250
000 paysans attendent que leurs problèmes d’endettement prennent
fin suite à une récente décision du ministre de l’Agriculture,
Ahmad Al-Leissi. Ce dernier a approuvé il y a deux semaines
que la Banque du développement et du crédit agricole accorde
des facilités de remboursement aux déficitaires, qu’ils soient
de petits ou de grands gabarits. Mais en pratique, ce sont les
grands qui ont bénéficié de cette réforme. Fouad Oweida, PDG
de la banque, explique les mérites de la décision. En ce qui
concerne le remboursement des dettes, le client pourra dorénavant
bénéficier d’un rééchelonnement du montant initial de sa dette
sur de longues périodes, qui peuvent aller jusqu’à dix ans.
Et de préciser que l’important est aussi la diversification
des systèmes de remboursement. Par exemple, le client pourra
rééchelonner le montant initial du prêt et rembourser à crédit
sur 10 ans les intérêts. Un autre système prévoit un escompte
sur une partie des intérêts et des amendes de retard en cas
de remboursement immédiat du crédit.
Aussitôt que cette décision a commencé à porter
ses fruits, on s’est rendu compte qu’elle n’a profité, en fait,
qu’à une minorité. La banque a ainsi conclu un accord avec 16
grands déficitaires, dont le montant des dettes s’élève à 70
millions de L.E. Trop d’injustice nuit. La mesure a donc suscité
des critiques. « Les grands déficitaires sont toujours les plus
favorisés. Alors que les petits ne jouissent pas du même traitement
», note Karam Saber, directeur du Centre de la terre pour les
droits de l’homme. Il assure que des petits agriculteurs se
sont adressés aux filiales de la banque dans les gouvernorats
de Minya et de Guiza, le lendemain de la publication des informations
sur les nouvelles mesures. Or, pour les fonctionnaires, la réponse
était ni vu, ni connu. Ils ont affirmé n’avoir reçu aucune instruction
ni des informations sur la mise en vigueur des nouvelles dispositions.
La crise des intérêts non remboursés s’est
gonflée au fil des ans. D’une part, parce que la banque impose
des taux d’intérêt exorbitants. D’autre part, parce que la loi
prévoit des peines de prison pour non acquittement des intérêts,
même si le montant initial de la dette est remboursé.
Aujourd’hui, les crédits insolvables avoisinent
les 1,4 milliard de L.E., soit 10 % du volume des crédits de
la banque (14 milliards de L.E. en 2004).
La banque a affecté 2,1 milliards de L.E. en
guise de provision pour couvrir ces dettes. Selon Karam Saber,
« c’est la politique de la banque qui a mené à cette situation
compliquée. Elle s’est transformée d’une banque qui a pour mission
le développement rural en une banque commerciale qui cherche
à cumuler des profits. La meilleure preuve en est l’imposition
des taux d’intérêt exagérés variant entre 13 % et 19 %. Trop
élevés pour les petits paysans qui peinent à gagner leur pain
et vivent en grande majorité en dessous du seuil de pauvreté
». Pourtant, la loi sur le commerce stipule que ce taux ne doit
pas dépasser 7 % sur les crédits accordés au secteur commercial.
Selon Saber toujours, « les taux d’intérêt de la banque n’ont
pas dépassé les 5 % depuis sa création dans les années 1930.
Ils n’ont commencé à augmenter que depuis sa privatisation,
au début des années 1980 ». Conséquence : il y a actuellement
plus de 250 000 agriculteurs qui peinent à rembourser régulièrement
leurs dettes. L’un d’eux, Mohamad Abdel-Hamid, a passé deux
mois en prison. « La mauvaise politique de la banque m’a mis
dans cette situation. J’avais emprunté 5 000 L.E. à la banque,
mais cette somme s’est multipliée en raison des intérêts cumulés
pour atteindre 50 000 L.E. A chaque fois que j’étais en difficulté
de paiement, j’empruntais une nouvelle somme pour rembourser
les intérêts et ainsi de suite », raconte-t-il d’un ton amer.
Ainsi, Abdel-Hamid trouve la nouvelle décision insuffisante.
« Il faut annuler les intérêts sur les dettes pour résoudre
nos problèmes au lieu de les échelonner », s’insurge-t-il.
Promesse en suspens
En fait, l’annulation totale des intérêts accumulés
et des amendes de retard était parmi les promesses faites par
le président de la République, Hosni Moubarak, lors de sa campagne
électorale pendant l’été 2005. Cependant, ce qui a été effectivement
réalisé demeure toujours en deçà des promesses. Le président
de la banque, lui, s’est défendu en soulignant que son institution
a respecté l’esprit de ces promesses, mais se trouve limitée
par les prérogatives qui lui sont attribuées. De toute façon,
plus de 1 400 clients, jusqu’à présent, ont été libérés. Pour
réduire le nombre des emprisonnements, la banque a recours à
la justice. Si celle-ci établit que le non remboursement est
indépendant de la volonté de l’intéressé, cette peine n’est
pas prononcée. Toutefois, afin d’annuler complètement les intérêts
et les amendes cumulés, Oweida souligne qu’il faudrait un amendement
de la loi. Ce qui n’est pas pour aujourd’hui.