Cinéma
. Bab al-chams
(La Porte du soleil), de Yousri Nasrallah, actuellement
dans les salles, est l’un des meilleurs films de
l’année. La cause palestinienne y revêt une forme
épique incommensurable. |
| Le
poème de la déportation |
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Par
Rafiq Al-Sabbane |
André
Malraux, dans son célèbre ouvrage La Condition
humaine, a souligné que la libération charnelle
est l’autre revers de la révolution idéologique.
Elle ne peut en être séparée. Car le corps est
le révélateur de l’âme, sa face cachée, en dehors
des slogans emphatiques. Toutefois, Yousri Nasrallah
dans La Porte du soleil, a pu faire miroiter le
corps et l’âme sur un pied d’égalité, pour évoquer
la cause palestinienne à la manière du poète passionné
et du militant rationnel qu’il est. Le film, d’après
le roman du même titre d’Elias Khouri, est un
cri d’insurrection et de colère, poétique et fou.
C’est aussi la fiction du corps rebelle et euphorique,
de la volupté captive qui tente de faire face
à l’oppression, réalisée par un artiste qui se
fait exploser comme une bombe à retardement aux
visages de l’ennemi.
La
Porte du soleil raconte l’histoire de Nahila l’amoureuse,
Chams la rebelle, Oum Hassan la digne et Oum Younès
la persévérante. Bref, l’histoire des femmes palestiniennes
dans toute leur gloire, leur frénésie et leur
désir. Chacune porte en elle une vie, une expérience
et une fermeté. C’est aussi l’histoire du peuple
palestinien oppressé lequel refuse une défaite
injustifiée. Un peuple qui tente à tout prix de
défendre son rêve, ses oliviers et ses orangers.
A
travers des histoires d’amour à bâtons rompus,
il y en a une qui se place hors du commun, celle
resplendissante de Nahila et Younès. Yousri Nasrallah
est parvenu, avec la clairvoyance d’un sage, à
amalgamer la flamme de la passion et celle de
la révolution, une histoire d’amour et celle d’un
peuple. Il a dépassé le grand écran pour envahir
nos émotions et briser tous les tabous, tout au
long de cette épopée de 4 heures et demie.
Le
réalisateur a réussi l’équation difficile de l’émotion
et de la raison. Et s’en est servi pour narrer
la nakba (catastrophe) depuis les années 1940
jusqu’à nos jours. Sa technique cinématographique
a montré l’invasion israélienne dans toute son
atrocité et sa cruauté ainsi que le courage d’un
peuple démuni face à un adversaire tout-puissant.
Dans
la première partie du film, Nasrallah présente
l’image inoubliable de la déportation, mettant
en exergue la victime et marginalisant le bourreau.
De quoi approfondir et intensifier l’effet de
l’image. C’est un long poème triste, illuminé
par des moments d’espoir, de dignité et d’obstination.
L’image de Nasrallah est à la hauteur des chefs-d’œuvre
signés par des réalisateurs à la renommée internationale.
Cependant, elle s’avère plus pénétrante qu’ailleurs,
étant vivement sincère.
Nasrallah
a exprimé la déportation de manière suave et puissante
comme on ne l’a jamais fait ailleurs, dans le
cinéma arabe ou occidental. Sa dextérité technique
le place parmi les cinéastes de haut rang, côte
à côte avec les plus grands noms contemporains.
D’ailleurs, le magazine hebdomadaire américain
Time a sélectionné son film parmi les 10 meilleurs
films de l’année.
On
est ébloui par la capacité du réalisateur à raconter
et à mouvoir les images, dans la plus grande simplicité
tout en demeurant très émotif. Et ce, à travers
le quotidien d’un calme village palestinien, perché
sur une montagne verte. Les orangers, les oliviers
ne tarderont pas à être sapés par les forces ennemies.
Mais la barbarie sans précédent s’abat férocement
sur les hommes.
Yousri
Nasrallah excelle à diriger ses acteurs, dont
la plupart sont ignorés du large public arabe.
Mais de toute façon, ils seront désormais gravés
dans la mémoire et l’imaginaire arabes. Rim Torki
a interprété ingénieusement le rôle de Nahila,
l’amoureuse défiante. La scène où elle avoue publiquement
être une prostituée pour sauver son mari restera
longuement dans les esprits. En fait, elle va
clandestinement à la rencontre de son mari fugitif
dans la grotte de Bab al-chams (La Porte du soleil).
Orwa Al-Mirabiya a incarné avec brio le rôle du
fedayin amoureux pour qui le village natal et
la dulcinée ne font qu’un et pour qui la porte
du soleil n’est que le diminutif de la patrie.
Hala Omrane a été une Chams rebelle dont l’allure
dure cache un cœur débonnaire. Bassel Khayat,
un héros vaincu mais digne, tout confiant en la
victoire à venir. Nadra Emrane et Hayyam Abbas,
des mères excessivement tendres. Et Mohtasseb
Aref, un écorché vif à l’image de son peuple.
Avec
La Porte du soleil, Nasrallah a su transformer
la cause palestinienne en un joyau de l’histoire
du cinéma arabe.
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«
Dans chaque film, j’apporte une dose supplémentaire
de liberté » |
| Al-Bahessat
an al-horriya (Les Chercheuses de liberté), le dernier
film d’Inès Al-Dégheidi,
vient de sortir. La
réalisatrice est libérée de l’angoisse des controverses,
de la réussite et du ratage. Entretien. |
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Al-Ahram
Hebdo : Pourquoi tant de temps s’est-il écoulé entre
votre précédent film, Mémoires d’une adolescente,
et ce dernier ?
Inès
Al-Dégheidi : Trois ans séparent les deux films
parce que j’ai besoin de concilier dans chaque film
l’attrait et l’intérêt du sujet. Le public consomme
jusqu’à saturation ce qu’on lui impose. Il avait
donc besoin que je lui propose un film différent.
D’autre part, je m’occupe entièrement de la conception
de chaque film : de l’écriture jusqu’à la production
et la distribution, en passant par la réalisation.
Ce qui est très prenant. Les producteurs s’accommodent
souvent du travail de jeunes réalisateurs qui se
plient à leurs exigences. Moi, je refuse de subir
leurs caprices. C’est pourquoi je suis obligée de
produire tous mes films.
—
Y a-t-il une similitude entre vos deux derniers
films ?
—
Je suis une même ligne dans l’ensemble de mes œuvres.
Je considère qu’en dépit du statut acquis ou de
la situation constituée, la femme ne sait pas choisir
ou se frayer facilement une voie appropriée dans
la vie. Elle est toujours hantée par des conflits
internes et le souci de faire accepter sa conduite
par la société. Je montre donc dans mes films les
préoccupations propres aux femmes, leurs conflits
subjectifs, leurs rapports à la société et aux traditions,
leur mode de pensée, leur ouverture au monde et
leurs ambitions. Je traduis aussi à travers mes
personnages mes contradictions et mon souci de répondre
à l’interrogation : ai-je agi à bon escient ?
—
Dans votre nouveau film, comment les héroïnes expérimentent-elles
la liberté ?
—
A leur surprise, mes trois héroïnes découvrent que
la liberté n’est nulle part ailleurs qu’au fond
d’elles-mêmes. Bien qu’elles vivent dans une société
européenne ouverte, au lieu de s’y intégrer, elles
restent cantonnées dans un milieu arabe, leur milieu
d’origine. Cependant, elles constatent qu’il faut
se défaire des contraintes intérieures pour savourer
la liberté requise, où qu’elle soit. Telle est la
leçon qu’elles tirent de l’émigration. Les temps
changent, la société doit briser les tabous et évoluer.
Le monde avance, alors que nous marchons à reculons
à cause des traditions aliénantes. Dans chaque film,
j’apporte une dose supplémentaire de liberté pour
inculquer aux esprits le besoin de changer, de franchir
les barrières sociales et psychologiques.
—
Pourquoi chacun de vos films raconte-t-il d’abord
une trajectoire, puis un moment de partage et enfin
une rupture ?
—
Je ne cherche pas une fin traditionnelle. Je présente
un conte sans un dénouement nécessairement heureux.
Par une fin ouverte, je suggère au public une interrogation
sur les possibilités d’action offertes. Dans Mémoires
d’une adolescente, je confronte une jeune protagoniste
qui transgresse les tabous au poids de la société
qui la juge injustement. Si elle avait épousé son
amant avec qui elle a fait l’amour pour la première
fois, elle aurait composé avec l’hypocrisie de coutume.
C’est ce que je rejette. L’adolescente essaye l’amour,
le sexe, mais s’en sort affranchie du couple forcé.
Les choses sont présentées dans la pleine lumière
d’une autonomie. Outrance, furie puis contrôle dans
la logique du loose, win. Lorsqu’elle décline le
mariage face à la caméra, son visage adresse à tous
une manière de défi. Elle ne se laisse pas abattre,
encaisse, traverse les épreuves avec un terrible
aplomb. En somme, elle digère en direct ce qui lui
arrive. Elle semble dire : c’est maintenant, c’est
à moi, ça me constitue. Elle sacrifie l’amour pour
que la future génération change de conception et
d’attitude vis-à-vis des tabous usuels. C’est une
avant-gardiste. Par une fin heureuse, j’aurais acquis
plus d’argent, mais c’est là mon dernier souci.
Je veux avant tout transmettre un message. Heureusement,
mes films engrangent tout de même des recettes qui
me permettent de financer les suivants.
—
Certains disent que vous êtes une provocatrice qui
fait du sensationnel. Qu’en pensez-vous ?
—
Je n’incite pas à la débauche. Je viens moi-même
d’une famille conservatrice. Mes films passent aussi
par la censure sans coupures. Je pense que les temps
changent et qu’il faut suivre le cours des choses.
Je veux faire partie des cinéastes dont les films
suscitent des adhésions et des controverses. Ceux-ci
comptent dans l’histoire. Les autres qui font des
films dits « propres » que je qualifie d’« idiots
» sont vite oubliés.
—
Quelle place occupent les hommes dans vos œuvres
?
—
Avant je leur accordais une place éphémère, secondaire.
Maintenant, je leur accorde de plus en plus un rôle
de soutien à la femme dans sa quête d’une situation
qu’elle maîtrise mieux. N’oublions pas que dans
toute l’histoire, les hommes éclairés ont défendu
et appuyé les aspirations de la femme.
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Propos
recueillis par
Amina
Hassan
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