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Biennale d’istanbul . Les multiples facettes de la ville sont miroitées à travers cette neuvième édition, teintée de politique. Jusqu’au 30 octobre.

Glisser de la périphérie au centre

La Biennale est conçue comme une exposition et une promenade, d’autant plus que cette année elle s’articule autour d’un thème favorisant la balade, à savoir la ville d’Istanbul. Mais cela ne se fait pas de manière exotique ou orientaliste, utilisant les portes principales de la ville et ses sites historiques comme précédemment. Bien au contraire, les diverses sections de la Biennale sont dispatchées dans l’un de ses quartiers européens. En arpentant les rues chic de Beyoglu jusqu’aux anciens entrepôts de Karakoy, il est facile de repérer les visiteurs de la Biennale partis à la recherche des salles d’exposition, carte et catalogue en main. Car les œuvres des quelque 50 artistes participants sont exposées à sept lieux différents, ayant souvent pour décor un dépôt de tabac, une vieille boutique, une galerie ou encore un théâtre caché quelque part par-ci ou par-là. Le but était en fait de joindre la notion abstraite de l’art aux changements sociaux de la mégalopole. Chaque artiste est invité à donner sa vision des choses, soit en travaillant sur un sujet ayant trait à Istanbul, soit en la comparant indirectement à une autre cité, une autre approche.

Les images sont souvent brutales, non sans refléter en gros les remous politiques et socioculturels secouant le monde, notamment les pays du sud ou ceux entourant la Turquie, favorisés par les commissaires de la Biennale : l’Ecossais Charles Esche et le Turc Vasif Kortun. Ceux-ci ont cherché peut-être à éviter le cliché d’Istanbul, ville à la croisée de l’Orient et de l’Occident, tout comme leur prédécesseur américain, Dan Cameron, commissaire de la huitième édition qui s’est retrouvé piégé en 2003 entre le 11 septembre et la guerre d’Iraq. Cette fois-ci, on ne pouvait échapper au contexte de l’adhésion turque à l’Union européenne et de manière plus générale à la guerre contre le terrorisme déclenchée à cor et à cris.

Vidéos, installations, graffitis et photos, lesquels ont fait la loi à travers cette neuvième édition, ne cherchaient guère à atténuer l’austérité d’une salle comme celle de l’Antrepo, annexée au musée de l’art moderne. A l’étage, est exposée une photo de l’artiste turc Burak Delier, représentant une femme turque en tchador dont le voile n’est autre que le drapeau européen. Sur une œuvre avoisinante, un homme en treillis est au bord du précipice. Cela résume le tout. Plus loin, une installation tente de reproduire l’usine de la terreur et une vidéo tourne en dérision le feuilleton absurde du sexe et pistolets mis en avant par les médias.

Les conviés d’Egypte, d’Iran, de Palestine, d’Israël, d’Albanie, de Roumanie, de Croatie, etc. semblent avoir un langage visuel commun, en dépit de la différence de leurs appartenances culturelles. L’expression visuelle en vogue depuis 1991 (avec la deuxième guerre du Golfe) est très présente à travers la biennale où les autres disciplines s’effacent en quelque sorte face à la vidéo et à l’installation. Ces artistes intègrent des codes esthétiques tout à fait occidentaux ; ils appartiennent à la phase de la globalisation mettant en question la notion du centre et de la périphérie dans l’art, en même temps que celle du lieu et de l’identité. Tantôt le global et le local sont bien agencés, tantôt leur maniérisme technologique tient mal.

Parfois, on échappe à la captivité des vidéastes comme Jakup Ferri de Prishtina, lequel raconte son périple avec les professionnels de l’art. Et parfois, l’on partage vivement l’intimité d’un moment comme dans le film Murat et Ismaïl tourné par Mario Rizzi qui vit entre Turin et Berlin et qui a séjourné pendant 3 mois à Istanbul. Cette vidéo reflète un aspect de la vie dans cette ville immense à travers la relation entre un père et son fils, alors qu’une autre vidéo choisit de focaliser sur l’importance de la moustache pour l’homme turc en tant que signe de virilité et de sagesse. C’est aussi un aspect de la ville, tous ces moustachus qui déambulent dans les rues d’Istanbul. L’Egyptien, Waël Chawqi, après six mois passés à Istanbul en 2004 se filme dans un supermarché, en train de réciter des versets coraniques. Malgré son ton incantatoire, nul ne l’approche et il passe inaperçu. Le supermarché turc, symbole du capitalisme et de l’individualisme ? A-t-il remplacé l’interaction et la convivialité du bazar ?

Hala Al-Qoussi, une autre jeune Egyptienne, expose photos et vidéos qui traitent plutôt de l’urbanisme cairote. Cependant, les Istanbuliotes peuvent s’y retrouver. Les points communs entre les deux villes qui ne cessent d’étendre leurs tentacules et de se ruraliser ne manquent pas. Les rêves brisés des femmes, les frustrations des citadins, les cités en construction pour les riches … exposent une société mise en chantier, à travers son projet Périphéries.

Elle-même et ces autres artistes venus du sud, tels les Palestiniens Ahlam Chibli avec ses photos sur le camp des réfugiés ou Khalil Rabah avec ses installations réalisées à base d’oliviers ou encore l’Iranienne Solmaz Shahbazi avec ses images anonymes qui peuvent appartenir à n’importe où, sont-ils à la périphérie ou au centre ? Leur dilemme est un peu celui de la Turquie tout entière. Et leur identité mal définie se situe d’ailleurs quelque part entre le global et le local, tout comme leur ville hôte, Istanbul, qui dote la Biennale d’une culture de communication et de consommation, dans un cadre authentique.

Dalia Chams

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