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Dans Nawafez al-nawafez (Fenêtres des fenêtres), Gamal Al-Ghitani explore les possibilités qu’offrent les fenêtres, dépassant leurs cadres limités pour être une ouverture à la fois vers le monde extérieur et les tréfonds de l’âme. Nous publions un chapitre intitulé Nawafez al-raghba (Fenêtres du désir).

Fenêtres du désir

Ce qui se passa entre Fadia et Fathi l’électricien, je le découvris en plusieurs étapes. Ce fut d’abord l’évident intérêt qu’y portait ma mère, puis le fait qu’elle en parla à mon père et, par la suite, ma remémoration des deux fenêtres pendant les étapes de ma croissance et de mon accomplissement, car notre relation à la chose vue à travers une fenêtre particulière ne peut s’interrompre. Bien au contraire, on peut ne pas saisir pleinement le fait dont on est témoin, au moment où celui-ci se produit. On n’en prend conscience qu’en se le remémorant par le souvenir, quand il nous revient en tête suite à une association d’idées ou quand il est réveillé par une situation donnée. Innombrables sont les choses dont je n’ai pris conscience que bien tard, et dont je n’ai saisi la substance, la teneur et le sens qu’une fois qu’elles furent passées. La remémoration ne s’arrête jamais, et à chaque fois on tombe sur ce qu’on n’a pas saisi les fois précédentes, et tout comme nous prenons conscience de certaines choses, nous en occultons totalement certaines comme si elles n’avaient jamais eu lieu. La fenêtre est une occasion pour connaître et savoir ; une lucarne ouverte sur ce que nous ignorons et qui rompt notre isolement et les limites de l’espace qui nous enferme, même si elle n’est qu’une ouverture étroite dans le mur d’un cachot et qui permet tout juste au regard de passer d’un espace carcéral dans un autre espace carcéral. Fadia et Fathi se croisaient dans le quartier, mais rien ne séparait Safia et Guindi, sur la terrasse de la maison d’Oum Nabil. Au crépuscule, dans l’encoignure, apparaissait Safia. Je la revois, blanche, vêtue d’une tunique d’un jaune uni avec sa chevelure blonde. Ma mère avait dit une fois à dame Rawhia que la couleur de la chevelure de Safia était naturelle et qu’elle n’utilisait pas l’eau oxygénée qui faisait virer les cheveux noirs ou châtains au blond ; une couleur artificielle. Non, Safia était née ainsi. Quand je l’avais vue de près, sa constitution corporelle avait quelque chose de dérangeant ; sa tête était directement liée à ses épaules, son cou étant si court au point qu’on ne le voyait pas. Je l’avais attentivement observée, pendant que je jouais dans le quartier, quand elle passait pour acheter quelque chose. Elle ne portait pas de voile, mais une tunique aux manches courtes, qui mettait en valeur ses formes. Sur la terrasse, je ne la vois qu’avec cette tunique légère, toujours jaune, même si elle était vêtue autrement. Ce qui me reste d’elle, près d’un demi-siècle après ou même plus, ce sont ses faits et gestes sur la terrasse, en fin d’après-midi. Donner à boire et à manger aux poules dont les cages se trouvaient dans un coin que je ne pouvais voir, balayer la terrasse quand il n’y avait pas de linge étendu pour sécher. Guindi apparaissait les jours de lessive.

Sur la terrasse, entre deux montants en bois, étaient tendus des fils à linge et entre deux autres montants était tendu un fil métallique très fin qui descendait ensuite jusqu’à l’appartement d’Oum Nabil. Il y en avait d’autres, semblables, sur notre terrasse. C’étaient des antennes de récepteurs radiophoniques. Il n’y en avait que trois dans tout le quartier : un chez Rawhia qui habitait au-dessous de nous, un chez Omar — le commerçant de Tahta — qui habitait au premier étage, et le troisième chez Oum Nabil. Le poste le plus proche de nous était celui de dame Rawhia. Je m’asseyais sur le palier de l’escalier et écoutais le bulletin d’informations, dont la musique d’introduction annonçait que mon père était sur le point d’arriver. Quant aux chansons d’Abdel-Wahab, d’Oum Kalsoum et de Leïla Mourad, elles ont donné aux jours leurs traits et leurs saveurs jusqu’à aujourd’hui. Quand il me fut possible de voir le poste de radio, pour la première fois — c’était au temps des raids aériens lors de la guerre de 1948 —, je l’avais regardé avec ébahissement. Je crus alors que le présentateur était un être de taille minuscule qui se tenait dans le poste et qui nous regardait — sans que nous puissions le voir — à travers le cadran lumineux sur lequel étaient indiquées les stations. Quand dame Rawhia se fâchait contre ma mère ou contre Oum Ahmad qui habitait au-dessous d’elle, elle diminuait le son de la radio, surtout les nuits de diffusion des concerts mensuels d’Oum Kalsoum. Concerts pour lesquels certains dans le quartier se préparaient avec le haschisch et les lampes électriques ou à pétrole, enveloppées d’un tamiseur en papier rouge. L’apparition d’une lumière rouge à l’une des fenêtres signifiait que l’ambiance se préparait au désir et à la jouissance. Mais peu de gens le faisaient, même s’il était toléré dans le quartier de se vanter et de s’enorgueillir du sexe, avec les fenêtres éclairées d’une lumière rouge ou avec l’eau de bain jetée, très tôt le matin, devant les portes des maisons. Le premier baiser de ma vie, je l’ai vu et non échangé. A travers la fenêtre, je vis apparaître Safia sur la terrasse. Elle jeta un coup d’œil sur les poules puis, prenant un panier d’osier d’une main, elle se mit à ramasser le linge étendu de l’autre. Elle tenait la pince à linge dans sa main ou la mettait entre ses lèvres avant d’enlever la suivante. Son corps était légèrement penché, car le panier était appuyé sur son flanc gauche. Quand elle tourna le dos à la terrasse de la maison d’Oum Allia, Guindi franchit le petit muret de séparation et se dirigea vers elle. Les deux maisons se ressemblaient : les fenêtres avaient les mêmes mensurations, les mêmes intervalles, le même aspect. Les terrasses des deux maisons étaient d’un seul tenant et séparées entre elles par ce muret, guère plus haut qu’un gamin de mon âge à cette époque. Safia prenait son temps entre deux draps de lit, approchant l’un d’eux de ses narines, de sa joue, les étirant sur deux fils parallèles, de manière à créer entre eux un espace qui les mettait à l’abri du regard d’une personne qui monterait tout d’un coup sur la terrasse et de tout regard indiscret à partir des maisons voisines.

Notre immeuble était le plus élevé du quartier. De notre fenêtre il était possible de voir toutes les terrasses des autres immeubles avec leurs poulaillers, les loges faites de bois recouvert de plâtre, des caisses vides, des roues abandonnées, des machines qui ne ressemblaient à rien, des roues d’engrenages : la terrasse est toujours faite pour le rebut.

Je regarde. Je suis attentivement ce qui se passe. Guindi se glisse entre les deux draps, surprenant Safia par derrière. Un soupir me parvient. Un soupir avec une exclamation empreinte d’une frayeur feinte. Un reproche. Une invite teintée de refus. Une tête qui se tourne de manière aguichante. Un soupir plein de féminité qui résonne encore jusqu’à maintenant et qui produit toujours son effet. Je l’entends presque et ça m’excite et me trouble après un demi-siècle. Pourtant, celle qui a poussé ce soupir a dû rejoindre le néant. Il serre ses bras autour d’elle. Il veut garder leur position telle qu’elle est. Il va jusqu’à appuyer sa tête sur l’épaule de la jeune fille. J’ai revu des scènes semblables, plus tard, sur les affiches de cinéma. Chaque fois que je vois quelqu’un serrant une femme par derrière, je me remémore Safia. Mais elle préfère l’avoir de face. Elle se tourne vers lui. Leurs lèvres s’unissent. Un échange goulu de baisers que je ne peux — quand je me le remémore — décrire comme étant la scène d’un garçon embrassant une fille. Non, c’était le spectacle de deux êtres qui se prenaient mutuellement d’assaut.

« Cette fille a l’œil gicleur … »

Jusqu’à maintenant je ne comprends pas très bien le sens de l’expression « œil gicleur ». D’une certaine manière, cela veut dire qu’elle avait le regard d’une téméraire effronterie ; ce qui n’est nullement apprécié chez les jeunes filles. C’est ainsi que ma mère l’avait décrite dans sa discussion, le soir, amon père. Ils croyaient que je dormais. Je ne me retournais pas dans ma couche, ne faisais aucun bruit et mon cœur frémissait de bonheur pendant ces échanges nocturnes ; ces moments de sérénité.

Ma mère dit :

— Ce débauché couche avec elle sur la terrasse.

— Les mœurs des filles du Caire sont dissolues.

— Il est vrai qu’elle est mignonne.

Il prononça un mot, rugueux comme le frottement d’une brosse, puis invoqua la protection de Dieu contre les mœurs dissolues des garçons et des filles du Caire .

Traduction de Djamel Si-Larbi

Gamal Al-Ghitani

Gamal Al-Ghitani est né à Sohag (Haute-Egypte) en 1945. Diplômé d’une école technique, il faisait des designs pour tapis dans le milieu des années 1960 et travaillait comme secrétaire de l’Association des produits artisanaux de Khan Al-Khalili, un quartier populaire qu’il connaît bien, ayant habité pendant longtemps à Gamaliya. Il a débuté sa carrière d’écrivain en 1959.

En 1968, il est devenu journaliste à Akhbar Al-Yom, puis correspondant de guerre entre 1969 et 1973. Parmi ses publications littéraires : Awraq chab acheq monzou alf am (Journal d’un jeune amoureux depuis mille ans), Waqaïe haret Al-Zaafarani (Les Réalités de la ruelle Zaafarani), Sémar al-waqt (Les Fruits du temps), Al-Zeini Barakat et Chattah al-madina (Délires de la ville). Il a également signé deux ouvrages abordant les mémoires de Naguib Mahfouz et Tewfiq Al-Hakim. Et occupe depuis 1993 le poste de rédacteur en chef de l’hebdomadaire Akhbar Al-Adab.

Il a reçu le prix de l’encouragement de l’Etat en 1980. Son œuvre a été traduite vers 23 langues.

Nawafez al-nawafez est le quatrième volet d’une série d’œuvres, qu’Al-Ghitani aime appeler Dafater al-tadwine (Carnets de bord). Une écriture qui oscille entre roman, autobiographie et nouvelles. Dans Nawafez al-nawafez, il s’agit de l’issue, l’ouverture de l’enfance, celle des commencements, du désir, du départ, de l’âme.

 

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