La
Biennale est conçue comme une exposition et une promenade,
d’autant plus que cette année elle s’articule autour d’un
thème favorisant la balade, à savoir la ville d’Istanbul.
Mais cela ne se fait pas de manière exotique ou orientaliste,
utilisant les portes principales de la ville et ses sites
historiques comme précédemment. Bien au contraire, les diverses
sections de la Biennale sont dispatchées dans l’un de ses
quartiers européens. En arpentant les rues chic de Beyoglu
jusqu’aux anciens entrepôts de Karakoy, il est facile de repérer
les visiteurs de la Biennale partis à la recherche des salles
d’exposition, carte et catalogue en main. Car les œuvres des
quelque 50 artistes participants sont exposées à sept lieux
différents, ayant souvent pour décor un dépôt de tabac, une
vieille boutique, une galerie ou encore un théâtre caché quelque
part par-ci ou par-là. Le but était en fait de joindre la
notion abstraite de l’art aux changements sociaux de la mégalopole.
Chaque artiste est invité à donner sa vision des choses, soit
en travaillant sur un sujet ayant trait à Istanbul, soit en
la comparant indirectement à une autre cité, une autre approche.
Les
images sont souvent brutales, non sans refléter en gros les
remous politiques et socioculturels secouant le monde, notamment
les pays du sud ou ceux entourant la Turquie, favorisés par
les commissaires de la Biennale : l’Ecossais Charles Esche
et le Turc Vasif Kortun. Ceux-ci ont cherché peut-être à éviter
le cliché d’Istanbul, ville à la croisée de l’Orient et de
l’Occident, tout comme leur prédécesseur américain, Dan Cameron,
commissaire de la huitième édition qui s’est retrouvé piégé
en 2003 entre le 11 septembre et la guerre d’Iraq. Cette fois-ci,
on ne pouvait échapper au contexte de l’adhésion turque à
l’Union européenne et de manière plus générale à la guerre
contre le terrorisme déclenchée à cor et à cris.
Vidéos, installations,
graffitis et photos, lesquels ont fait la loi à travers cette
neuvième édition, ne cherchaient guère à atténuer l’austérité
d’une salle comme celle de l’Antrepo, annexée au musée de
l’art moderne. A l’étage, est exposée une photo de l’artiste
turc Burak Delier, représentant une femme turque en tchador
dont le voile n’est autre que le drapeau européen. Sur une
œuvre avoisinante, un homme en treillis est au bord du précipice.
Cela résume le tout. Plus loin, une installation tente de
reproduire l’usine de la terreur et une vidéo tourne en dérision
le feuilleton absurde du sexe et pistolets mis en avant par
les médias.
Les
conviés d’Egypte, d’Iran, de Palestine, d’Israël, d’Albanie,
de Roumanie, de Croatie, etc. semblent avoir un langage visuel
commun, en dépit de la différence de leurs appartenances culturelles.
L’expression visuelle en vogue depuis 1991 (avec la deuxième
guerre du Golfe) est très présente à travers la biennale où
les autres disciplines s’effacent en quelque sorte face à
la vidéo et à l’installation. Ces artistes intègrent des codes
esthétiques tout à fait occidentaux ; ils appartiennent à
la phase de la globalisation mettant en question la notion
du centre et de la périphérie dans l’art, en même temps que
celle du lieu et de l’identité. Tantôt le global et le local
sont bien agencés, tantôt leur maniérisme technologique tient
mal.
Parfois, on échappe
à la captivité des vidéastes comme Jakup Ferri de Prishtina,
lequel raconte son périple avec les professionnels de l’art.
Et parfois, l’on partage vivement l’intimité d’un moment comme
dans le film Murat et Ismaïl tourné par Mario Rizzi qui vit
entre Turin et Berlin et qui a séjourné pendant 3 mois à Istanbul.
Cette vidéo reflète un aspect de la vie dans cette ville immense
à travers la relation entre un père et son fils, alors qu’une
autre vidéo choisit de focaliser sur l’importance de la moustache
pour l’homme turc en tant que signe de virilité et de sagesse.
C’est aussi un aspect de la ville, tous ces moustachus qui
déambulent dans les rues d’Istanbul. L’Egyptien, Waël Chawqi,
après six mois passés à Istanbul en 2004 se filme dans un
supermarché, en train de réciter des versets coraniques. Malgré
son ton incantatoire, nul ne l’approche et il passe inaperçu.
Le supermarché turc, symbole du capitalisme et de l’individualisme
? A-t-il remplacé l’interaction et la convivialité du bazar
?
Hala
Al-Qoussi, une autre jeune Egyptienne, expose photos et vidéos
qui traitent plutôt de l’urbanisme cairote. Cependant, les
Istanbuliotes peuvent s’y retrouver. Les points communs entre
les deux villes qui ne cessent d’étendre leurs tentacules
et de se ruraliser ne manquent pas. Les rêves brisés des femmes,
les frustrations des citadins, les cités en construction pour
les riches … exposent une société mise en chantier, à travers
son projet Périphéries.
Elle-même et
ces autres artistes venus du sud, tels les Palestiniens Ahlam
Chibli avec ses photos sur le camp des réfugiés ou Khalil
Rabah avec ses installations réalisées à base d’oliviers ou
encore l’Iranienne Solmaz Shahbazi avec ses images anonymes
qui peuvent appartenir à n’importe où, sont-ils à la périphérie
ou au centre ? Leur dilemme est un peu celui de la Turquie
tout entière. Et leur identité mal définie se situe d’ailleurs
quelque part entre le global et le local, tout comme leur
ville hôte, Istanbul, qui dote la Biennale d’une culture de
communication et de consommation, dans un cadre authentique.