique Sayed Darwich. Le mythe alexandrin
de celui-ci est ici supplanté par une forte identité saïdie
(propre à la Haute-Egypte), prêtant sa couleur à toute l’œuvre.
Les paroles de l’un des maîtres incontestés de la poésie dialectale
disparu en 1985, Fouad Haddad, s’adaptent parfaitement à la
musique d’Aziz ou vice-versa, pour exprimer le mieux ces gens
qui défilent un à un au bord du Nil. Leurs rires, leurs soucis
sont comme couverts d’une dragée sucrée et amère qu’il faut
sucer jusqu’au bout pour savourer leur humour piquant. Et la
fragilité de leur existence devient une force cynique dotée
d’une rare intelligence populaire. Sont-ce des cris de camelots
ou les chants d’ouvriers en action ? L’acuité de leurs paroles
doublée d’un caractère itinérant offert par l’arrangement musical
de Waguih Aziz en font des bourlingueurs qui prennent tout à
la blague. Les rythmes et percussions choisis par Aziz les accompagnent
d’un bout à l’autre, durant leur voyage quotidien sur les rives
du Nil. Leur vie en dépend. Même leurs histoires d’amour se
trouvent subjuguées par la pauvreté mais en font fi. Dans le
deuxième duo du CD, Le Chant du coq, l’amante attend son chéri
jusqu’à l’aube et accepte sa pauvreté. La nuit, les veillées
sont souvent rafraîchies et prolongées par une brise d’amour
et somnolent sous l’effet de la détresse, comme dans la première
chanson. Vendeur de réglisse, forgeron, menuisier, tapissier
ou marin, voici des héros qui s’abandonnent aux chants. Le compositeur
les exprime à fond, versant dans leur style.
Dans cet album,
Waguih Aziz confie l’ensemble des chants à la chorale des enfants
de la Haute-Egypte, très réputée depuis sa fondation à Minya
en 1987. Les voix des 19 membres de la chorale regroupant en
tout quelque 57 jeunes interprètes exaltent le chagrin de la
musique. Toutefois c’est un chagrin bien vif qui n’a rien de
résigné. C’est une musique qui bouge, qui se déplace pour accompagner
les gens au quotidien, à travers des images lyriques très expressives.
D’où un genre qui a presque cessé d’exister. Ce n’est plus la
transcendance d’une voix en particulier mais celle des voix
d’un peuple qui chante collectivement les mille minarets et
le gagne-pain honnête.
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La politique
divise, la religion divise et tout a le même goût ou presque.
Quoi de neuf alors ? Un vent de changement au Liban, après la
mort de Hariri et le retrait des forces de Damas, fin avril
2005 ? En écoutant le dernier single de Charbel Rouhana, Lachou
al-taghyir (Pourquoi le changement ?), l’on ne sait plus vraiment
si les jours dans son pays, le Liban, se suivent et se ressemblent
ou se suivent sans trop se ressembler. Maniérisme et faux-semblant
exaspèrent l’artiste qui ironise souvent le « Kifik ? Comment
ça va ? », précipité successivement en arabe et en français
par les Beyrouthins pour dire la même chose, sans vraiment attendre
une réponse de la part de son interlocuteur. Un dialogue de
sourds, peut-être ? Et c’est en partie ce qu’il critique dans
sa chanson sarcastique, Lachou al-taghyir, dont il a lui-même
écrit les paroles. En la chantant avec d’autres musiciens amis
dont Tony Khalifa, Tony Harouni, Albert Rouhana et Imane Homsi,
il parle de l’évolution sociale du pays dans une ambiance ludique.
Pas besoin de décrire le rassemblement d’un million de manifestants,
chrétiens et musulmans, le 14 mars dernier, cela risque de paraître
un peu trop sérieux. Mais quand même c’est dans ce contexte
que s’insère la chanson. D’ailleurs, sur la pochette, il ne
manque pas d’adresser un vif remerciement « à tous ceux que
l’enquête prouvera l’implication quant à l’exécution de cette
chanson » (allusion sans doute à l’enquête de Mehlis sur l’assassinat
de Hariri).
Rouhana, né en
1965 et titulaire d’une maîtrise de musicologie, n’est en effet
que le cousin de Marcel Khalifé, avec qui il a joué un duo de
luth dans Jadal (Débat) en 1995. Les critiques ne manquent pas
d’ailleurs de comparer son style à ce dernier ou encore à celui
de Ziad Rahbani. Lachou al-taghyir n’est pas quand même sans
rappeler le souffle de celui-ci, mais le souci du rapprochement
peut être un peu tiré par les cheveux.
La musique de Rouhana
va de pair avec l’humour noir des paroles et la victoire amère
d’un peuple. Elle dégage cette subtilité de : « écoute
pour en rire ... essaye pour en pleurer » avec laquelle il annonce
le début de sa chanson, cadencée par des percussions dansantes
à la libanaise. La musique est la même, l’audience est la même,
l’élite est la même, les baisers sont les mêmes, alors pourquoi
tenter le changement ?, dit-il. L’auteur, interprète et compositeur,
nargue ensuite les factions qui se réunissent entre elles, pour
parler entre elles, lancer des chaînes qui s’adressent à elles,
etc. Même les romances commencent et se terminent de la même
manière. Bref, tout laisse entendre l’aspect d’un déjà-vu pessimiste,
mais tout de même le changement va bientôt advenir, dit l’auteur,
en dépit de sa tristesse.
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