Au
cours de mes nombreuses visites en France, j’ai remarqué le
nombre important de livres que publient tous les ans les hommes
politiques français. Ces livres sont une méthode efficace d’attirer
le respect et l’appui du citoyen. Chez nous, l’analphabétisme
atteint des degrés alarmants à tel point que nous trouvons parmi
les candidats aux présentes législatives ceux qui savent à peine
lire et écrire. Leur culture générale est presque inexistante.
Au cours de ma
dernière visite à Paris et à Versailles, j’ai remarqué que
les vitrines des librairies regorgent des récentes publications.
Le nombre de titres qui paraît tous les mois est énorme à
tel point que les librairies sont débordées. C’est pourquoi
la concurrence est acharnée entre les différents livres. Souvent,
j’entends ou je lis sur un nouveau livre quelques mois avant
mon arrivée à Paris, et une fois sur place je trouve que d’autres
livres lui ont pris sa place. Mais les Français ne s’intéressent
pas trop à cela. Ils peuvent appeler à tout moment les librairies
pour commander un livre ancien ou nouveau qui leur est remis
dans les 48 heures ou quelques jours tout au plus, même s’il
n’est plus sur le marché. La raison en est un nouveau système
d’imprimerie qui permet d’imprimer n’importe quelle quantité
à n’importe
quel moment. Je me rappelle avoir visité Paris il y a quelques
années, après la parution de la traduction française de ma
pièce de théâtre La Dernière Danse de Salomé, et j’ai contacté
l’Harmartan, considéré aujourd’hui comme l’une des plus grandes
maisons d’édition qui se vante de publier le plus grand nombre
de livres en France, pour acheter 50 copies de mon livre pour
pouvoir les offrir à des amis. J’ai été surpris quand ils
m’ont dit que toutes les copies sont dans les librairies.
Par contre, ils m’ont dit qu’il y avait une possibilité de
m’imprimer les copies que je voulais. Je leur ai dit que mon
séjour à Paris ne dépassera pas une semaine. Ils m’ont alors
dit que les copies seraient prêtes dans les 48 heures. Et
effectivement, deux jours plus tard, j’avais à ma disposition
50 copies de la pièce de théâtre.
Avec cette nouvelle
méthode d’impression, les librairies à Paris n’ont pas besoin
de garder longtemps les anciens livres et peuvent se concentrer
sur de nouveaux livres uniquement.
En général, le
visiteur étranger n’est pas au courant de tous les livres
parus avant son arrivée en France et s’il ne trouve pas le
livre dans les vitrines des librairies, il ne saura rien de
sa parution. C’est pourquoi j’ai été heureux en arrivant à
Versailles de voir que les librairies là-bas exposent des
livres que l’on ne retrouvait plus à Paris. Ainsi, j’ai eu
l’occasion de suivre toutes les parutions depuis mon précédent
séjour à la capitale française.
J’ai particulièrement
remarqué le livre récemment publié par le maire de Paris,
Bertrand Delanoë, intitulé La Vie passionnément. J’avais beaucoup
lu à propos de ce livre dans la presse française et j’ai su
qu’il a beaucoup vendu. Un autre livre de Dominique De Villepin,
Le Requin et la Mouette, a également remporté le même succès.
Le livre de Delanoë
raconte ses mémoires personnelles. Elles ont été rédigées
dans un langage littéraire soutenu. Il a parlé de sa vie privée
d’homosexuel. Il a dit dans le livre que la France des années
à venir peut choisir un président homosexuel. C’est sur ce
point que se sont concentrés certains journaux, délaissant
les autres aspects qui, à mon avis, sont plus importants.
Le maire de Paris a parlé de son enfance qu’il a passée en
Algérie et a esquissé une image vivante de la réalité à cette
époque. Il a également parlé du danger que Paris doit relever
à l’heure actuelle qui est le terrorisme, en évoquant les
moyens d’y faire face.
Le livre de De
Villepin présente une analyse de la France contemporaine et
de la place qu’elle occupe actuellement sur la scène internationale.
Le livre repose en grande partie sur l’expérience de De Villepin
quand il était ministre des Affaires étrangères, lorsqu’il
a défié le secrétaire d’Etat américain Colin Powell au moment
de l’invasion américaine de l’Iraq. Le style du livre est
poétique, mettant en relief son talent de poète. Le lecteur
peut comprendre tout de suite que le requin n’est autre que
les Etats-Unis, alors que la mouette, symbole de l’approche
de la terre ferme pour les marins, est la France.
Le monde a connu
quelques romanciers qui sont entrés dans le monde de la politique.
Mais ce n’est qu’en France que l’on trouve des hommes politiques
entrer dans le monde de la littérature. Avec l’exception notable
du monde arabe, où le colonel Kadhafi a par exemple écrit
une collection de nouvelles qui sont réimprimées et présentées
à chaque personne visitant la Libye. Saddam Hussein a aussi
publié quelques romans, que l’un de nos grands romanciers
a été accusé d’avoir écrits. Quant au leader défunt Gamal
Abdel-Nasser, il a écrit dans sa jeunesse un roman inachevé,
Pour la liberté.
Le cas est différent
en France, où les hommes politiques se dirigent vers la littérature
par passion et non pour défendre des intérêts politiques.
J’ai également trouvé à Paris un récent ouvrage de Jack Lang,
ministre de la Culture à l’époque de Mitterrand, intitulé
Anna au musée de l’histoire naturelle et j’ai été surpris
de le voir destiné aux enfants. Ce livre a réalisé lui aussi
un grand succès, même s’il n’était pas à la hauteur des livres
du ministre des Affaires étrangères et du maire de Paris.
Il a occupé la 12e position des best-sellers pendant plusieurs
semaines consécutives.
D’aucuns en France
diraient que c’est le meilleur moyen pour un homme politique
d’être au centre de l’intérêt public et de faire l’objet d’une
couverture journalistique exhaustive, surtout au moment où
les élections présidentielles et législatives approchent.
A chaque fois qu’un livre d’un homme politique est publié,
des émissions culturelles dans les différentes chaînes télévisées
et les rubriques littéraires des journaux lui sont consacrés.
Surtout que les Français sont connus pour leur passion pour
la littérature et les livres en général.
Un regard porté
à l’histoire politique de la France démontre que l’écriture
fait partie intégrante de l’action politique. Richelieu, le
père de la diplomatie française, voire de la diplomatie mondiale,
était un écrivain. Idem pour Chateaubriand et Victor Hugo.
A l’époque moderne, nous avons François Mitterrand qui utilisait
aussi la parole écrite pour influencer le public.
Cette tradition
typiquement française reste ancrée jusqu’à nos jours. Alors
que chez nous, je ne trouve aucun ministre, gouverneur ou
candidat aux législatives qui ait rédigé un livre. Sauf à
quelques exceptions près, comme certains professeurs d’université
qui se sont lancés plus tard dans la politique, à l’image
d’Ahmad Fathi Sourour, le président de l’Assemblée du peuple,
ou Moufid Chéhab, le ministre d’Etat chargé des affaires du
Conseil consultatif. Leurs livres font cependant part de leur
travail universitaire et ne ressemblent en rien aux livres
des politiciens français passionnés de culture et de littérature.
Ceci nous incite à poser autrement la question. Au lieu de
dire combien de ces hommes politiques ont écrit de livres,
il faut plutôt se demander combien d’entre eux ont-ils lu
de livres ? Dans ce cas, la réponse sera plus sévère, mais
elle répondra à une question plus importante : pourquoi notre
vie politique est-elle si pauvre et si laide ? !