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Législatives. Marché avec le gouvernement ou confirmation de la forte influence de la confrérie, la montée des Frères musulmans soulève beaucoup de questions.

Le jeu mystérieux des Frères

Quatre sièges uniquement sur une trentaine lors du premier tour de la première phase des législatives pour les Frères musulmans. Cependant, on parle de percée pour la confrérie. Lors de ces élections jugées les plus cruciales de l’histoire de l’Egypte, la confrérie interdite mais tolérée s’est vu le champ grand ouvert avec une campagne électorale des plus libres, où elle a pu pour la première fois écrire son nom noir sur blanc sur les affiches. Elle vise entre 50 à 70 des 444 sièges à disputer du Parlement. Pour ce, 125 candidats sous l’étiquette d’indépendants mènent la course seuls face aux candidats du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir). En arrière-plan, l’autre branche de l’opposition, réunie dans le cadre d’un front national, a essuyé son plus grave échec. La chute de deux figures-clés de l’opposition, Mounir Fakhri Abdel-Nour, du néo-Wafd, et du chef du parti Al-Ghad, Aymane Nour, deuxième après Moubarak lors des présidentielles, n’en est qu’un exemple.

Les Frères prévoyaient-ils cet échec ? Sinon comment expliquer le fait qu’ils aient refusé de se joindre à cette alliance et ont préféré parler de coordination avec elle ? Voulaient-ils éviter d’irriter le pouvoir ? Insistaient-ils à prouver leur poids réel sur le terrain ? Un pari réussi de toute façon. Une organisation remarquable. Ils sont partout. Hommes et femmes distribuent des tracts, guident les électeurs, les encouragent à donner leur « voix à ceux qui la méritent ».

A quelques jours des élections, Kamal Al-Chazli, un des caciques du PND, avait déclaré que le mouvement des Frères musulmans jouit d’un poids politique qui ne peut être négligé. Il a prévu qu’ils pourraient obtenir environ une trentaine de sièges au Parlement. Les politologues ont aussitôt vu l’ombre d’un accord entre la confrérie interdite et le pouvoir. Les Frères ont ainsi libéré certaines circonscriptions en faveur du PND. Dans celle de la ville de Sadate par exemple, leur candidat, Ibrahim Haggag, s’est retiré de la course face à l’homme d’affaires et l’éventuel successeur de Gamal Moubarak, Ahmad Ezz, la veille du scrutin. Dans la ville, les partisans du Frère continuent pour autant à voter pour lui et des mots échappent ici et là pour dénoncer des pressions du régime. Mais pourquoi la confrérie a-t-elle succombé à la tentation de s’arranger avec le pouvoir ? Un marché, dit-on et en contrepartie les Frères seront « autorisés » à doubler leurs 14 sièges obtenus au Parlement sortant. Ce n’est cependant pas la lune de miel entre les deux. Si les forces de sécurité n’ont pas procédé à des arrestations en masse des partisans de la confrérie, elles ont quand même déchiré leurs pancartes, commente Mahdi Akef. Mais comment expliquer le comportement plus ou moins indulgent de l’Etat vis-à-vis de la confrérie ? « L’islam est la solution », un mot de passe magique. Aussi ambigu soit-il, le slogan qu’ont utilisé les Frères leur a permis de regrouper un nombre sans précédent d’électeurs, au sein d’une population qui voit en la religion une issue, ou un remède à ses problèmes socioéconomiques. Dans le quartier pauvre de Boulaq, un jeune a avoué à une journaliste d’Al-Ahram Hebdo, qu’il a donné sa voix au candidat des Frères, bien qu’il ne le connaisse pas personnellement, simplement parce que ce dernier veut appliquer les règles de la religion.

Mais à chaque règle ses exceptions. Le gouvernement ne peut être des plus indulgents quand il s’agit de son ennemi traditionnel. Cela a été le cas à Doqqi, un des quartiers chic du Caire, où l’affrontement entre PND et Frères a fait couler beaucoup d’encre. (lire Reportage). Une autre scène aussi tendue a eu lieu à Madinet Nasr, un autre quartier huppé, quand le juge avait informé Makarem Al-Diri, qui représente le mouvement, d’avoir gagné la bataille contre Moustapha Al-Sallab, figure proéminente du PND. Or, après une conversation de quelques heures au téléphone avec « des responsables de la sécurité », les résultats ont changé. Les deux candidats s’affronteront de nouveau au deuxième tour. Une autre poussée significative : le succès de la confrérie dans le sud du pays, pour la première fois de l’histoire. Une impulsion qui pourrait s’amplifier selon la confrérie si le scrutin n’est pas truqué .

Le coup de théâtre de Doqqi
Renversement de dernière minute : un candidat Frère musulman, crédité vainqueur jusqu’à presque la fin du dépouillement, s’est trouvé à la traîne.

Personne n’aurait jamais cru que le quartier de Doqqi, dont la circonscription a témoigné dès le début de la journée de vote d’un calme et d’une transparence exceptionnels, allait être la scène le lendemain de la plus grande manifestation de protestation contre une fraude qualifiée de la plus flagrante. Comme partout au Caire et à Guiza et dans les autres gouvernorats figurant dans la première phase des législatives, Doqqi était recouvert d’affiches et de banderoles. Chaque candidat vendant son programme par la voie de slogans qui lui sont propres. « Nouvelle pensée, vie meilleure, Achraf Al-Sersawi, indépendant, cadre ». « Le changement, Ragab Ahmad Rawach, indépendant, ouvrier ».

Mais le slogan le plus pimpant était celui de « L’islam est la solution », écrit en couleur bleu foncé, celle affectionnée par les Frères. Le nom aussi attire l’attention, ce candidat, Hazem Salah Abou-Ismaïl, n’est autre que le fils de cheikh Salah Abou-Ismaïl qui a souvent eu maille à partir avec le gouvernement il y a quelque quinze ans. Ses affiches sont marquées de son image où il arbore un large sourire qui se veut rassurant et loin des clichés qui qualifient les islamistes d’hommes sévères et renfrognés. Aujourd’hui d’ailleurs, ils font preuve de modernisme : un site électronique s’affiche sur la banderole www.hazemaboismail.com. Si cela paraît banal étant donné que nous sommes à l’époque où l’informatique est reine, cet usage est le premier dans l’histoire de la confrérie. En revanche, Amal Osmane, vice-présidente de l’Assemblée du peuple, a choisi l’austérité. Celle que lui confère l’assurance qu’elle va gagner. N’a-t-elle pas remporté cinq fois les législatives ? Les dernières étaient celles de 2000 devant un Frère, et pas n’importe qui, Maamoun Al-Hodeibi, qui a été le guide suprême.

Des microbus et des voitures privées circulaient dans tout le quartier diffusant des chansons et même des poèmes à l’apologie des candidats. Au départ, tout le monde semblait tranquille dans cette circonscription très bourgeoise du quartier, Doqqi, Agouza et à laquelle se greffe la zone, plus populaire, de Bein Al-Sarayat. La transparence était totale, c’est exactement ce que déclarent les électeurs. « C’est la première fois que je sens que je suis un être humain, en votant avec liberté et sans pressions extérieures. Il y a vraiment un changement radical dans l’administration des législatives », dit Ahmad Hassan, comptable. La présence de juges pour la première fois aux législatives, selon Hassan, fait que les choses vont bien. « Ils sont les protecteurs des urnes », ajoute-t-il. Les ONG des droits de l’homme passent librement de temps à autre pour surveiller le processus électoral. Les représentants des candidats, qui étaient dans les législatives précédentes des ennemis jurés n’hésitant pas à se tabasser, s’assoient les uns à côté des autres tout en affichant de l’amitié. Des doléances ont lieu cependant mais non sur des points essentiels. La liste des noms des électeurs renferme beaucoup de fautes : des noms inexacts, des noms de défunts, ce qui rend quelques votes nuls et non avenus. « Les commissions électorales ont changé subitement d’adresse, le jour des élections, ce qui a gêné beaucoup d’électeurs qui ont préféré regagner leur maison sans voter », reconnaît Attiya Ragab, observateur à la circonscription de l’école de Gamal Abdel-Nasser, à Agouza. Ragab déplore aussi que les bureaux de vote se trouvent souvent à des étages élevés rendant la tâche difficile aux vieux et aux personnes qui ne sont pas bien portantes. Personne n’a osé penser que la transparence dont se flattaient les électeurs tout au long de la journée allait expirer au moment du dépouillement. Il est 19h, les urnes sont fermées et transportées directement vers le musée agricole, l’endroit où se trouve le comité général de dépouillement. Comme dans tous les comités, les urnes sont sous le contrôle d’un conseiller. Quant à l’opération de dépouillement, elle est menée par les juges ou par des procureurs. Jusqu’à 4h30 du matin, les résultats du dépouillement indiquaient que Hazem Abou-Ismaïl remportait 70 % des voix. Mais il paraît que ce résultat n’a pas plu au conseiller, qui s’est mis en colère et a expulsé les candidats et leurs représentants en disant qu’il ne faisait pas confiance au dépouillement fait par des « juges qui sont très jeunes, je vais le refaire ». Quatre heures plus tard, le conseiller a annoncé que Amal Osmane avait remporté la victoire avec 12 000 voix. Quant à Abou-Ismaïl, il a recueilli seulement 3 000. C’est la version des Frères musulmans, il est vrai.

Qu’en est-il de celle des partisans d’Amal Osmane ? Pour eux, si les premiers indices ont indiqué que le candidat des Frères avait remporté un taux plus élevé des voix, c’est seulement durant le dépouillement concernant les quartiers de Doqqi et Agouza. Quant au reste des urnes en provenance des zones populaires, comme Bein Al-Sarayat, Ezbet Awlad Allam, Al-Doqqi Al-Qadim et Mit Oqba et Al-Hetay, elles ont été en faveur d’Amal Osmane, créant un bouleversement de la situation. Les bourgeois auraient donc voté Frères et le peuple PND. « Cette victoire est logique vu les services et les aides qu’elle a présentés aux habitants de cette région, notamment quand elle était ministre des Assurances sociales », dit Mohamad Barakat, un des représentants d’Amal Osmane. Cela n’a pas empêché que la plus importante manifestation de protestation se déroule à Doqqi .

 

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