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La vie mondaine
Cassettes-tendances . Les albums des microbus sont le miroir d’une culture prolétaire et enclavée. Ils ont leurs vedettes, leurs vendeurs et leurs producteurs.

Stars de l’anonymat

Chauffeurs de taxis, de microbus, concierges, etc. éprouvent un engouement pour certains albums qui se vendent sous le manteau. Ces cassettes ne sont pas autorisées par la censure, leurs interprètes ne sont pas membres du Syndicat des musiciens et leurs producteurs sont anonymes. Rien n’est signalé à propos de ces sociétés de production sur les jaquettes, qui ne comportent qu’un logo et une photo floue du « chanteur », calquée sur un papier couleur. Ainsi est faite la cassette de Pigeo (pseudonyme emprunté à la marque de voiture Peugeot). Les deux enfants qui figurent en arrière-plan, sur la jaquette, ne sont que les fils du producteur ; leurs noms sont mentionnés dans l’une des chansons. Sur une autre cassette, le chanteur occupe une place minime aux côtés d’une célèbre danseuse orientale, c’est le tube de Gamal Al-Sobki, intitulé « Mouled ». Pourtant, la cassette n’a rien à voir avec la danse orientale. Ces cassettes, dit-on, sont à l’origine collectées par les éboueurs, qui les revendent aux personnes intéressées. Ces dernières effacent le contenu et les réutilisent au profit des chanteurs de provinces. Ensuite, on peut se les procurer auprès des vendeurs ambulants de cassettes à deux sous. Mais on peut aussi s’aventurer dans les petites rues du Caire pour pouvoir en acheter. Il faut avant tout s’y connaître, pour ne pas se laisser prendre face à la grande panoplie offerte par le vendeur, au prix de 2 livres et demie la cassette. « Prenez Chafiqa, c’est une brave femme ». « Brave » est-il l’adjectif approprié pour décrire une chanteuse ? Le vendeur s’explique : « Elle a fait ses preuves parmi tant d’autres et chante suivant le modèle d’Oum Kalsoum ». D’une voix étouffée, Chafiqa interprète une première chanson, avec un long prélude, sur les rythmes du tango. Après le prélude, c’est l’invasion sonore. On distingue à peine le nay et la tabla. Ceci sans compter les plagiats. Le vendeur continue ensuite sa mission de « vulgarisation » : « Mohamad Farouq a eu un grand succès durant son concert d’Ismaïliya ; il a un style proche de Pigeo ». Le mot « concert » se répète souvent sur ces cassettes. A titre d’exemple, sur l’album d’un certain Hamdi Salama est inscrit « concert de Louqsor ». Le bluff ne s’arrête pas là. L’une de ces cassettes présente le chanteur comme suit : « Le plus jeune chanteur de la République arabe d’Egypte, l’interprète-enfant de Charabiya, la star de la chanson populaire et de la télévision égyptienne, l’artiste Monsieur Réda Al-Bahraoui ». La star enfant chante des œuvres de Kazem Al-Saher, Leïla Mourad et Nagat. Les lettres sont bafouées, l’articulation laisse à désirer et il n’y a même pas de mixage sonore. Mais c’est surtout le choix des thèmes chantés, évoquant la difficulté de la vie, l’espoir perdu, qui parvient à toucher. Le public se retrouve comme dans un mouled (fête commémorant un saint). La musique fait vibrer le corps à travers les percussions (tabla et req) en même temps l’esprit est enivré. « Je suis le porte-parole de ces pauvres gens, loin des complications des poèmes. Je mène leur vie », explique Choukri Mahgoub, écrivain qui vit sur la terrasse d’un ancien immeuble du quartier populaire de Sayeda Zeinab, à travers une chaîne satellite.

Lamiaa Al-Sadaty

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Carole Samaha et Sahar Taha sont deux interprètes qui chantent la quête de leurs pays.
Suis femme
Entre elles, il n’y a rien en commun sauf que toutes les deux travaillent à partir du Liban, centre de culture arabe cosmopolite et point de passage obligé entre l’Occident et le monde arabe. Sinon, évoquer les cassettes de Carole Samaha et Sahar Taha ensemble ou en faire la comparaison pourrait s’avérer aberrant. Car la première est une Libanaise qui verse dans la modernité, et la deuxième une Iraqienne qui plonge dans le patrimoine.

Carole est plutôt du genre dame-caméléon, une sensualité unique entre le feu et l’eau. Ou encore, comme dirait la poétesse libanaise Nadia Tuéni : « la magie vient tout simplement à pas de fantaisie ». Son élégance vestimentaire moderne sied à son corps élancé et présente une forme de décontraction qui signale une femme cultivée. La chanteuse et son dernier album, « Ana horra » (Je suis libre), portent la quête du pays, celle d’une musique cosmopolite et cohérente, ainsi que la quête des femmes, celle de la liberté. La chanson phare de l’album, interprétée dans le style et le dialecte des pays du Golfe, réclame un surplus d’indépendance. La femme affirme sa puissance ; tant pis si on lui a fait du mal. Ainsi, les interprètes libanaises modernes peuvent chanter autre chose que le « habibi » (chéri) le nombril à l’air ! La musique de tout l’album impose l’idée du métissage libanais. Elle refuse de se laisser enfermer dans le carcan expressif oriental et veut obstinément s’ouvrir au monde. D’où des airs que l’on classe un peu du côté de la mer, probablement la Méditerranée, non sans dégager un zeste d’Orient mythique.

Sahar, c’est plutôt la dame au cafetan, « Oum al-abaya », comme dirait l’une des chansons de son album, consacré à l’héritage iraqien. Il est vrai que le Liban, pays de montagnes, a souvent accueilli les persécutés de tous bords, mais Sahar Taha n’appartient pas à ces derniers. C’est l’amour qui l’a fait venir à Beyrouth, car mariée à un Libanais depuis les années 1980. Journaliste, peintre, avec cette artiste touche-à-tout, le patrimoine ne prend pas une seule ride. Il devient juste à son image. Sur scène, elle embrasse son luth oriental (oud) pour interpréter « Mali chogol bil souq » (Je n’ai que faire au souk) et « Talaa min beit abouha » (Elle quitte la maison de son père), des chansons du folklore autrefois chantées par Nazim Al-Ghazali, mort subitement en 1963. Sahar Taha, dont la voix comporte une sorte de hurlement ordonné et harmonieux, semble jeter un cri d’appel. C’est son pays ensanglanté qu’elle chante. Elle ne cesse de rappeler le maqam iraqien, terme qui signifie mode musical, mais par extension s’emploie pour désigner le chant traditionnel baghdadi. Et souvent répète-t-on que si le chant d’Alep se rapproche de Schubert, le maître incontesté des mélodies, celui de Bagdad rappelle Beethoven, le maître de la structure. Or, la sobriété et la rigueur de ce maqam baghdadi sont de plus en plus appréciées. La guerre a fait que cet art a eu le vent en poupe, comme toute autre chose du pays de Babel.

D. Ch.

Rahil 5, dernier album en date d’Amr Ismaïl, reste fidèle à la musique du New Age. Toutefois très égyptienne.
Musicien itinérant

Les fusions interculturelles sont une affaire de temps, d’espace et surtout d’accumulation. Et la musique égyptienne du New Age pour laquelle a opté Amr Ismaïl dès le début des années 1990 s’inscrit effectivement dans le cadre de l’errance. D’ailleurs, ses albums, qui portent tous le titre de Rahil (Errance), de 1 à 5, présentent une musique égyptienne pure, conjuguée avec des harmonies et des sons occidentaux. C’est juste l’expression de sa volonté de casser les frontières, les idées préconçues sur ce que devrait être la musique orientale. En évitant les quarts du ton, caractérisant l’échelle orientale, il compose de la musique assimilable par l’auditeur étranger. « Maintenant, il y a une formule internationale pour la musique si on ne la respecte pas, les gens, partout dans le monde, ne vont pas l’écouter. Je puise alors dans notre patrimoine égyptien assez hétérogène et me sers de l’électronique en tant que moyen à la portée de tous ». Sans prétendre verser dans un courant d’une dite musique mondialisée, à l’image de toute une culture, Ismaïl ayant effectué des études en Histoire, se penche sur celle-ci en scrutant le marché international. Ce dernier a bien accueilli la musique raï, dès les années 1980, et semble encore assoiffé de ces genres venus d’ailleurs.

Dans Rahil 5, à titre d’exemple, Amr Ismaïl a eu recours à la clarinette orientale de Turquie pour jouer deux morceaux : Seid al-assari (Pêche l’après-midi) et Al-Hawi (Le saltimbanque). Souvent, le thème principal est interprété par un instrument oriental comme le oud ou la kawala (respectivement une variété orientale de luth et de flûte) et se détache sur une texture sonore essentiellement électronique ou ambiante. Pourtant, ses airs méditatifs et relaxants n’ont aucune connotation spirituelle, relative aux croyances New Age, lesquelles ont fait tâche d’huile au XIXe siècle. Mais ils se classent plutôt parmi toute une gamme de tentatives visant à reformuler le folklore, sans pour autant plonger dans le genre excessivement ethnique. « Je peux recourir à des rythmes du sud, en provenance de la Nubie par exemple. Cependant, je ne vais pas trop loin pour m’inspirer de musique purement africaine. Je suis plutôt tributaire de l’Egypte ». L’étudiant en Histoire qu’il fut s’est penché sur La Description de l’Egypte pour faire l’inventaire des instruments ayant survécu au temps. Et travaille dessus.

Sa musique se vend sans doute sur le marché local, sans faire de ravages. Toutefois, il a réussi à dépasser les frontières : ses disques se vendent en Europe sous l’étiquette de Techno-arabique et une chanteuse portugaise de fado lui chantera Promessa perdida (Promesse perdue).

D. Ch.
 

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