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Professeur à l’Université d’Al-Azhar, Roqeya Gabr est l’auteure d’une traduction intégrale en français d’une exégèse du Coran reconnue par cette institution religieuse. De quoi rappeler, en ce m ois pieux, sa qualité de pionnière dans le monde arabe.

L’interprète du sacré

Elle est de ces femmes sûres d’elles et fidèles à leur conscience. Animée aussi de la passion du détail, de l’observation minutieuse et d’un talent d’exploration qui manquent à ses contemporains. Ancienne élève du lycée Bab Al-Louq, elle a été initiée à la culture française dès son plus jeune âge. « A l’époque, le français était ma première langue, que je maîtrisais plus que l’arabe. Mais j’ai plus tard comblé ce handicap en m’appliquant à l’étude de la littérature et de la langue arabes ». Ainsi, la jeune Roqeya a fait partie d’une minorité qui passe avec brio le bac arabo-français. « J’ai passé 13 examens dans une même après-midi. J’ai eu une mention et comme j’étais en section scientifique, j’ai voulu entrer en fac de médecine. Mon père qui était sous-secrétaire d’Etat au ministère de l’Intérieur, connu par sa sévérité, s’y est vivement opposé », se souvient-elle. Elle intègre alors la fac de lettres, section français, pour le satisfaire. Mais ne s’y rend qu’en fin d’année pour passer les examens. Une sorte de compromis, sans lequel sa vie aurait pu s’étioler. « Une amie me donnait les cours que j’étudiais tranquillement chez moi », avoue-t-elle. Et d’ajouter : « A chaque fois que je passais un examen oral, les profs me félicitaient et regrettaient que je n’assiste pas aux cours. Ils voulaient même intervenir auprès de mon père pour me faire rentrer en fac de médecine », dit-elle. La jeune étudiante refuse néanmoins leur proposition de peur que son père ne mette définitivement fin à ses études.

C’est alors que pendant l’agression tripartite, elle goûte à une certaine liberté. « Le lycée m’a convoquée avec tous les enfants de grandes familles égyptiennes y ayant leurs études, tels ceux de Heykal pacha, pour prendre en charge l’enseignement en raison du départ forcé des professeurs français. Mon père, qui s’opposait à mes sorties, a tout de même consenti à ce que j’assume cette tâche, d’une valeur patriotique à ses yeux ». Une expérience qui la prédisposera à faire de l’enseignement sa carrière. « Pour savoir si on est bon ou mauvais enseignant, il suffit d’essayer d’expliquer quelque chose aux enfants. leurs visages sont un vrai miroir. Ils ont le visage illuminé quand ils comprennent, renfrogné quand ils ne comprennent rien », explique-t-elle. En guise de reconnaissance, ses élèves se rendent à son katb kitab (jour de conclusion de son contrat de mariage). Elle continue à les appeler « mes enfants » en dépit de l’écoulement des années.

Courageuse, Roqeya accumule ses tâches d’étudiante à la faculté de lettres, d’enseignante au lycée et d’épouse. « Je n’ai jamais pensé à l’échec. J’étais emportée haut et loin par mon enthousiasme », affirme-t-elle. Ses yeux pétillent lorsqu’elle parle de son mari : « Mon mari est un homme magnifique. Il a été le plus grand planificateur régional et urbain du Moyen-Orient. Il est le premier Egyptien à avoir obtenu un doctorat en Angleterre dans ce domaine », déclare-t-elle non sans fierté. Au cours de son troisième cycle universitaire, elle met au monde des jumeaux dont l’un est gravement malade. Elle décide alors de suspendre ses études doctorales le temps qu’il guérisse. Puis reprend sa thèse, encouragée par son mari. Le moment était favorable, car les enfants avaient atteint le stade préparatoire. De plus, elle bénéficiait de l’aide de sa mère. « Le jour de la soutenance de ma thèse à la Sorbonne, c’était mon mari qui servait à boire à l’assistance, alors qu’il était lui-même doyen d’université ! », se rappelle-t-elle, le visage rayonnant de cette scène touchante.

La Double vision dans le théâtre de Jean Anouilh fut le titre de sa thèse qu’elle décroche avec la mention très honorable. « Jean Anouilh m’a affirmé que je lui ai révélé des aspects qu’il ignorait de sa personne et que le jury de soutenance de ma thèse n’en savait pas autant sur lui-même ».

Puis un jour, son fils lui demande de mettre son savoir au service de l’islam. Une tâche à laquelle elle décide de s’atteler et la maison d’édition de Dar al- kitab al-lobnani lui demande de traduire un livre sur Les Fondements de l’islam. Puis un autre sur la vie des prophètes écrit par Atef Zein.

Des coïncidences troublantes s’interposent dans son parcours pendant son travail au département de langue française à la faculté des sciences humaines de l’Université d’Al-Azhar. « J’ai fait une étude prouvant que la Divine comédie de Dante est inspirée d’un texte islamique, à savoir le hadith Ibn Abbass qui abordait Al-Israa wal méaraj (Le Voyage nocturne du prophète). Un hadith où est faite une description de ce que le prophète a vu au cours de son ascension nocturne, y compris des scènes de l’enfer et du paradis, mais aussi des limbes (un endroit entre l’enfer et le paradis) ». Et de poursuivre : « J’ai fait une autre recherche sur le rôle de la traduction dans la transmission du patrimoine arabe à l’Espagne. Mais elle a été rejetée sous prétexte que je n’étais pas spécialisée ».

Roqeya Gabr n’abandonne pas le combat, convaincue qu’elle détient la vérité. Elle affronte le cheikh Al-Azhar, Gad Al-Haq, sans coup férir. « Je lui ai posé carrément la question : Avez-vous fondé les départements de français et d’anglais à l’Université d’Al-Azhar pour servir de décor ou pour que les étudiants mettent leur savoir au service de l’islam ? ».

Le cheikh exauce dès lors son vœu. Au début, il lui confie un livre sur le millénaire d’Al-Azhar. Ensuite, elle est chargée par le Conseil suprême des affaires islamiques de traduire la sélection de l’exégèse (exégèse rassemblée dans les années 1970 et admise par l’ensemble des oulémas). Mais reste convaincue que le Coran est intraduisible : « Le texte coranique a une nature particulière. D’abord, c’est une parole divine et jamais un être humain ne peut atteindre son degré d’éloquence. Ensuite, il y a des termes et passages qui peuvent être traduits de diverses manières. Il y a par exemple des termes polysémiques tel le terme Oumma dans le Coran qui peut signifier imam ou nation. Essayer de traduire le texte coranique, c’est essayer de figer le sens et de se cantonner dans une seule étymologie. Dans ce cas par exemple, on peut traduire Oumma par nation uniquement, éliminant l’autre sens. Or, cela est incorrect ». Puis elle s’interroge : « Quand une personne consulte la traduction du Coran, que recherche-t-elle exactement ? A le lire dans une autre langue ou en saisir le sens par le biais de cette autre langue ? L’exégèse, c’est ce que dit le verset et non pas le verset textuellement », explique-t-elle.

Une autre difficulté se présente quand elle décide d’enseigner la traduction des textes islamiques. Elle estime qu’ils sont enveloppés d’une grâce naturelle. « Mon entourage s’y est opposé. Mais je considère que les textes islamiques sont aussi beaux que les textes littéraires d’Albert Camus ou de tout autre auteur ». Les étudiants se ruent sur ses cours et son érudition élève ses projets au rang de matière à enseigner : un décret de l’université stipule désormais que la traduction des textes islamiques doit être intégrée aux études du troisième cycle. « Les étudiantes du département de langue apprennent la traduction juridique, scientifique. Mais elles ont également un bagage cognitif islamique que les autres n’ont pas. Alors pourquoi ne pas leur enseigner la traduction des textes islamiques ? Ce département doit fournir aux congrès islamiques des traducteurs spécialisés. Ces derniers seront les mieux placés pour faire connaître aux autres l’islam et nous épargner les traductions lapidaires des autres », dit-elle avec la vigueur militante qu’elle a toujours eue. Sa perspicacité parsème les textes d’approfondissements, enchaîne les associations d’idées. Son savoir contrebalance son côté anachronique. Roqeya Gabr éprouve la grande satisfaction de la vie quand la clarté de sa traduction est louée.

Lamiaa Al-Sadaty

 
 
 
 

Jalons :

1938 : Naissance au Caire.

1955 : Bac arabo-français du lycée Bab Al-Louq.

1980 : Doctorat de la Sorbonne, mention très honorable.

1988 : Publication de sa recherche Les Sources eschatologiques musulmanes de la Divine comédie, éd. Librairie de l’Opéra.

1991 : Chargée par le Conseil suprême des affaires islamiques de la traduction d’Al-Tafsir al-montakhab (La Sélection dans l’exégèse du Coran).

1998 : Publication d’Al-Tafsir al-montakhab (La Sélection dans l’exégèse du Coran), éd. Al-Ahram.

 
 
 
 

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