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Quand les hommes politiques sont écrivains !
Par Mohamed Salmawy
Au cours de mes nombreuses visites en France, j’ai remarqué le nombre important de livres que publient tous les ans les hommes politiques français. Ces livres sont une méthode efficace d’attirer le respect et l’appui du citoyen. Chez nous, l’analphabétisme atteint des degrés alarmants à tel point que nous trouvons parmi les candidats aux présentes législatives ceux qui savent à peine lire et écrire. Leur culture générale est presque inexistante.

Au cours de ma dernière visite à Paris et à Versailles, j’ai remarqué que les vitrines des librairies regorgent des récentes publications. Le nombre de titres qui paraît tous les mois est énorme à tel point que les librairies sont débordées. C’est pourquoi la concurrence est acharnée entre les différents livres. Souvent, j’entends ou je lis sur un nouveau livre quelques mois avant mon arrivée à Paris, et une fois sur place je trouve que d’autres livres lui ont pris sa place. Mais les Français ne s’intéressent pas trop à cela. Ils peuvent appeler à tout moment les librairies pour commander un livre ancien ou nouveau qui leur est remis dans les 48 heures ou quelques jours tout au plus, même s’il n’est plus sur le marché. La raison en est un nouveau système d’imprimerie qui permet d’imprimer n’importe quelle quantité à n’importe quel moment. Je me rappelle avoir visité Paris il y a quelques années, après la parution de la traduction française de ma pièce de théâtre La Dernière Danse de Salomé, et j’ai contacté l’Harmartan, considéré aujourd’hui comme l’une des plus grandes maisons d’édition qui se vante de publier le plus grand nombre de livres en France, pour acheter 50 copies de mon livre pour pouvoir les offrir à des amis. J’ai été surpris quand ils m’ont dit que toutes les copies sont dans les librairies. Par contre, ils m’ont dit qu’il y avait une possibilité de m’imprimer les copies que je voulais. Je leur ai dit que mon séjour à Paris ne dépassera pas une semaine. Ils m’ont alors dit que les copies seraient prêtes dans les 48 heures. Et effectivement, deux jours plus tard, j’avais à ma disposition 50 copies de la pièce de théâtre.

Avec cette nouvelle méthode d’impression, les librairies à Paris n’ont pas besoin de garder longtemps les anciens livres et peuvent se concentrer sur de nouveaux livres uniquement.

En général, le visiteur étranger n’est pas au courant de tous les livres parus avant son arrivée en France et s’il ne trouve pas le livre dans les vitrines des librairies, il ne saura rien de sa parution. C’est pourquoi j’ai été heureux en arrivant à Versailles de voir que les librairies là-bas exposent des livres que l’on ne retrouvait plus à Paris. Ainsi, j’ai eu l’occasion de suivre toutes les parutions depuis mon précédent séjour à la capitale française.

J’ai particulièrement remarqué le livre récemment publié par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, intitulé La Vie passionnément. J’avais beaucoup lu à propos de ce livre dans la presse française et j’ai su qu’il a beaucoup vendu. Un autre livre de Dominique De Villepin, Le Requin et la Mouette, a également remporté le même succès.

Le livre de Delanoë raconte ses mémoires personnelles. Elles ont été rédigées dans un langage littéraire soutenu. Il a parlé de sa vie privée d’homosexuel. Il a dit dans le livre que la France des années à venir peut choisir un président homosexuel. C’est sur ce point que se sont concentrés certains journaux, délaissant les autres aspects qui, à mon avis, sont plus importants. Le maire de Paris a parlé de son enfance qu’il a passée en Algérie et a esquissé une image vivante de la réalité à cette époque. Il a également parlé du danger que Paris doit relever à l’heure actuelle qui est le terrorisme, en évoquant les moyens d’y faire face.

Le livre de De Villepin présente une analyse de la France contemporaine et de la place qu’elle occupe actuellement sur la scène internationale. Le livre repose en grande partie sur l’expérience de De Villepin quand il était ministre des Affaires étrangères, lorsqu’il a défié le secrétaire d’Etat américain Colin Powell au moment de l’invasion américaine de l’Iraq. Le style du livre est poétique, mettant en relief son talent de poète. Le lecteur peut comprendre tout de suite que le requin n’est autre que les Etats-Unis, alors que la mouette, symbole de l’approche de la terre ferme pour les marins, est la France.

Le monde a connu quelques romanciers qui sont entrés dans le monde de la politique. Mais ce n’est qu’en France que l’on trouve des hommes politiques entrer dans le monde de la littérature. Avec l’exception notable du monde arabe, où le colonel Kadhafi a par exemple écrit une collection de nouvelles qui sont réimprimées et présentées à chaque personne visitant la Libye. Saddam Hussein a aussi publié quelques romans, que l’un de nos grands romanciers a été accusé d’avoir écrits. Quant au leader défunt Gamal Abdel-Nasser, il a écrit dans sa jeunesse un roman inachevé, Pour la liberté.

Le cas est différent en France, où les hommes politiques se dirigent vers la littérature par passion et non pour défendre des intérêts politiques. J’ai également trouvé à Paris un récent ouvrage de Jack Lang, ministre de la Culture à l’époque de Mitterrand, intitulé Anna au musée de l’histoire naturelle et j’ai été surpris de le voir destiné aux enfants. Ce livre a réalisé lui aussi un grand succès, même s’il n’était pas à la hauteur des livres du ministre des Affaires étrangères et du maire de Paris. Il a occupé la 12e position des best-sellers pendant plusieurs semaines consécutives.

D’aucuns en France diraient que c’est le meilleur moyen pour un homme politique d’être au centre de l’intérêt public et de faire l’objet d’une couverture journalistique exhaustive, surtout au moment où les élections présidentielles et législatives approchent. A chaque fois qu’un livre d’un homme politique est publié, des émissions culturelles dans les différentes chaînes télévisées et les rubriques littéraires des journaux lui sont consacrés. Surtout que les Français sont connus pour leur passion pour la littérature et les livres en général.

Un regard porté à l’histoire politique de la France démontre que l’écriture fait partie intégrante de l’action politique. Richelieu, le père de la diplomatie française, voire de la diplomatie mondiale, était un écrivain. Idem pour Chateaubriand et Victor Hugo. A l’époque moderne, nous avons François Mitterrand qui utilisait aussi la parole écrite pour influencer le public.

Cette tradition typiquement française reste ancrée jusqu’à nos jours. Alors que chez nous, je ne trouve aucun ministre, gouverneur ou candidat aux législatives qui ait rédigé un livre. Sauf à quelques exceptions près, comme certains professeurs d’université qui se sont lancés plus tard dans la politique, à l’image d’Ahmad Fathi Sourour, le président de l’Assemblée du peuple, ou Moufid Chéhab, le ministre d’Etat chargé des affaires du Conseil consultatif. Leurs livres font cependant part de leur travail universitaire et ne ressemblent en rien aux livres des politiciens français passionnés de culture et de littérature. Ceci nous incite à poser autrement la question. Au lieu de dire combien de ces hommes politiques ont écrit de livres, il faut plutôt se demander combien d’entre eux ont-ils lu de livres ? Dans ce cas, la réponse sera plus sévère, mais elle répondra à une question plus importante : pourquoi notre vie politique est-elle si pauvre et si laide ? !

 

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