Il
n'est pas facile de lire le discours du président
syrien Bachar Al-Assad. En effet, il a eu recours
à un langage de colère et a décrit ce qui se passait
comme un « atelier de complots ». Or, il a promis
de coopérer avec la commission Mehlis pour « dévoiler
les circonstances de l'assassinat de (l'ex-premier
ministre) Rafiq Al-Hariri ». Mais en même temps,
il a déversé sa colère sur le premier ministre
libanais et a mentionné la question d'octroyer
la nationalité syrienne aux Kurdes, mais il s'est
abstenu de faire allusion aux réformes politiques
requises pour rassurer le front intérieur et réaliser
une entente nationale globale. Le problème essentiel
est que le dialogue ne contenait pas une approche
homogène du remède à la crise ou sa gestion après
la promulgation de la résolution 1 636 du Conseil
de sécurité.
Cette
résolution expose la Syrie à un piège difficile
à éviter. La résolution lui réclame une coopération
inconditionnée avec la commission d'enquête internationale
dirigée par Mehlis à propos des investigations
avec les personnalités syriennes inculpées à l'intérieur
ou à l'extérieur de la Syrie dans l'assassinat
de Hariri. Damas n'a pas exprimé publiquement
son refus ou son acceptation de cette résolution
mais s'est contentée de promettre de coopérer
avec la commission. Dans son discours, Bachar
Al-Assad a fait allusion au fait que la commission
a refusé le message de la Syrie à propos de la
signature d'un protocole de coopération avec la
commission syrienne formée par le président et
chargée d'enquêter elle aussi sur l'assassinat
de Hariri. De plus, la commission Mehlis aurait
également refusé les propositions de la Syrie
d'interpeller les personnalités politiques syriennes
à l'intérieur du pays ou aux frontières syro-libanaises.
Il semble que l'étape suivante sera de réclamer
à la Syrie de remettre ces personnalités pour
qu'elles soient soumises à un interrogatoire à
l'extérieur du pays et peut-être aussi pour être
jugées devant la Cour pénale internationale.
C'est
pour cela que tous les choix pour la Syrie sont
difficiles. Mais le plus dangereux serait qu'elle
trébuche entre les réactions probables, ce qui
affaiblirait sa position sans la sauver du piège
qui lui est tendu. Il est donc préférable qu'elle
réfléchisse bien à tous les choix possibles et
qu'elle fasse le meilleur. Quel est le meilleur
choix ? Il semble clair que la Syrie a 2 choix
essentiels et 2 options.
Le
premier choix est l'acceptation claire et annoncée
de la résolution 1 636 du Conseil de sécurité,
y compris la remise des hauts responsables de
la sécurité que l'investigateur international
pourrait interpeller, ce qui signifie leur comparution
devant une Cour internationale. Ce choix concorde
avec la volonté du régime politique syrien d'empêcher
qu'un isolement soit imposé à la Syrie de façon
à continuer à s'intégrer dans l'ordre mondial
et éviter l'affrontement avec l'Occident. Un affrontement
difficile dont elle ne peut supporter les conséquences
à long terme. Or, la prise de cette décision se
limite à l'éventualité selon laquelle elle n'aurait
rien à voir avec l'assassinat de Hariri. Là, le
président syrien peut sauver sa réputation et
celle de son pays en sacrifiant les hauts responsables
de la sécurité.
La
Syrie pourrait penser à un scénario selon lequel
elle pourrait éviter l'affrontement ainsi que
le pire et ce en faisant comparaître les personnalités
accusées face à un tribunal syrien, comme le Soudan
l'avait fait avec les crimes commis au Darfour.
Ce choix permettrait au président syrien d'éviter
de se trouver impliqué lui-même dans le procès,
le pire des résultats probables. Ce scénario est
en accord avec les déclarations faites par Al-Assad
à la chaîne de télévision américaine CNN, et selon
lesquelles il aurait adressé une accusation de
trahison à n'importe quel Syrien dont l'inculpation
dans l'assassinat de Hariri serait prouvée. Mais
le problème dans ce scénario est qu'il ne pourrait
peut-être pas mettre fin à l'affrontement sauf
si un nombre de membres importants au Conseil
de sécurité prenaient le parti de la Syrie en
tentant de lui trouver une issue sûre, défiant
ainsi la volonté européenne et américaine. Mais
rien ne prouve que cela soit possible.
Le
second choix principal est l'obstination et le
refus de répondre à toute réclamation de la part
de la commission Mehlis de remettre les grands
officiers syriens accusés par le rapport, de crainte
que la commission ne persiste dans son intransigeance
en réclamant le jugement du président syrien.
Dans ce cas, la Syrie s'engage dans un nouveau
cercle vicieux, celui d'accuser la commission
et son chef d'alignement politique et peut-être
même d'œuvrer pour le compte des Etats-Unis et
d'Israël, comme il est apparu de façon implicite
dans le discours du président. Là, la Syrie devra
assumer les conséquences sévères de cet acte,
c'est-à-dire des sanctions du Conseil de sécurité,
et peut-être même une attaque militaire américaine.
Mais le pire de ce qui pourrait résulter de ce
choix est que l'accusation reste suspendue au
cou du régime syrien, y compris du président même.
Surtout que la communauté internationale ne croit
pas vraiment que les officiers syriens accusés
par le rapport Mehlis aient pu commettre un tel
crime sans l'approbation du premier responsable
politique du pays : le président Bachar Al-Assad.
Cependant, ce choix évite à la Syrie l'humiliation
internationale.
Il
y a un scénario qui s'inscrit dans cette même
philosophie : ne pas s'arrêter à l'accusation
du magistrat Mehlis d'alignement politique, mais
accuser les Etats-Unis et Israël de commettre
des crimes pareils et même plus graves, et réclamer
la comparution des hauts responsables américains
et israéliens devant le même tribunal. Le président
syrien dans son discours a fait allusion à cette
option en signalant que la communauté internationale
ne s'est pas intéressée à ouvrir une enquête sur
l'assassinat ou l'empoisonnement probable du président
palestinien Yasser Arafat.
Opter
pour l'escalade est un choix suicidaire. Il ne
fait pas de différence entre la sécurité de la
Syrie et la sécurité du régime politique ou l'intérêt
de ses directions politique et sécuritaire. Cependant,
ces directions pourraient penser que le pire reste
à venir dès qu'elles afficheront une quelconque
faiblesse et se soumettront aux réclamations des
Américains et des Français, et qu'il vaudrait
mieux que ce pire survienne durant la lutte et
non après avoir perdu leur honneur et celui de
leur pays. Il apparaît clair jusqu'à maintenant
que le président syrien n'a pas osé s'aventurer
à remettre ses directions sécuritaires, surtout
qu'elles constituent la garantie principale de
la sécurité du régime et que parmi ces directions,
il y a le frère et le beau-frère du président
qui ont collaboré à sa nomination à la tête du
pays. Et toute intention de répondre aux réclamations
de Mehlis signifie pousser le pays de nouveau
dans le couloir des coups d'Etat. Cette confusion
est apparue très claire dans le discours du président
syrien.
Enfin,
il y a un dernier choix qui semble théoriquement
le meilleur. C'est de faire un changement radical
par l'intermédiaire de réformes politiques radicales
à l'intérieur de la Syrie et élaborer un programme
rapide en faveur de la démocratie. La création
d'un climat démocratique donnerait à la Syrie
une image positive au sein de la communauté internationale
et aiderait à alléger les conditions sévères imposées
par la résolution 1 636. D'un autre côté, élaborer
un agenda de réforme démocratique ouvrirait la
porte à la montée au pouvoir d'un nouveau président
élu par l'intermédiaire d'élections générales
et légitimes en Syrie. Cela permettrait également
d'éviter la comparution de personnalités syriennes
devant un tribunal international.