J’ai été invité à une importante conférence
intitulée « Sponde » (Rivages), organisée par le ministère
italien des Affaires étrangères, sur « la coopération et la
communication entre les pays de la Méditerranée ». Et ceci
à l’occasion de la création d’un observatoire pour le suivi
et l’encouragement de cette coopération.
J’ai
participé à cette conférence par une allocution sur les relations
Nord-Sud dans la région méditerranéenne, qui a posé un nombre
d’interrogations. J’ai commencé par une interrogation concernant
une réalité qui semble étrange. J’ai demandé comment nous
avions pu nous retrouver aujourd’hui en train de parler de
la nécessité de cette coopération entre pays qui ont une longue
histoire de relations communes. Des relations qui remontent
à l’histoire ancienne. N’existait-il pas une relation permanente
entre les anciennes civilisations qui se sont développées
sur les rives de la Méditerranée, romaine et grecque au nord,
égyptienne et arabe au sud ? Les Français n’ont-ils pas débarqué
en Egypte et ne sont-ils pas entrés en contact avec son ancienne
civilisation, l’ont étudiée et diffusée dans le monde entier
? L’Egypte, de son côté, n’a-t-elle pas envoyé ses fils au
Nord dans des missions scientifiques pour apprendre dans les
différents domaines du savoir depuis l’époque de Mohamad Abdou,
de Réfaa Al-Tahtawi jusqu’à Taha Hussein et Tewfiq Al-Hakim
? Comment donc après tous ces contacts à travers les époques
sommes-nous obligés de tenir une conférence pour appeler à
cette coopération et créer un observatoire pour le suivi ?
Comment sommes-nous arrivés à ce stade de confrontation entre
Nord et Sud de la Méditerranée que certains qualifient de
« conflit des civilisations » entre islam et civilisation
occidentale ?
L’interprétation qui passe tout de suite
à l’esprit occidental sur cette situation étrange c’est que
le littoral sud a décidé — pour une raison ou une autre —
de recourir à cette confrontation à travers le fondamentalisme
et l’extrémisme religieux qui a entraîné des actes de violence
contre des objectifs occidentaux non seulement dans les pays
de la Méditerranée, mais aussi dans tous les pays occidentaux.
Mais cette interprétation fait un amalgame entre cause et
effet. La violence émanant du Sud n’a été que la réaction
à de longues années d’oppression, de souffrance et d’injustice
provenant du Nord. En d’autres termes, l’agressivité du Sud
était le résultat direct d’une agressivité lancée par le Nord.
Mais je dis presque que le regard porté par le Sud sur le
monde a toujours été pacifique et solidaire, même au moment
où l’agressivité lui provenait de ses voisins du Nord. La
violence algérienne contre les Français en Algérie a-t-elle
été une cause ou un effet ? Même la violence pratiquée aujourd’hui
par certains éléments algériens, marocains ou tunisiens en
France est-elle une cause ou un effet ?
Mettons cependant de côté la responsabilité
de cette violence et focalisons-nous sur l’idée selon laquelle
l’agressivité de cet extrémisme est le motif de cette confrontation
Nord/Sud. Et demandons-nous si la colonisation du Sud par
le Nord n’était pas plus agressive. Cependant, les confrontations
sanglantes qui ont marqué les relations Nord/Sud dans les
époques révolues n’ont pas empêché la coopération entre les
deux rives de la Méditerranée. C’est à partir de l’Expédition
de Bonaparte en Egypte que les chercheurs et les savants ont
étudié la civilisation du pays et l’ont diffusée partout dans
le monde. Bien avant, l’arrivée de la civilisation arabe sur
les rives de l’Espagne et de la Sicile a pavé la voie à la
coopération et la communication entre les deux bords de la
Méditerranée.
Et comme les forces d’invasion colonialistes
n’étaient pas l’unique facette de la civilisation occidentale,
ce fondamentalisme n’est pas l’unique facette de l’islam.
Celui-ci s’est propagé en Europe dans les trois dernières
décennies du XXe siècle en tant qu’idéologie des victimes,
remplaçant l’idéologie marxiste qui représentait pour les
secteurs les plus démunis de ces sociétés l’unique voie pour
un avenir meilleur. Le marxisme des années 1960 comportait
certaines ailes extrémistes qui ont recouru à la violence
pour traiter avec ces sociétés occidentales. Aujourd’hui,
l’islam représente pour beaucoup de ses adeptes en Europe
l’espoir en une société plus équitable et plus juste. Le chercheur
français spécialiste dans l’islam Olivier Roy dit dans son
livre L’Islam Mondialisé que l’islam a pris en Europe la place
du marxisme en tant que doctrine de résistance.
Le marxisme et le socialisme continuent à
occuper aujourd’hui une place importante dans la vie publique
française. Ils font partie des institutions au pouvoir et
ne sont plus des alternatives. Telle est la place qu’occupe
aujourd’hui l’idéologie islamique en France. Beaucoup d’œuvres
de charité en France sont de la responsabilité d’institutions
islamiques, comme ce fut le cas avec les organisations marxistes
dans le passé. Une facette de l’islam que connaissent bien
les sociétés européennes, méditerranéennes ou pas. L’ex-chanteur
britannique Cat Stevens, qui s’est donné pour nom Yusuf Islam
après sa conversion à l’islam, m’a longuement parlé de son
organisation islamique caritative en Grande-Bretagne.
Beaucoup d’organisations caritatives ont
vu le jour dans les pays d’Europe ces deux ou trois dernières
décennies. L’islam n’est plus aujourd’hui la religion du sud
de la Méditerranée uniquement, mais il a gagné aussi le nord.
En France, par exemple, il est devenu la religion n°2 après
le christianisme. La donne démographique a changé depuis la
seconde guerre mondiale. L’Europe a perdu de sa jeunesse,
alors que des jeunes en provenance du Sud sont venus combler
ce vide. Aujourd’hui, ces communautés font partie intégrante
des sociétés occidentales.
Pour finir, j’ai dit dans mon allocution
que la coopération et la communication avec le Sud, qui pourraient
engendrer une compréhension exacte de la nature de ces sociétés
et de leur religion, ne sont pas une tentative courtoise de
connaître l’autre, mais une nécessité pour faire sa propre
connaissance. L’islam et ses adeptes sont aujourd’hui une
composante des sociétés européennes, surtout celles situées
sur la rive nord de la Méditerranée.