A l’approche
de l’Aïd Al-Kébir, le quartier de Zeinhom, dans le centre
du Caire, se transforme en un véritable souk. Des clients
des quatre coins de l’Egypte s’y rendent pour acheter le mouton
de la fête. Là, il n’est pas rare de voir des humains et bêtes
circuler sur un même trottoir ou se télescoper.
C’est
dimanche, jour du rendez-vous hebdomadaire des bouchers. Dans
un café du quartier, ils se retrouvent pour faire des transactions,
passer des commandes et parfois même régler les différends
qui les opposent. « Lundi est jour férié pour nous. Nous en
profitons pour régler les affaires de la semaine », explique
Saber, un des grands bouchers. Mahmoud, comptable et chef
de famille, a l’habitude de se rendre chaque année à Zeinhom
pour acheter son mouton. « Ici, les prix sont accessibles.
Le kilo de mouton à Zeinhom coûte 15 L.E., contre 18 L.E.
ailleurs. De plus, dans ce café, je peux trouver un boucher
pour égorger l’animal à 30 L.E. seulement, contre 50 L.E.
dans les quartiers huppés du Caire », dit-il.
Zeinhom était
connu pour son abattoir bâti en 1890 par les Anglais. Il s’est
classé dès lors comme l’endroit idéal où l’on trouve toutes
sortes de viandes consommées par les Cairotes. Depuis, ce
quartier n’a cessé d’attirer les bouchers et tous ceux qui
travaillent dans ce domaine. Au cours des 30 dernières années,
Zeinhom a aussi accueilli des gens venus de toutes les villes
d’Egypte, même des quartiers voisins comme Sayeda Zeinab,
les uns à la recherche d’un gagne-pain, les autres pour habiter
un quartier non loin du centre-ville. Ces milliers de déplacés
se sont emparés d’une zone sauvage où ils ont construit leurs
habitations précaires. Aujourd’hui, chaque famille s’est appropriée
un bout de terrain pour monter une étable et fonder un petit
commerce. La construction du nouvel abattoir à Bassatine n’a
rien changé à l’image de la région, bien que la fermeture
de l’abattoir de Zeinhom ait influé négativement sur le revenu
de beaucoup de vendeurs de viande. « Aujourd’hui, beaucoup
de marchands ambulants qui vendaient des pieds et têtes de
veau ou de mouton, ou des abats provenant de l’ancien abattoir
ont du mal à survivre car pour se rendre à l’abattoir de Bassatine,
il faut louer un camion frigorifique pour ramener la marchandise
et ce n’est pas dans leurs moyens », souligne Sayed, un des
petits bouchers.
Pourtant, à Zeinhom,
les préparatifs vont bon train. Les haut-parleurs ont commencé
à diffuser quelques jours avant le grand Baïram les takbirate
qui se répètent pendant la prière de l’Aïd. Dans ce quartier,
le sang qui coule dans les rues non pavées signifie prospérité.
A première vue, on a l’impression d’avoir affaire à un marché
bien structuré où chacun tire profit de la présence de l’autre.
Sur chaque étalage, les vendeurs exposent leurs produits :
têtes et pieds de veau, de mouton, de buffle et même de chameau.
Le décor qui orne le lieu a aussi sa particularité. De grands
quartiers de veau, de bœuf et de mouton badigeonnés de rouge
portant le nom de l’abattoir et la référence du vétérinaire
sont suspendus à l’entrée de chaque boucherie. Les bouchers
en tabliers blancs maculés de sang, couteaux ou couperets
à la main sont à pied d’œuvre. Les magasins où l’on vend des
couteaux, des couperets, des haches, des billots et même des
ceintures et des bottes de bouchers ne manquent pas.
« Tous les bouchers
doivent être bien équipés pour le jour du sacrifice. Ils ont
besoin d’outils neufs et bien aiguisés. Durant la période
du grand Baïram, je réalise le triple du revenu que j’enregistre
durant les jours normaux », explique Hagga Oum Achour, 60
ans, qui vend des couteaux à Zeinhom depuis plus de 30 ans.
Même les vendeurs de luzerne, surnommés selon le jargon les
« Bersimgui », et les vendeurs de fourrage surnommés les «
Allafs » tirent profit de cette journée. « La plupart des
bouchers de la région sont issus de vieilles familles qui
ont habité longtemps dans ce quartier. Au fil des ans, ils
ont fini par s’imposer. Ils se marient entre eux et chez eux,
le métier se perpétue de père en fils. Un étranger ne peut
pas leur faire concurrence. Il doit exercer un autre métier
pour gagner son pain et avoir une place dans ce souk. Là,
les coups de couteau ou de hache sont monnaie courante. Les
victimes sont égorgées comme des moutons ... », confie Mahmoud,
vendeur de foin à Zeinhom.
Selon une étude
effectuée par le Centre national des recherches sociologiques
et criminelles, Zeinhom est le bidonville qui enregistre le
plus grand taux de criminalité. Les sociologues attribuent
ce phénomène aux conditions de vie précaires dans lesquelles
vivent les habitants du quartier. Les étables ou bergeries
côtoient les maisons dont les rez-de-chaussée ont été transformés
en véritables abattoirs. Le prix de l’enclos servant à encercler
le bétail des maquignons varie entre 50 et 120 L.E. pendant
la saison du grand Baïram. « Bien que le nouvel abattoir de
Bassatine soit en fonction depuis une dizaine d’années, beaucoup
de bouchers continuent de verser des pots-de-vin pour que
leurs bêtes soient égorgées à Zeinhom, et ce pour éviter les
frais de transport des abats vers les usines de transformation,
car de tels produits risquent de s’avarier sous la chaleur
», confie un des bouchers qui a requis l’anonymat.
Un monde en effervescence
qui semble sur le point d’exploser à tout moment comme un
volcan. Mais qui est tout de même régi par certains principes
pour éviter les effusions de sang. « Lorsqu’un différend oppose
deux personnes au marché ou qu’une dispute éclate, on fait
appel à un des grands chefs pour trancher ou éviter que le
problème ne s’envenime », explique Hosni, vendeur de foie,
tout en ajoutant que la présence d’agents de police a joué
un rôle important en réduisant le nombre des conflits, notamment
lorsqu’il s’agit d’affaires d’argent.