Evoquer
le souvenir de Chatila rappelle une image où s’entremêlent
massacres, sang et larmes. Or, le réalisateur Maher
Abi-Samra rompt avec les stéréotypes à travers son deuxième
documentaire, Rond-point Chatila.
Il
a réussi à pénétrer le quotidien et la psychologie des
réfugiés qui assument une double mémoire : la mémoire
de la Palestine de 1948 et celle du camp de Chatila.
Et vu l’impossibilité de s’intégrer dans la terre d’accueil,
les réfugiés se trouvent tiraillés entre le rêve du
retour à la Palestine et le désir d’émigrer pour aller
s’installer en Occident.
Le
film s’ouvre sur un croquis et des inscriptions qui
illustrent l’emplacement du camp. Le réalisateur, Maher
Abi-Samra, prête sa voix à ses images pour narrer l’histoire
du camp, incarnant ainsi le personnage d’un général.
C’est une manière de placer l’histoire du camp dans
son contexte sociopolitique, avant de pénétrer ce monde
qui se limite à 1 km de longueur et 600 m de largeur.
L’image
est très étroite, sinon étouffante. Elle reflète la
réalité vécue par les réfugiés emprisonnés derrière
les murs. La tendance romantique, qui consiste à donner
une vue panoramique et à mettre en relief les détails,
est absente. Ainsi, premier et arrière-plan s’unissent.
Les hommes, les femmes, les murs, les chaises … sont
des protagonistes à part entière. Une intimité est ressentie
entre la caméra, les hommes et les lieux. Quelque chose
qui relève du naturel s’en dégage puisque le réalisateur
a voulu rompre avec la technique traditionnelle du documentaire
pour faire un cinéma qu’il appelle le « cinéma du réel
». D’ailleurs, il a opté pour ce même style dans son
premier documentaire sur les femmes du Hezbollah.
Un
jeune homme montre fièrement son corps tatoué et explique
sans aucune impression sur le visage que celui qui lui
a fait le tatouage est mort. Par ailleurs, il ne mentionne
aucun détail sur les cicatrices qui le couvrent de la
tête aux pieds. Il se contente d’ajouter simplement
qu’il faut tuer le temps en faisant n’importe quoi.
Dans
l’une des maisons, deux femmes se souviennent, souriantes,
de la mort de l’un de leurs frères lors des massacres
de Chatila, et comment elles ont peiné à trouver une
place pour l’enterrer. Aucune tragédie n’est révélée.
La mort est démunie de son sens choquant pour devenir
un acte simple, naturel et quotidien. Les habitants
du camp sont habitués à la mort ainsi que toutes ses
connotations : liquidation, isolement, privation des
droits humains, etc.
Dans
la rue, une femme raconte à ses voisins un rêve qui
l’obsède depuis un certain temps. Elle veut absolument
trouver une poupée identique à celle que son père lui
avait offerte quand elle était toute petite. Elle souligne
avec un petit sourire sur les lèvres : « ce sont les
Israéliens qui me l’ont volée. J’ai cherché partout
une poupée semblable mais je n’en ai pas trouvé ». Est-elle
à la recherche d’elle-même ?
Puis,
la caméra s’infiltre dans une autre maison. Un homme
âgé de 75 ans, assis sur une chaise, raconte comment
il vit l’isolement au sens propre comme au figuré. Dans
ce camp, il n’a pas pu se faire des amis car il n’y
a pas d’hommes du même âge.
La
chaise est comme un protagoniste du film, dans une atmosphère
dominée par le chômage et l’isolement. Devant un magasin
ou à l’entrée d’une maison, s’assemblent des jeunes
gens, parfois assis silencieusement et parfois en train
de se disputer. Un vieil homme vient s’asseoir et raconter
des histoires à la manière d’un chef d’Etat. Le temps,
la vie, tout est suspendu, jusqu’à nouvel ordre. Un
groupe d’étrangers vient se balader, sans prêter attention
au mécontentement des habitants. Pourquoi se contentent-ils
de jouer le rôle d’observateurs, de touristes ? On n’en
saura pas plus.
Le
film se termine par une scène où les habitants, qui
baignent dans la détresse, organisent une manifestation
pour revendiquer le retour de l’électricité. Leurs voix
sont-elles entendues ou tout le monde se complaît-il
dans le rôle du touriste ?
Durant
les 52 minutes du documentaire, les questions s’enchaînent.
Toutefois, elles restent sans réponses. La vie de ces
gens est suspendue.