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Logement. Endémique et désormais chronique, ce problème n’a jamais pu être résolu. Des milliers d’Egyptiens n’ont pas d’habitations décentes et doivent se contenter de quelques mètres carrés. Dossier préparé à l’occasion de la Journée mondiale du logement.

Les démunis n’ont pas droit de cité

C’est à bord de sa petite embarcation qui lui sert de demeure, cernée de part et d’autre par de somptueux hôtels cinq étoiles, que vit Sayed, pêcheur et père de cinq enfants. Originaire de la Haute-Egypte, il n’a pas réussi à trouver un logement, pas même une pièce pour abriter sa famille. Avec le temps, sa femme a fini par s’accommoder à la situation, transformant la barque en un gîte qui répond aux besoins de toute la famille. Et même les enfants se sont adaptés et bougent avec aisance dans cet espace très exigu. Seul inconvénient pour eux : devoir se rendre à l’une des nombreuses mosquées du Caire pour faire leur toilette avant de se rendre à l’école. Chaque hiver, toute la famille est mobilisée pour couvrir la barque de plastique, seul moyen pour se protéger du froid. Au fil des ans, Sayed a fini par connaître les heures de descente de police. Pour éviter les tracas, il change de place. Le temps de laisser les touristes admirer ce beau panorama qui surplombe le Nil. « Aux yeux de la police, nous représentons l’infamie. Nous sommes constamment aux aguets. Tenter de mener notre vie au quotidien selon nos moyens et conditions est devenu un véritable parcours du combattant », explique-t-il.

Sur les toits, les embarcations, dans les sous-sols, les caves, les hangars, les gourbis. Une étude intitulée « Le Droit à un habitat convenable », entreprise par le Centre égyptien des droits individuels, révèle que 30 % des Cairotes vivent en famille dans une seule pièce. Dans le quartier d’Ahmad Helmi, à Ezbet Al-Ward (Choubra), la famille Ibrahim vit dans la promiscuité la plus complète. Parents et enfants s’entassent dans un 10 m2, une pièce exiguë qui sert à la fois de cuisine, de chambre à coucher et de salon. La nuit, c’est dans le sens de la largeur du lit à deux places que les 5 filles s’étendent pour dormir. Cependant, entre la souffrance d’une intimité bafouée et l’espoir d’accéder un jour à plus d’espace, la famille Ibrahim semble être bien plus chanceuse que d’autres. Aujourd’hui, nombreuses sont celles qui occupent des abris construits pendant la guerre de 1973 et qui servaient à protéger la population des bombardements. D’autres familles campent dans des dépôts souvent sans fenêtres. Une troisième catégorie dort dans les magasins. Les gens qui logent dans un habitat précaire représentent environ 5,65 % de la population égyptienne. « Les conditions de logement en Egypte ne sont que le reflet de la situation socioéconomique. Le contraste entre le niveau de vie et l’aspect extérieur des habitats est frappant », explique Milad Hanna, urbaniste.

Aujourd’hui, la carte urbaine de l’Egypte n’est plus la même. Il suffit de survoler la capitale pour le constater. Le contraste entre le faste de certains quartiers et la précarité des habitations dans beaucoup d’autres est flagrant. Il s’observe aussi dans les cimetières, où vivants et morts sont forcés de cohabiter. Autrefois, la « hara » (ruelle), la rue et le quartier désignaient les lieux visés par la planification urbaine. Aujourd’hui, de nouveaux termes viennent s’ajouter au lexique, à l’exemple du mot « hikr » qui désigne les nouveaux bidonvilles, ou zones d’urbanisation sauvage, qui prolifèrent en Egypte. Ainsi, des ceintures urbaines de bidonvilles encerclent les anciens quartiers. Par exemple, Hikr Al-Kafrawi et Hikr Al-Ezzawi, à Boulaq Aboul-Ela, côtoient le quartier huppé de Zamalek. Hikr Guirguis et Hikr Al-Attal cernent le quartier de Choubra. Hikr Al-Sakakini se déploie tout le long de la corniche attenant le quartier de Misr Al-Qadima.


Fatale régression

Selon une étude effectuée par le chercheur Mamdouh Al-Wali sur le marché immobilier en Egypte, jusqu’à la deuxième guerre mondiale (1939-1945), il n’y avait pas de crise de logement. Mais la construction de nouvelles habitations s’est arrêtée après le déclenchement de cette guerre suite à la hausse du prix du ciment et du fer. Ce marché a subi un autre recul suite à la promulgation de lois sur le logement sous Nasser, qui ont réduit de 20 % le loyer des appartements. Les riches Egyptiens de l’époque ont préféré alors investir leur argent dans des domaines autres que le logement. L’émigration de la main-d’œuvre hautement qualifiée au cours des années 1970 vers les pays pétroliers a fortement secoué le secteur de construction en Egypte. Par ailleurs, le manque de nouveaux projets de bâtiments pour les pauvres sous la politique de l’ouverture économique, l’explosion démographique et l’exode rural sont venus aggraver la crise. Ces gens venus des provinces avaient besoin d’un pied-à-terre. Avec l’explosion démographique, qui a fait passer l’Egypte de 10 millions d’habitants, en 1900, à 70 millions en 2005, le problème a pris des proportions alarmantes .


Les oubliés du système

Au cours des cinquante dernières années, les limites entre quartiers riches et quartiers pauvres se sont estompées vu la tentaculaire expansion urbaine. Des quartiers entiers situés autrefois en dehors de la ville se sont trouvés en plein centre de la capitale, à l’exemple de la Cité des morts. Bien avant la deuxième guerre mondiale, Le Caire était réparti en quartiers riches, comme Zamalek et Garden City, quartiers moyens comme Choubra, Daher et Héliopolis, et quartiers pauvres comme Boulaq, Gamaliya et le Vieux-Caire. « Une urbanisation en harmonie avec la situation sociale de l’époque », relève Milad Hanna.

Aujourd’hui, beaucoup de riches préfèrent quitter le centre-ville pour des compounds somptueux à Al-Tagammoe Al-Khamès, situé près du quartier de Madinet Nasr, et ce pour échapper à la pollution, au bruit et à la circulation. Ceci favorise l’extension des bidonvilles qui abritent actuellement plus de 15 millions d’Egyptiens. Grand paradoxe, certains lotis ont obtenu le prix du mètre carré beaucoup moins élevé avec l’aide de l’Association Ahmad Orabi pour la vente des terrains, sur l’autoroute Le Caire-Ismaïliya, et ont érigé leurs belles demeures comprenant piscine et terrain de golf, entourées de vastes jardins verdoyants. Il suffit de jeter un simple coup d’œil sur les annonces publicitaires pour constater cette nouvelle tendance qui invite les couches aisées à quitter le centre-ville et les encourage à s’installer ailleurs. Pourquoi pas ? Puisque selon les chiffres des économistes, il existe plus d’un million de millionnaires en Egypte qui sont prêts à claquer des sommes exorbitantes pour avoir tout le confort nécessaire !

Ce fossé qui existe entre les riches et les pauvres prouve à quel point on a négligé le problème de la crise du logement. « En Egypte, nous sommes incapables de gérer les situations de crise. Par exemple, après la seconde guerre mondiale, le gouvernement anglais a imposé une politique d’austérité économique pour sortir de la crise », explique Ahmad Hamed, urbaniste, tout en ajoutant que le rôle du secteur privé dans la crise du logement s’avère primordial. « Ces dernières années par exemple, le nombre de logements HLM construits par l’Etat n’a pas dépassé les 100 000, alors que le besoin était de 600 000 unités. L’Etat ne s’est pas inquiété du sort de nombreuses familles modestes qui vivent dans les cimetières et les bidonvilles. Elles ont été exclues du programme en raison de leurs maigres revenus », explique Abou-Zeid Ragueh, urbaniste.

De l’avis de Hamed, la politique en matière de logement devrait prendre exemple sur le modèle américain, où « c’est le secteur privé qui a construit les logements moyens, et réussi à loger les pauvres ». Soheir Hawas, urbaniste, propose l’idée que les médias jouent un rôle de propagande pour les nouvelles villes, comme cela se fait pour les villas somptueuses. Et d’ajouter : « Tout comme les feuilletons montrent, et de manière provocante, des villas et des palais, il faut encourager les jeunes à habiter dans des logements qui conviennent à leur budget, à leurs conditions de vie. Mais avant tout, il faut penserà leur fournir toutes les infrastructures nécessaires à leur confort ».

D’ailleurs, le problème ne se limite pas au manque de logement. La société égyptienne souffre d’un autre problème. « Dans la quête d’un modernisme vide, la maison égyptienne a beaucoup perdu de sa spécificité. On essaye d’imiter les bâtiments modernes sans aucune philosophie ni étude d’impact sur les besoins des habitants. Les grandes cours qui servaient de lieu de réunion pour les familles nombreuses n’existent plus. L’intimité, primordiale pour celles-ci, n’est plus respectée. Conséquence : les habitations des Egyptiens ne répondent plus à leurs coutumes, traditions ni à leur mode de vie », confie Ahmad Hamed qui propose un exemple d’architecture moderne respectant la tradition (voir encadré). Il estime qu’à l’époque de Nasser, on construisait un prototype d’appartement pour les nouveaux mariés composé de deux pièces. Il était prévu qu’une mobilisation socioéconomique allait avoir lieu, et ces couples allaient quitter ces prototypes vers des appartements plus grands. Mais cela n’a pas eu lieu. Par conséquent, les habitants ont modifié ces appartements selon leurs besoins. Les vérandas se sont transformées en chambres à coucher, etc. Et c’est la raison de la laideur et de l’anarchie dont témoignent actuellement les habitations. De plus, certains styles typiquement égyptiens ont été bannis malgré leur bon usage tels que les quartiers constitués de petits ateliers comportant une ou deux pièces pour loger ouvriers et artisans, comme c’est le cas au Khan Al-Khalili.

Aujourd’hui, une initiative, la première de son genre, a pour but, dans le quartier de Darb Al-Ahmar, de restaurer un vieux bâtiment datant de la fin du XIXe siècle, où sont hébergées une centaine de familles. Dans ce bâtiment, les familles partagent une même cuisine ou salle de bain. « Une mesure positive, car l’institution Agha Khan a décidé d’assumer les frais de sa restauration, au lieu de le démolir. Mais les habitants ont besoin de créativité de la part des architectes pour pouvoir partager un quotidien tout en prenant en considération leurs besoins et habitudes », conclut Ahmad Hamed .

Chahinaz Gheith
Dina Darwich

La tradition réinventée

Cet immeuble appartient à une famille égyptienne élargie (Extended Family) de la classe moyenne dont le fils et la fille ont été éduqués à l’étranger. L’architecture est basée sur des espaces privés, semi-privés ainsi que des recoins pour les invités dans une sorte de beauté mathématique. Les cours ponctuent les masses et les vides créant des microclimats et des pressions d’air différentielles pour produire des courants d’air. Les murs agissent en tant que voiles parfois perforés, transparents, translucides ou opaques permettant une constance visuelle ou une séparation perceptuelle, le tout dans une parfaite harmonie. Toutes les unités d’air conditionné sont conçues pour être utilisées au maximum un sixième du temps en comparaison avec les pratiques actuelles de l’architecture égyptienne. Ce genre d’architecture permet d’économiser une grande partie de l’énergie électrique. Le système de ventilation vivifie l’ensemble esthétique. La tradition est réinventée en modernité et vice-versa.

 
 

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