| Samir
Hanna Sadeq n’avait pas au départ une vocation de médecin.
Il est en réalité mathématicien et, surtout, fervent défenseur
de la langue arabe. Ses qualités très diversifiées ont
fait de cet intellectuel copte une personnalité à part.
Son itinéraire
a commencé de la même manière que beaucoup de coptes de
la classe moyenne du quartier de Choubra au Caire. Sadeq
garde un bon souvenir de ce quartier « agréable et propre
» où il a mené une enfance heureuse. « Mes parents m’envoyaient
au jardin d’enfants de Choubra qui était très propre et
qui présentait des avantages cent fois meilleurs que ceux
que présentent les garderies privées de nos jours ». Un
souvenir d’enfance dont il a curieusement gardé tous les
détails : le tablier crème, le verre de lait et les gâteaux
qu’on offrait comme déjeuner, les « beaux jouets » et
même la sieste dans des « lits propres ».
Samir Hanna
Sadeq se souvient également avec grand bonheur de l’école
secondaire Al-Tewfiqiya qui renfermait des terrains de
foot, des courts de tennis et « même » une piscine qui
a été installée pendant sa dernière année d’études. Ces
détails qu’il énumère, sans avoir l’air d’y accorder trop
d’importance, révèlent pourtant la nostalgie d’un temps
révolu où les écoles n’étaient pas ce qu’elles sont de
nos jours.
Al-Tewfiqiya,
l’école que Sadeq n’oubliera jamai, où il se souvient
des professeurs dont certains avaient fait des « études
supérieures », a marqué un tournant décisif dans sa vie.
Comme le jeune Sadeq était très doué en mathématiques,
le directeur de l’école, qui le connaissait personnellement
et savait sa passion pour cette branche de la science,
l’a inscrit à la section mathématiques du baccalauréat
sans prendre l’avis de ses parents. Une chose qui a rendu
son père très furieux, l’obligeant alors à se tourner
vers les sciences. « Mon père ne pouvait pas imaginer
son fils aîné devenir autre chose qu’un médecin. Il a
donc transféré mes papiers à la section sciences sans
me consulter ».
Cet incident
a fait de Samir Hanna Sadeq un père ouvert qui préfère
donner la liberté de choix à ses quatre enfants. Sa fille
aînée et son deuxième fils sont spécialisés en informatique.
Le cadet est diplômé de la faculté de commerce extérieur.
Sa troisième fille, elle, a brisé toutes les règles, en
effectuant des études de musique au Conservatoire où elle
s’est spécialisée dans le violon. « Mes quatre enfants
ont étudié au Conservatoire dans la section libre. Et
lorsque la directrice de l’Institut, Samha Al-Khouli,
une amie de la famille, m’a dit que Salma était vraiment
douée et que c’était dommage qu’elle ne continue pas dans
ce domaine, je n’étais pas très convaincu au départ mais
j’ai fini par céder », raconte Samir Hanna Sadeq. Selon
lui, il avait une grande difficulté à sortir de la tradition
des familles coptes dont les enfants doivent être médecins
ou ingénieurs et s’ils n’y arrivent pas, on les envoie
à l’Académie de la police ou à l’armée. « Le titre de
musicien ne figurait donc pas sur la liste », insiste
Hanna en riant. Son épouse, Samia Abdel-Nour, journaliste
à Al-Ahram Weekly, trouve que c’est là un des points forts
de la personnalité de son mari : « J’apprécie beaucoup
cette qualité en lui. Car je sais qu’il aime ses enfants
d’une façon presque maladive, pourtant il leur laisse
la liberté totale de choisir leur vie ». Elle ajoute :
« Il pouvait imposer à l’un des enfants de devenir médecin
pour prendre la relève et assumer la responsabilité de
son laboratoire qui marche très bien, mais il ne l’a pas
fait ».
Le parcours
de l’homme est impressionnant. Samir Hanna Sadeq a eu
au bac un pourcentage de 68 % qui, à l’époque, lui ouvrait
les portes des facultés les plus prestigieuses. Il a brillé
dans ses études à la faculté de médecine d’Aïn-Chams,
a exercé le métier pendant quelque temps dans les hôpitaux
du Caire et d’Alexandrie et a été ensuite embauché comme
assistant à la faculté de médecine, où il a accédé aux
postes académiques pour devenir chef du département de
pathologie. Sadeq a travaillé dans plusieurs départements
de la faculté : celui de la biochimie, de la pathologie
clinique et des analyses. En 1957, il est parti avec une
bourse pour l’Angleterre où il a obtenu son doctorat en
philosophie des sciences médicales. Pour lui, ce n’est
pas surprenant qu’il ait réussi dans un domaine qui lui
avait été imposé. Il avait en fait trouvé ce qui lui plaisait
dans cette discipline qui utilise beaucoup les mathématiques.
« J’ai même ajouté l’étude des maths et des statistiques
dans le travail des laboratoires ».
Cet honorable
parcours a été interrompu pendant six mois pendant lesquels
Samir Hanna Sadeq était en prison. « Mon amour pour la
lecture a fait naître en moi un intérêt pour la politique.
En dernière année de faculté, j’ai rejoint l’académie
des recherches scientifiques à Mounira (au Caire) qui
était à l’époque le lieu de rencontre des militants de
la gauche. J’ai donc commencé à assister à leurs réunions
». Et c’est lors de l’une de ces réunions que tous ont
été arrêtés et mis en garde à vue. Il a fallu six mois
pour que leur procès soit examiné par le tribunal qui
les a finalement acquittés. « C’était une drôle de situation.
Le propriétaire de l’immeuble où nous étions voulait récupérer
son appartement. Il a donc interpellé un gendarme qui
passait par là pour nous faire arrêter prétendant qu’on
préparait un complot contre l’Etat ! ».
Aujourd’hui,
Hanna est toujours militant. Mais pour une autre cause
: la défense de la langue arabe. Son intérêt pour la langue
a commencé par ses lectures de livres linguistiques d’écrivains
comme Noam Chomsky. « Ces écrits ont réussi à me convaincre
que la langue était un moyen de réfléchir et que sans
la langue il n’y a pas de pensée. Et là, j’ai découvert
que nous avions commis une grosse erreur à l’encontre
de notre pensée. Cette erreur consiste à enseigner les
sciences dans des langues étrangères. Nous avons ainsi
privé notre langue de progresser en trouvant les moyens
d’exprimer les idées de la science moderne ». Samir Hanna
Sadeq projette de lancer un projet de traduction ou plutôt
d’arabisation des sciences. « Pour bien faire ce travail,
il faut laisser aux traducteurs la liberté d’innover dans
la langue. Il ne faut pas être rigide et trop s’attacher
aux règles qui ont été établies bien après l’existence
de la langue », argumente l’homme. Pour lui, il ne faut
pas chercher à tout prix à imposer l’arabe classique.
Car ce serait pour les gens ordinaires comme une deuxième
ou troisième langue étrangère. Sadeq est pour l’utilisation
d’une langue proche de celle utilisée dans la presse qui
est un mélange entre le parler et l’arabe classique. Cela
fait 20 ans que Sadeq exprime ces idées linguistiques
à travers des articles publiés sur la page culturelle
du quotidien Al-Ahram.
Samir Hanna
Sadeq est président de la commission de la culture scientifique
auprès du Haut Conseil de la culture. « Nous organisons
un colloque mensuel et nous publions des livres signés
par les grandes personnalités scientifiques ». Il souhaite
que les médias s’intéressent plus aux programmes scientifiques.
« Je ne sais pas pourquoi la télévision n’aime pas trop
la science. L’image du savant est toujours déformée dans
les œuvres artistiques. On le montre toujours comme quelqu’un
ayant les cheveux en l’air avec de grosses lunettes, qui
élève des souris, des serpents ou des singes chez lui
et surtout qui défie la volonté divine », regrette Sadeq.
Pour lui, la science est beaucoup plus attrayante que
la charlatanerie. « Notre rôle n’est pas de vulgariser
les sciences, mais d’apprendre aux gens à avoir un esprit
scientifique. Or, ceci ne pourra jamais se réaliser si
la télévision continue à faire la propagande de gens qui
traitent les maladies avec les pigeons et les déchets
de chameaux ». Samir Hanna Sadeq est inquiet pour le sort
des sciences en Egypte, il ne veut pas que les universités
continuent à regrouper des professeurs qui ne connaissent
rien à la s. « Si on paye des millions de livres égyptiennes
pour importer des entraîneurs de foot étrangers, il faut
payer autant pour des professeurs dans les différents
domaines scientifiques ».
Pour ce «
militant » de la langue et de la science, il faut utiliser
le même esprit scientifique pour traiter des problèmes
dus aux différences de religion. « On doit avouer qu’on
ressent une certaine discrimination encouragée par des
ignorants des deux côtés. La science nous apprend que
dès qu’il y a une tension d’un côté, l’autre côté s’enflamme
aussi ». La solution, selon lui, serait de ne plus indiquer
la religion sur les cartes d’identité et d’annuler l’enseignement
de la religion dans les écoles pour permettre à tous de
se faire leurs propres opinions. « Il faut arrêter de
différencier les citoyens en fonction des religions. Nous
sommes tous des Egyptiens ». C’est sur la base ce principe
que Samir Sadeq Hanna n’a pas quitté l’Egypte, alors que
ses enfants, eux, sont tous à l’étranger. |