«
Tout ce que nous vivons aujourd’hui nous a été légué par
Mohamad Ali », lance en colère l’écrivaine Salwa Bakr
en s’opposant à certains avis qui remettent en question
l’image et le bien-fondé du wali d’Egypte et de ses acquis,
lors d’une table ronde du colloque. 200 ans après cette
époque qui représente en général la renaissance de l’Egypte
moderne. Le débat reste encore enflammé. Pour les tenants
de ce point de vue et à leur tête le penseur Mohamad Auda,
Mohamad Ali est le bâtisseur de la modernité. En installant
son projet de civilisation nationaliste non seulement
en Egypte mais dans d’autres pays arabes, il a rayonné
sur un grand nombre de pays voisins. Il a restructuré
également de manière vigoureuse l’Etat en y créant de
nouveaux systèmes pour l’agriculture, l’industrie et l’enseignement
et en envoyant des boursiers en France. De plus, ce wali
turc a non seulement renforcé une armée de grande importance
mais s’est érigé en puissance qui a fini par menacer l’Empire
ottoman lui-même et les forces étrangères. Des pays qui
se sont unifiés pour lui asséner une défaite en 1840.
Pour d’autres, dont l’historien Khaled Fahmi, Mohamad
Ali est arrivé en 1801 en Egypte, dans ce pays riche en
ressources et en Histoire. Aidé par les forces rebelles
et révolutionnaires de l’époque, les cheikhs d’Al-Azhar
et les grands commerçants, il a acquis une popularité
qui lui a permis d’être choisi par l’Empire ottoman pour
devenir par décret wali d’Egypte en 1805. Un décret renouvelable
tous les ans dans une Egypte sous l’égide de l’Empire
ottoman depuis 400 ans. Dans ce contexte, Mohamad Ali
a essayé de construire une force qui le maintiendrait
à la tête de cet Etat et ne permettrait pas à l’empire
ottoman de l’en priver. Il s’est précipité d’ailleurs
d’évincer les forces rebelles qui l’avaient aidé, dont
Omar Makram, et s’est entouré des membres de sa famille
pour bâtir son empire personnel sans pour autant rêver
de changer les conditions du peuple qu’il a exploité par
un travail sans merci.
Dans
cette controverse où les accusations fusent de partout,
le ton monte et on est bien loin d’une réflexion scientifique
sur une période de l’Histoire qui, avec le recul, devrait
être analysée avec sang-froid. Mais le problème se complique,
car de manière directe ou indirecte, la Révolution de
1952, un autre grand moment de renaissance égyptienne,
et la personne de Nasser sont toujours de la partie. Les
comparaisons, les références et les analyses ne manquent
pas. Le rôle prépondérant de l’Etat, l’émergence d’une
nouvelle classe qui possède et exploite. La défaite est-elle
due, à une époque comme dans l’autre, à des facteurs étrangers
ou internes ? La réforme économique au détriment des paysans
et des ouvriers est-elle fortuite ? Les références avec
l’Egypte de Nasser au détriment ou en faveur de ce dernier
ne manquent pas. Car c’est l’identité même de l’Egypte
dans cette phase actuelle de grande crise qui est en question.
On oublie alors l’Histoire et le contexte des événements
pour poursuivre une réflexion sur notre vécu ici et maintenant.
Toutefois,
le débat, même si les références à notre vécu d’aujourd’hui
sont toujours présentes, prend souvent des tournures plus
objectives. Des historiens comme Raouf Abbass, Nelly Hanna,
Ali Barakat, des sociologues comme Mohamad Hakem pour
ne citer que ceux-là — car ils sont nombreux — remettent
les faits dans le contexte historique de l’époque, reconnaissent
la richesse et l’originalité du projet de Mohamad Ali,
essayent de réfléchir sur les valeurs anciennes et les
nouvelles donnes dans ce nouvel édifice mis en place,
sans renier toutefois l’absence de la dimension sociale
et l’impact que cela a eu sur la réussite de ce plan de
modernisation. Sur le passage d’une société féodale à
une société semi-capitaliste. Sur cet essor économique
sans précédent dont on ne comprend pas toute l’envergure
compte tenu du contexte et des conditions des paysans,
des ouvriers et des soldats exploités à mort par le système.
Sur la popularité de Mohamad Ali en Egypte et l’existence
ou non d’une opinion générale que l’on peut analyser.
Ces
questions et beaucoup d’autres, tout en permettant de
réfléchir sur un moment de réforme énorme, sur ses réussites
et ses échecs, donnent à ne pas en douter l’envie d’aller
plus loin et plus en profondeur pour répondre à des questions
incontournables pour notre identité d’aujourd’hui .