Al-Ahram Hebdo
: Depuis des semaines, des Soudanais font un sit-in au centre
du Caire et réclament une assistance du HCR. De quoi s'agit-il
vraiment ?
Saad
Al-Attar : La majorité
des Soudanais en Egypte ne peuvent pas être considérés comme
des réfugiés, ni obtenir ce statut. Il n'existe actuellement
au Soudan aucune menace pour leur vie. C'est pour cette raison
qu'ils ne sont pas sous la responsabilité du bureau du HCR
en Egypte. Ces Soudanais sont entrés en Egypte avec un visa
d'entrée de trois mois, au cours desquels ils sont censés
ou bien trouver un travail régulier, s'inscrire à une université
ou encore investir en Egypte. Le problème est que ces gens
ne remplissent aucune de ces conditions. Ne pouvant pas rester
en Egypte, ils aimeraient que le HCR s'occupe d'eux et les
aide à être réinstallés aux Etats-Unis, au Canada ou dans
un pays européen.
— Quel est
le rôle joué par le HCR dans la crise du Darfour, au Soudan
? Quelles sont ses activités ?
— Tout d’abord,
nous avons un programme de construction et de gestion de camps.
Dans ceux-ci se trouvent trois types de réfugiés : des déplacés
à l’intérieur du Soudan, ceux qui avaient fui au Tchad mais
qui sont revenus, outre des gens du Darfour qui ont quitté
leurs régions d’origine et qui sont partis pour des questions
de sécurité, par peur des Djandjawides. Le HCR, tout comme
d’autres agences des Nations-Unies, maintiennent là-bas des
camps. Nous avons donc au Darfour un programme pour le retour.
Ce qui veut dire que nous accordons de l’assistance aux personnes
qui veulent retourner volontairement du Tchad au Darfour.
Nous les aidons à retourner chez eux. Ces personnes sont installées
dans des camps. Nous leurs fournissons de la nourriture, des
traitements médicaux et des écoles. Nous avons également mis
en place une infrastructure pour les alimenter en eau potable.
Dans les écoles,
nous accordons de l’assistance pour l’éducation et nous accordons
également un service d’entraînement communautaire, ceci notamment
dans le domaine de la santé. Mais la nature de notre travail
au Soudan se distingue de celle exercée par le HCR dans les
autres régions pour une raison précise : au Darfour, nous
exerçons également une fonction qui s’appelle « présence pour
la protection ». Sur le plan légal, celle-ci est une première
pour notre organisation. Ainsi, pour la première fois dans
son histoire, le HCR fournit également une protection physique.
Notre travail devient donc celui de surveiller et d'assurer
que rien de mal n’arrive à ces gens. Par exemple, on s'assure
que les officiers du gouvernement ne se trouvent pas mêlés
à des cas d’abus dans l'usage de la force, des vols, des viols,
etc. C’est comme si on était devenu aussi une force de police.
Nous ne portons pas d'armes nous-mêmes, mais nous surveillons
le comportement de ceux qui sont en possession d'armes.
— Et comment
évaluez-vous la situation des réfugiés palestiniens en Egypte
?
— D’abord, il
faudrait dire que la situation à l’intérieur de la Palestine
est extrêmement complexe. Les Palestiniens eux-mêmes se trouvent
parfois partagés entre diverses tendances. Pour cette raison,
l’Egypte assume sagement le rôle du « grand frère » voulant
leur accorder un support et les guider. Mais le fait de jouer
ce rôle à l’égard des Palestiniens met parfois le gouvernement
égyptien dans une situation un peu délicate. Et ceci se reflète
dans leur rapport avec nous qui sommes chargés des réfugiés
palestiniens dans ce pays. A chaque fois que nous allons discuter
avec eux du cas spécifique d’un réfugié palestinien, le dossier
est analysé très soigneusement car le gouvernement égyptien
veut être sûr qu’il n’y a pas de répercussions négatives sur
aucune partie concernée. Mais dans une région où les décisions
doivent pratiquement toutes être prises au plus haut niveau,
ces préoccupations causent parfois des retards énormes quand
il s’agit de traiter chacun des cas des réfugiés palestiniens
en Egypte.
— Comment
cette situation se traduit-elle sur le terrain ?
— Par exemple,
à la suite de ce qui s’est passé à Rafah, nous avons eu le
cas d’un grand nombre de Palestiniens qui ont traversé la
frontière et sont entrés en territoire égyptien à la suite
de l’ouverture de la frontière pendant trois jours. Depuis
cette date, nous avons voulu connaître le nombre exact des
Palestiniens ayant passé du côté égyptien, mais nous n’avons
pas obtenu de chiffres officiels. J’ai reçu des estimations
faites par des sources citées dans la presse qui les situaient
entre 100 000 et 500 000 personnes. Mais le véritable enjeu
est celui de connaître le statut de ces gens. Personne ne
semble savoir s’ils sont des invités, si leur situation est
légale ou illégale. Mais la question la plus importante et
la plus délicate à mon avis est celle de savoir ce qui se
passera si quelques-unes de ces personnes décident de quitter
l’Egypte avec le document d’identité israélien, pour aller
vers des pays voisins, et essayent d’immigrer en Europe et
sont arrêtées. L’Egypte les acceptera-t-elle à nouveau ? Cela
crée une situation extrêmement compliquée.
Par contre, dans
notre expérience avec les autorités ici, nous savons qu’ils
coopèrent avec nous quand ceci leur est possible. Ceci veut
dire que, jusqu’ici, tout Palestinien ayant un document de
voyage égyptien avec un visa d’entrée dans ce pays peut entrer
en Egypte sans aucune entrave. Le problème se trouve évidemment
avec ceux qui viennent sans document ou visa. Il existe cependant
le cas où on leur donne un visa de transit, ce qui est un
nouveau type d'expérience que nous sommes en train de connaître.
Dans ce cas, même les Palestiniens ayant un document de voyage
égyptien, lorsqu’ils obtiennent un visa de transit pour aller
à Gaza, sont obligés de s'adresser aux garde-frontières israéliens
car il existe un accord entre les deux pays sur cette question.
Et à ce moment, si les Israéliens refusent ou retardent l’autorisation
d’entrer, les Palestiniens sont obligés d’attendre de 20 à
30 jours dans l’aéroport égyptien.
— La situation
des réfugiés et déplacés en Iraq est très complexe, comment
le HCR traite-t-il ce dossier ?
— La situation
ne date pas d’hier et a des racines dans l’ancien régime,
où des populations entières chiites et kurdes ont été déportées.
Ceci a évidement créé un phénomène important de déplacés et
nombreux d’entre eux se trouvaient en Iran. Cependant, après
l’intervention américaine, on dit qu’environ 500 000 Iraqiens
sont rentrés chez eux. Mais le problème est qu’un grand nombre
de ces réfugiés qui rentrent d'Iran sont revenus profondément
influencés par les idées iraniennes de la Révolution islamique.
Pour aggraver leur situation, ils ont découvert à leur retour
que leurs propriétés avaient été confisquées et vendues à
des tiers. Dans le cas des Kurdes, ils sont confrontés au
fait que plus de leurs 200 villages ont été tout simplement
rayés de la carte. Donc aussi bien les populations chiites
que les Kurdes, ceux qui ont perdu leur propriété ou ceux
qui n’ont plus de village, ont aujourd’hui le statut de populations
déplacées. Pire, le cas actuel de tensions internes en Iraq,
qui ne cessent de s’accroître. Nous constatons que de nombreux
Iraqiens chiites vivant dans des régions sunnites, et des
sunnites vivant dans des régions chiites abandonnent leurs
foyers par crainte d’être attaqués.
Puis le troisième
groupe de déplacés est né des campagnes militaires américaines.
Il y a eu des opérations de ce genre dans 3 ou 4 des principales
villes du centre de l’Iraq. Ce qu’ils appellent le triangle
de la mort. Dans ces cas, les troupes américaines encerclent
une ville ou un village, demandent aux civils de sortir, les
fouillent et les mettent dans des camps situés à l’extérieur
de la ville. Après leur départ, beaucoup d’entre ces gens
ne veulent pas rentrer chez eux car ils pensent que la ville
est désormais « infectée » et donc trop dangereuse. Donc,
nous voici face denouveau à des cas de populations déplacées.
— Dans quelles
conditions le HCR accorde-t-il son aide à ces groupes de déplacés
vu la situation interne en Iraq ?
— Il faut dire
que depuis l’attaque contre le quartier général de l’Onu,
tout le personnel international et les agences des Nations-Unies
ont été retirés d’Iraq, le comité de la Croix-Rouge inclus.
Nous avons, par contre, un petit programme en Iraq appliqué
à travers des ONG iraqiennes et nous les guidons et leur accordons
de l’assistance depuis l’extérieur. Ces gens-là essayent d’accorder
des aides et des facilités aux déplacés. Dans le nord de l’Iraq
par exemple, ces gens-là sont logés dans des bureaux du gouvernement,
ou dans des anciens palais présidentiels, dans des écoles
ou dans des camps militaires. A ces endroits, les Nations-Unies
leur fournissent de la nourriture, des vêtements et des soins
médicaux. Mais la situation est devenue si dangereuse que
ces personnes préfèrent garder un profil bas par crainte de
devenir elles-mêmes des cibles d’attaques .