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L’islam ... et la coopération méditerranéenne
Par Mohamed Salmawy
La coopération entre les pays du Nord et du Sud de la Méditerranée est aujourd’hui inévitable. Cette coopération ne se justifie plus par la simple volonté courtoise du Nord de faire la connaissance du Sud. Mais le Nord se trouve obligé de faire sa propre connaissance après que l’islam et ses adeptes furent devenus un secteur non négligeable des sociétés européennes. Celles-ci doivent faire l’effort nécessaire pour comprendre à leur juste valeur leurs propres composantes.

J’ai été invité à une importante conférence intitulée « Sponde » (Rivages), organisée par le ministère italien des Affaires étrangères, sur « la coopération et la communication entre les pays de la Méditerranée ». Et ceci à l’occasion de la création d’un observatoire pour le suivi et l’encouragement de cette coopération.

J’ai participé à cette conférence par une allocution sur les relations Nord-Sud dans la région méditerranéenne, qui a posé un nombre d’interrogations. J’ai commencé par une interrogation concernant une réalité qui semble étrange. J’ai demandé comment nous avions pu nous retrouver aujourd’hui en train de parler de la nécessité de cette coopération entre pays qui ont une longue histoire de relations communes. Des relations qui remontent à l’histoire ancienne. N’existait-il pas une relation permanente entre les anciennes civilisations qui se sont développées sur les rives de la Méditerranée, romaine et grecque au nord, égyptienne et arabe au sud ? Les Français n’ont-ils pas débarqué en Egypte et ne sont-ils pas entrés en contact avec son ancienne civilisation, l’ont étudiée et diffusée dans le monde entier ? L’Egypte, de son côté, n’a-t-elle pas envoyé ses fils au Nord dans des missions scientifiques pour apprendre dans les différents domaines du savoir depuis l’époque de Mohamad Abdou, de Réfaa Al-Tahtawi jusqu’à Taha Hussein et Tewfiq Al-Hakim ? Comment donc après tous ces contacts à travers les époques sommes-nous obligés de tenir une conférence pour appeler à cette coopération et créer un observatoire pour le suivi ? Comment sommes-nous arrivés à ce stade de confrontation entre Nord et Sud de la Méditerranée que certains qualifient de « conflit des civilisations » entre islam et civilisation occidentale ?

L’interprétation qui passe tout de suite à l’esprit occidental sur cette situation étrange c’est que le littoral sud a décidé — pour une raison ou une autre — de recourir à cette confrontation à travers le fondamentalisme et l’extrémisme religieux qui a entraîné des actes de violence contre des objectifs occidentaux non seulement dans les pays de la Méditerranée, mais aussi dans tous les pays occidentaux. Mais cette interprétation fait un amalgame entre cause et effet. La violence émanant du Sud n’a été que la réaction à de longues années d’oppression, de souffrance et d’injustice provenant du Nord. En d’autres termes, l’agressivité du Sud était le résultat direct d’une agressivité lancée par le Nord. Mais je dis presque que le regard porté par le Sud sur le monde a toujours été pacifique et solidaire, même au moment où l’agressivité lui provenait de ses voisins du Nord. La violence algérienne contre les Français en Algérie a-t-elle été une cause ou un effet ? Même la violence pratiquée aujourd’hui par certains éléments algériens, marocains ou tunisiens en France est-elle une cause ou un effet ?

Mettons cependant de côté la responsabilité de cette violence et focalisons-nous sur l’idée selon laquelle l’agressivité de cet extrémisme est le motif de cette confrontation Nord/Sud. Et demandons-nous si la colonisation du Sud par le Nord n’était pas plus agressive. Cependant, les confrontations sanglantes qui ont marqué les relations Nord/Sud dans les époques révolues n’ont pas empêché la coopération entre les deux rives de la Méditerranée. C’est à partir de l’Expédition de Bonaparte en Egypte que les chercheurs et les savants ont étudié la civilisation du pays et l’ont diffusée partout dans le monde. Bien avant, l’arrivée de la civilisation arabe sur les rives de l’Espagne et de la Sicile a pavé la voie à la coopération et la communication entre les deux bords de la Méditerranée.

Et comme les forces d’invasion colonialistes n’étaient pas l’unique facette de la civilisation occidentale, ce fondamentalisme n’est pas l’unique facette de l’islam. Celui-ci s’est propagé en Europe dans les trois dernières décennies du XXe siècle en tant qu’idéologie des victimes, remplaçant l’idéologie marxiste qui représentait pour les secteurs les plus démunis de ces sociétés l’unique voie pour un avenir meilleur. Le marxisme des années 1960 comportait certaines ailes extrémistes qui ont recouru à la violence pour traiter avec ces sociétés occidentales. Aujourd’hui, l’islam représente pour beaucoup de ses adeptes en Europe l’espoir en une société plus équitable et plus juste. Le chercheur français spécialiste dans l’islam Olivier Roy dit dans son livre L’Islam Mondialisé que l’islam a pris en Europe la place du marxisme en tant que doctrine de résistance.

Le marxisme et le socialisme continuent à occuper aujourd’hui une place importante dans la vie publique française. Ils font partie des institutions au pouvoir et ne sont plus des alternatives. Telle est la place qu’occupe aujourd’hui l’idéologie islamique en France. Beaucoup d’œuvres de charité en France sont de la responsabilité d’institutions islamiques, comme ce fut le cas avec les organisations marxistes dans le passé. Une facette de l’islam que connaissent bien les sociétés européennes, méditerranéennes ou pas. L’ex-chanteur britannique Cat Stevens, qui s’est donné pour nom Yusuf Islam après sa conversion à l’islam, m’a longuement parlé de son organisation islamique caritative en Grande-Bretagne.

Beaucoup d’organisations caritatives ont vu le jour dans les pays d’Europe ces deux ou trois dernières décennies. L’islam n’est plus aujourd’hui la religion du sud de la Méditerranée uniquement, mais il a gagné aussi le nord. En France, par exemple, il est devenu la religion n°2 après le christianisme. La donne démographique a changé depuis la seconde guerre mondiale. L’Europe a perdu de sa jeunesse, alors que des jeunes en provenance du Sud sont venus combler ce vide. Aujourd’hui, ces communautés font partie intégrante des sociétés occidentales.

Pour finir, j’ai dit dans mon allocution que la coopération et la communication avec le Sud, qui pourraient engendrer une compréhension exacte de la nature de ces sociétés et de leur religion, ne sont pas une tentative courtoise de connaître l’autre, mais une nécessité pour faire sa propre connaissance. L’islam et ses adeptes sont aujourd’hui une composante des sociétés européennes, surtout celles situées sur la rive nord de la Méditerranée.

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