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La société est-elle en état de léthargie ?
Par Mohamed Salmawy
Faut-il qu’un citoyen soit une personne renommée pour attirer l’intérêt et le soutien qu’il mérite de la part de la société ? Actuellement, notre société n’estime la valeur du citoyen que s’il s’avère être une star ou une célébrité. La négligence de la société à l’égard du citoyen est devenue la règle générale quelles que soient les circonstances.

Je voudrais présenter le cas de deux citoyens égyptiens. Le premier occupe un poste prestigieux à l’étranger que la presse étrangère n’a pas manqué de mentionner, tandis que le second a été victime d’une explosion qui a figuré dans les pages des faits divers de la presse locale. Les deux affaires ont été cependant complètement ignorées et de manière honteuse par l’opinion publique. Personne ne s’est attardé devant la brillante réussite du premier, source de fierté, et personne ne s’est soucié de faire preuve de sollicitude à l’égard du deuxième.

L’exemple du succès nous est apporté par le Dr Mohamad Al-Eriane (47 ans) qui a été nommé à la tête de Harvard Management Company (HMC), l’une des plus importantes et des plus prestigieuses institutions financières aux Etats-Unis. Le nom de cette institution dérive de l’Université américaine de grand renom Harvard. L’institution financière a été créée en 1974 pour gérer et investir les fonds de Harvard. En 2005, la HMC a réalisé d’énormes taux de bénéfices qui ont frôlé les 20 %. Si nous ajoutons à cela la valeur des dons alloués à l’université, le volume de la somme investie atteindra 26 milliards de dollars américains. Tel est le total du capital que l’institution doit investir pour le compte de l’université. Une mission qui a été assignée au jeune Egyptien Mohamad Al-Eriane.

D’ailleurs, la valeur réelle de ce poste important ne s’explique pas uniquement par le budget considérable qu’il devra gérer, mais également par le grand respect dont jouit la compagnie de par le monde, d’autant que son nom est tiré de l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses universités.

La nomination de Mohamad Al-Eriane à ce poste n’est pas fortuite. Al-Eriane a occupé les fonctions de directeur général de PIMCO, qui est une firme géante spécialisée dans la gestion des fonds fixes et dont le volume de transaction atteint 500 milliards de dollars. Aujourd’hui, il est à la tête de la HMC et également administrateur délégué de son conseil. Il occupera également une des chaires à la faculté d’économie de Harvard. Il est aussi le vice-secrétaire du fonds de cette université. Il sera de son ressort d’être le conseiller du recteur de l’Université de Harvard, de son directeur financier ainsi que d’autres cadres.

Al-Eriane avait été de 1983 à 1997 au FMI (Fonds Monétaire International), à Washington. Il a publié de nombreuses études sur l’économie mondiale. Diplômé en économie de l’Université de Cambridge, il a décroché par la suite un magistère et un doctorat de l’Université d’Oxford. Il est le fils de l’une de nos plus importantes références juridiques, le Dr Abdallah Al-Eriane, décédé il y a quelques années. Ce dernier avait occupé le poste de juge à la Cour internationale de justice, à La Haye. Un poste occupé aujourd’hui par l’un de nos brillants ambassadeurs, le Dr Nabil Al-Arabi.

J’ai récemment appris la nomination de Mohamad Al-Eriane à ce poste prestigieux, et je me suis assuré du bien-fondé de cette nouvelle de sources familiales pour la trouver ensuite publiée dans la presse étrangère. Mais quel a été mon étonnement de constater que cette nouvelle n’a pas été publiée dans notre presse où abondent des informations sur les vidéoclips et les footballeurs ! D’autant plus qu’à ma grande honte, je l’ai retrouvée à la une du Daily Star, qui paraît en anglais au Liban. Que nous est-il arrivé ? Comment se fait-il que nous ne portons d’intérêt qu’aux nouvelles des stars et leurs différents potins ? Comment ne faisons-nous que partir à la chasse des informations sur les sportifs même s’ils ont reçu des mises en garde pour s’être dopés ?

Pourquoi un quotidien libanais verrait-il dans la nomination de Mohamad Al-Eriane un fait important, alors que nos journaux ne s’intéressent aucunement à cette nouvelle ? Certains pourront en conclure que ceci est un miroir de l’état de la presse chez nous. Pour celle-ci, certaines nouvelles ne sont pas assez sensationnelles pour occuper la une. En fait, c’est la célébrité qui est à la base de l’intérêt porté à l’égard d’un individu. Sinon personne ne se serait soucié de la réussite ou de la catastrophe subie par un individu.

Je voudrais, par ailleurs, présenter l’exemple d’une catastrophe dont personne ne s’est soucié. Je parle d’un événement tragique dont la victime n’est autre qu’un simple citoyen. Pourtant, de par son poste il devrait devenir une star dans n’importe quelle société saine. Il s’agit de Am Ali qui a été des années durant l’une des figures incontournables du Ramadan. C’était lui qui tirait le canon de l’iftar (rupture du jeûne) pour que le bruit résonne aux oreilles des Egyptiens à l’heure du crépuscule.

Toutefois, il y a plus d’une semaine, le sous-officier Am Ali a chargé de poudre son canon et tenté de tirer, mais en vain. Il a répété la tentative une deuxième fois. Il ressentait en son for intérieur cette lourde responsabilité, celle d’annoncer aux citoyens la rupture du jeûne. Am Ali a essayé de réparer lui-même ce vieux canon avec l’aide de son assistant Al-Sayed, un soldat. Après plusieurs tentatives, le canon tonna soudainement, mais malheureusement, Am Ali fut grièvement blessé à la main droite. Il a été transféré à l’hôpital à cette heure du Ramadan, où les hôpitaux sont désertés. On le fit admettre finalement à l’hôpital de la police, à Agouza. A son arrivée, il fut saisi d’un choc lorsque les médecins décidèrent d’amputer son bras droit. Quant à son assistant, il perdit son œil gauche après l’accident.

Am Ali était fier de son travail. En plaisantant, il disait à ses amis du quartier qu’il défiait quiconque de rompre le jeûne sans son autorisation. Certains journaux ont publié la nouvelle de l’accident de Am Ali dans les rubriques des faits divers, comme si personne ne se souciait de son destin, ni de celui de ses enfants. Tout comme personne ne s’est soucié d’Al-Eriane.

Il semble que notre société ne porte pas d’intérêt aux citoyens ordinaires et n’est mue que par la curiosité de connaître les dessous de la vie privée des stars. Je ne suis pas contre l’intérêt qu’on porte aux stars de foot, bien au contraire, mais je ne peux que protester contre l’attitude prise à l’égard d’Al-Eriane.

Où sont donc les intellectuels dans ce contexte ? Sont-ils à la remorque du reste de la société ? Nous les avons vus s’insurger contre la négligence dans l’accident tragique de Béni-Souef. Alors que Am Ali et le soldat Al-Sayed ont été eux aussi victimes de la négligence. On ne s’est pas assuré auparavant du bon fonctionnement du canon, car la vie des citoyens a perdu de sa valeur. Il est vrai que Am Ali et Al-Sayed ne faisaient pas partie des personnes sinistrées de Béni-Souef, mais ne sont-ils pas eux aussi des êtres humains à part entière ? Pourquoi n’avons-nous pas réagi de la même manière à leur égard ?

Am Ali a tiré le canon de l’iftar pendant des années, à chaque Ramadan, et le voilà avec un bras amputé sans que personne ne l’ait remercié ni apprécié son travail.

On pourrait s’adresser aux Egyptiens, en leur disant : Ne vous souciez de rien ; Attendez que Dieu vous rétribue pour un succès ou pour un tort que vous aurez subi. Cette société est prise de léthargie, et elle n’est motivée que par la curiosité et les scandales. Elle n’a plus aucun intérêt pour les sentiments humains. Une curiosité qui alimente la presse à scandale largement diffusée ces derniers temps .

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