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Religion. Le renouvellement du discours religieux est devenue d’actualité. Le message transmis n’en reflète pas moins une incapacité à se défaire d’un immobilisme pesant, dénué de tout projet d’avenir cohérent
La réforme impossible
Nécessité ou tentation ? Depuis des décennies, mais avec des contextes fort différents, le mot réforme ou changement surgit lorsqu’on commence à parler religion. De grands noms de l’histoire égyptienne moderne sont liés à ce mouvement : Réfaa Al-Tahtawi, Mohamad Abdou et Gamaleddine Al-Afghani. Aujourd’hui, le mot revient surtout avec un islam exploité à des fins politiques, lié à la violence et à un discours d’Al-Qaëda riche en haine contre les « mécréants », qui croise les idées de conflit des civilisations ou de guerre de religion, développées après les attentats du 11 septembre 2001 par des projets américains qui ne manquent pas d’être agressifs. Ce discours est également inhérent au développement et au progrès d’une société qui épouse de plus en plus toutes les formes extérieures de l’islamisme et s’éloigne davantage du vrai spiritualisme. Le prédicateur Abdallah Chéhata, spécialiste de la charia (législation religieuse) à l’Université d’Al-Azhar, avait lancé un pavé dans la mare en affirmant : « Nous devons admettre notre immobilisme et reconnaître qu’il est temps de modifier notre programme ainsi que les programmes d’études religieuses grâce à une pensée moderne qui saura combiner principes religieux et réalité actuelle ».

Dans l’état actuel des choses et malgré ce diagnostic clair, chacun interprète la réforme selon ses tendances et convictions. Dans tous les camps on prétend promouvoir une réforme religieuse. Tout le monde en parle, les institutions publiques, Al-Azhar, les médias. On parle d’« islam moderne », « islam libéral », « souple ». Mais personne n’est capable de donner une définition de cette idée de changement du discours. S’agit-il d’un changement de pure forme ? Dans le même esprit des nouveaux prédicateurs comme Amr Khaled et Khaled Al-Guindi, les stars des talk-shows islamiques qui ont abandonné le langage traditionnel, l’arabe classique et la tenue azharite ? On est témoin d’un nouveau style de prédication où s’habiller à l’occidentale, parler de ses péchés, accepter la femme sont presque une règle. Un islam humaniste dit-on. Cependant, le sociologue suisse et ancien membre du CEDEJ (Centre d’Etudes et de Documentation Economiques et Juridiques) au Caire, Patrick Haenni, estime qu’Amr Khaled, par exemple, n’introduit pas « une interprétation anthropologiquement moderne de l’islam. Il ne se qualifie pas non plus de réformiste. Il prône plutôt un islam ouvert sur le monde, redonne à la femme sa place et parle des rapports de l’individu avec la religion ». Ceci n’a pas empêché le fait qu’il s’est pratiquement exilé à l’étranger et vit entre le Liban et la Grande-Bretagne, et réussit à trouver des podiums plus universels. Ainsi, cette nouvelle vague de prédicateurs qui utilisent les médias modernes, à l’exemple d’Al-Hatef al-islami (lire page 5), ont investi le champ religieux. Avec leurs moyens variés, télévision, téléphone ou Internet, tous présentent un islam surtout dépolitisé. Ils penchent vers une religion du quotidien. Aucun n’ose sortir du cadre déjà fixé. Haenni estime que « c’est cela le paradoxe du changement religieux d’aujourd’hui, on est dans une époque de modernisation sans projet de modernité ». Peut-être parce qu’il est trop risqué de parler de problèmes fondamentaux et de réclamer une réforme de fond. Même ceux qui osent le faire sont le plus souvent réprimés à l’instar de Gamal Al-Banna, écrivain et penseur islamique moderniste, souvent contesté par les cercles traditionnels parce qu’il revendique une interprétation moderne de l’islam et du Coran (lire entretien page 5).

Ahmad Kamal Aboul-Magd, avocat et penseur islamique modéré, affirme que « même si je suis parfois en désaccord avec Gamal Al-Banna, celui-ci a des orientations correctes qui peuvent être appliquées aujourd’hui, comme son livre datant de 1956 et intitulé La Nouvelle démocratie ». Entre ces jeunes qui cherchent une prédication plus moderne dans sa forme et d’autres catégories plus sensibles au discours académique, il arrive que la modernisation de l’islam ne soit pas véhiculée par un courant bien précis ou cohérent, surtout face à un Azhar plus que jamais affaibli par ses incohérences. Le fait que le cheikh d’Al-Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite, soit nommé par le président de la République et qu’il doive faire le jeu de la politique et de l’Etat, a entraîné une certaine perte de sa crédibilité.

Des voix s’élèvent au Parlement pour que le cheikh d’Al-Azhar soit élu et non désigné. Mais il y a peu d’espoir qu’une telle mesure soit acceptée. Il y a aussi un conflit interne entre l’imamat (direction d’Al-Azhar) et l’Académie de recherches islamiques sur l’attitude conciliante du cheikh Tantawi à l’égard de certains sujets politiques. Par ailleurs, le mufti de la République, Ali Gomaa, s’est mouillé dans les affaires politiques de l’accord économique Qiz entre l’Egypte, Israël et les Etats-Unis. L’échec des institutions religieuses officielles se reflète aussi dans leur incapacité à statuer sur les problèmes de notre temps, comme la transplantation d’organes, le crédit bancaire et les cartes de crédit. Ces institutions, même quand elles commencent à parler de la réforme des programmes religieux scolaires, restent d’une portée limitée bien loin des innovations requises. Leur modernisation se fait toujours à la traditionnelle.

Les déclarations du ministre des Waqfs, Hamdi Zaqzouq, selon lesquelles il voudrait moderniser les prêches dans les mosquées et que tout imam est libre de choisir le thème de son discours, se sont avérées une illusion. Le ministère continue à envoyer des contrôleurs pour vérifier que les cheikhs respectent ses instructions. On continue toujours à évoquer dans les mosquées les stéréotypes traditionnels : la condition de la femme, l’amour de la famille, le jeûne, le pèlerinage, on ne s’attaque jamais aux sujets qui suscitent la polémique, ni à la politique. On évite évidemment tout discours réformateur ou novateur sinon pour le dénigrer.

Même les Frères musulmans ont renoncé à leur ancien slogan mobilisateur « L’islam est la solution », d’où l’impasse actuelle. On se demande si on s’intéresse vraiment à cette réforme du discours religieux. L’Etat, qui mène depuis des années une lutte acharnée contre les radicaux et l’islam armé, se voit dans le même temps opposé au courant réformiste et moderne. « D’un côté, on dit qu’on veut un discours ouvert, tolérant, capable de faire face à l’intégrisme. Ce discours n’est pas à créer, il existe déjà mais on le réprime, il est systématiquement critiqué », estime le sociologue suisse. L’Egypte est certes une société conservatrice, ce qui explique peut-être pourquoi les réactions sont souvent exagérées. Mais, relève Aboul-Magd : « Si c’était une erreur de censurer Gamal Al-Banna, c’était une erreur plus grave de bannir Amr Khaled parce que l’alternative a été une vague de religiosité dans un esprit de fermeture et de repli ». La société est malade et l’un des symptômes serait cette vision erronée de la religion qui existe dans les deux camps en Egypte. La récente affaire Wafaa Constantine, la copte qui se serait convertie à l’islam suscitant beaucoup d’effervescence en est un exemple frappant, selon Aboul-Magd. On passe d’un conservatisme à l’autre. En dépit des formes modernes du discours religieux, son contenu essentiel est salafite. Le problème n’est donc pas celui d’une réforme religieuse, mais d’une réforme culturelle et aussi politique. La tolérance, il faut d’abord aller la chercher en politique avant de l’exiger en religion.

Il est évident que tout le système est à revoir et que la modernité de forme à laquelle on assiste ne pourrait être que provisoire. Le discours religieux se cherche toujours une voie.

Samar Al-Gamal
Ahmed Loutfi

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