Al-Horouf
al-oula (Les premières lettres) est la thèse de magistère
du portraitiste Khalaf Tayee. Elle vient d’être publiée
par la maison d’édition Merit connue pour ses ouvrages
dont la majorité ont le cachet d’être peu conventionnels.
Celui de Khalaf Tayee évoque la naissance et l’évolution
de l’écriture dans différentes civilisations et trouve
des dénominateurs communs entre des cultures aussi éloignées
les unes des autres que celles des Aztèques, des Mayas,
des Anciens Egyptiens et des Chinois.
Chez
ces peuples, l’écriture était une peinture des choses
et des idées qu’on gravait sur les pierres ou qu’on
brossait sur les peaux des bêtes ou bien sur le papyrus
et le papier chinois.
Ce
livre représente un travail méthodique certes, mais
qui reste sous le sceau de la lecture agréable avec
des remarques qui sont très à propos. Ainsi, malgré
la destruction qu’a subie la civilisation aztèque lors
de l’invasion espagnole, des dizaines de manuscrits
nous sont parvenus pour témoigner de cette culture.
Il s’agit notamment d’inscriptions religieuses, des
indications astrales et des légendes.
En ce qui concerne les Mayas, paradoxalement, « les
écritures idéographiques qui nous sont parvenues comprennent
les 10 commandements de Moïse et que les autochtones
du Mexique ont connus lors de la diffusion du christianisme
». Les prédicateurs ont utilisé une forme d’écriture
ancienne pour véhiculer des idées nouvelles.
L’écriture
chinoise a ceci de particulier : c’est le système le
plus ancien et il a duré jusqu’à nos jours. L’écriture
chinoise n’a subi que des changements superficiels depuis
son invention il y a 4 000 ans.
«
L’écriture chinoise est la forme idéale de l’écriture
idéographique parce qu’elle n’utilise qu’une seule lettre
ou bien un seul dessin pour chaque mot (...) Très souvent
on unit deux signes pour qu’ils constituent un seul
mot. Il existe des milliers de lettres dans l’alphabet
chinois. Le lecteur doit connaître 3 000 d’entre eux
pour qu’il puisse lire les textes ordinaires, alors
que les dictionnaires et les livres scientifiques contiennent
400 000 lettres (...) ». L’écriture chinoise contient,
comme l’écriture hiéroglyphique, six genres de signes
: les images des choses, des images symboliques, le
pluriel symbolique, des signes substitutifs, des signes
pour la précision phonétique et des signes métaphoriques.
Tayee
traite dans le second chapitre l’apparition de l’alphabet
phénicien qui est à l’origine de l’alphabet arabe, hébraïque,
grec et russe. « Les écritures qui étaient dans la plupart
des civilisations une langue ésotérique et secrète sont
devenues grâce à l’écriture phénicienne une langue que
tout le monde comprend. Les lettres ne sont plus des
idées mais des sons. (p 91) ».
On
pourra penser à une étape vers la démocratisation de
l’écriture, surtout que les peuples qui ont adapté l’alphabet
phénicien à leurs langues parlées étaient des peuples
(grecs, arabes ou hébraïques) connus pour leur ouverture
commerciale ou bien guerrière sur les autres civilisations.
Ils avaient besoin d’une écriture plus pratique que
tout le monde pourrait facilement utiliser. Une différenciation
est intéressante à relever ici. Dans les civilisations
les plus anciennes, égyptiennes ou chinoises, par exemple,
l’écriture était réservée à la classe des religieux
ou des scribes, étant donné que la religion, qui tournait
dans l’orbite du pouvoir politique, groupait de nombreuses
sciences comme l’astronomie, la médecine et l’architecture.
L’auteur
expose par la suite comment les Arabes ont adapté l’écriture
phénicienne à travers les nabatéens et comment l’écriture
(la calligraphie) arabe s’est développée à travers plusieurs
écoles, celles de Médina, de La Mecque, celle de Sanaa.
Avec les conquêtes, l’écriture arabe a subi les influences
des cultures des pays soumis. « A Koufa, l’écriture
est devenue plus architecturale, les lettres plus droites,
et elle s’est distinguée de celle du Hégaz par une inclinaison
vers la forme carrée et vers plus de sobriété. Ce style
a été connu plus tard par le style koufi ». L’auteur
explique ces influences à la prédominance de la culture
des Syriaques et des Araméens à Koufa. L’écriture koufie
s’est vite répandue dans le monde musulman. C’est avec
ce style qu’on écrivait les Corans, qu’on décorait les
façades et qu’on gravait sur les pierres tombales alors
que l’écriture hégazie était utilisée, vu sa souplesse
et la rapidité avec laquelle elle est écrite, dans les
services publics et la vie quotidienne.
Selon
le chercheur, ces écritures ont été intensivement utilisées
jusqu’à l’époque abbasside. Vers le début du règne des
Abbassides, un ministre et calligraphe du nom de Ibn
Mokla a élaboré l’écriture naskh que les Arabes ont
vite adoptée pour sa beauté et sa facilité. Avec l’intégration
des Arabes dans les pays conquis, de nouvelles écritures
sont apparues et elles ont pris les noms des villes
où elles ont été élaborées comme al-faressi, que les
Iraniens ont inventée vers le XIVe siècle, l’andalous
(ou le marocain) qui était une image plus souple de
l’écriture koufi. « Les Turcs, quant à eux, ont inventé
plus tard l’écriture réqaa qui est utilisée jusqu’à
nos jours dans l’écriture quotidienne dans tout le monde
arabe et islamique contemporain ».
Avec
l’intention de broder presque toute l’histoire de l’écriture,
il fallait des illustrations pour mettre en valeur des
notions qui peuvent ne pas être saisies d’emblée, d’autant
plus qu’on est là en plein visuel. Le livre a ainsi
l’avantage de contenir 211 illustrations. Celles-ci
constituent à elles seules une vraie richesse surtout
que beaucoup d’entre elles sont quasiment inconnues
du lecteur non spécialisé ou sont interdites par la
censure sunnite comme celles tirées de l’histoire du
mearag (l’épisode de l’ascension du prophète Mohamad
au septième ciel) qui est un manuscrit persan. Le livre
qui traite dans un chapitre l’histoire de l’imprimerie
renferme également des images rares pour les premiers
essais de cette technique à l’époque de la Renaissance
(mais également celles de l’imprimerie chinoise qui
a devancé celle de l’Europe de neuf siècles). Le chercheur
illustre également sa thèse par des photos des différentes
écoles d’illustrations, égyptienne, islamique, hébraïque,
etc. mais également celles des premières illustrations
imprimées et peintes par des artistes de renom comme
William Blake et Manet