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L’économiste de renom Samir Radwane, qui a vécu en Europe pendant une trentaine d’années, est rentré il y a un an pour diriger le Forum d’études économiques du monde arabe, de l’Iran et de la Turquie (ERF). Un homme pour qui le développement passe par des solutions très simples.
L’homme des alternatives

Son grand sourire reflète un sens de l’humour à l’anglaise. Un sourire qui est toujours là, donnant au visage un aspect enfantin inébranlable, malgré les cheveux grisonnants. Samir Radwane, économiste égyptien qui a vécu plus de trente ans à l’étranger, est revenu il y a un an s’installer et travailler en Egypte, et est actuellement directeur du Forum des recherches économiques de la région du Moyen-Orient et de l’Iran (ERF).

« Je suis rentré à un moment vraiment particulier, un point tournant. Et j’essaye de participer ». A sa manière évidemment. Ainsi, il faisait partie du groupe des cinq auteurs de la contribution sur la réforme économique présentée lors de la conférence sur la réforme de la région organisée par la Bibliothèque d’Alexandrie, en mai dernier, en réponse à l’initiative américaine de reforme de la région, intitulée « le Grand Moyen-Orient ». « C’était vraiment une expérience marquante. Nous étions cinq, chacun appartenant à un background économique différent, de gauche, de droite, mais nous avons réussi à aboutir à un consensus qui peut être vraiment un point de départ », se souvient Radwane. Et d’ajouter : « Je suis toujours là, prêt à présenter des alternatives ».

Lorsqu’il parle de sa carrière, de ses occupations, de sa vie personnelle, il finit toujours par parler de l’Egypte. « Ce n’est pas du chauvinisme, mais d’après les expériences de plusieurs régions dans le monde, si un ou deux pays dans une région quelconque vont dans le bon sens, les voisins suivront. Lorsqu’on parle de l’Europe, par exemple, on regarde la France et l’Allemagne. Il en est de même pour le rôle du Japon dans le développement de ses voisins en Asie. Je suis sûr que l’Egypte peut jouer le même rôle et l’histoire de la région en est témoin ».

Quand il est parti pour l’Angleterre dans les années 1960, pour obtenir la maîtrise et puis un doctorat en économie, il n’avait rien d’autre en tête si ce n’est chercher des modèles de développement à copier en Egypte à son retour. « Je regardais les magasins, les usines, tout, et je passais une bonne partie de mon temps à réfléchir, comment adapter tout cela à l’égyptienne ». Et cela jusqu’au jour de la défaite de 1967. « A ce moment-là, j’ai décidé de ne pas rentrer. La déception était trop grande ».

En 1976, il décide de partir à Genève avec sa femme suisse, où il s’installe pour adhérer au Bureau international du travail.

En comparant l’Egypte d’aujourd’hui à celle des années 1960, Radwane trouve que beaucoup de choses ont changé. « Il y a un phénomène qui domine la vie politique et économique actuelle : le pays est géré d’une manière irrationnelle. C’est bizarre parce que les responsables voient ce qui ne va pas, sont à l’écoute des différentes solutions possibles, mais prennent des décisions qui n’ont rien à voir avec ce qu’ils ont entendu. Et personne n’est choqué, puisque ça roule ».

Pour lui, l’Egypte a raté une opportunité en or avec le dernier changement de cabinet, il aurait fallu « intégrer des gens avec une vision ». Cependant, il trouve qu’il y a quand même quelques lueurs d’espoir. Comme la création d’un ministère de l’Investissement, ou encore la fusion des ministères du Commerce et de l’Industrie. Selon lui, « ce dont on a vraiment besoin, c’est une grande poussée d’industrialisation qui permettra un épanouissement des exportations. On n’exporte pas en promulguant une loi », s’exclame-t-il. « Ce qui m’inquiète vraiment, c’est que le développement humain est absent. Et personne n’en est conscient. Ou personne n’accorde à ce problème l’importance qu’il mérite. Il faut méditer sur le miracle asiatique, comment profiter d’un excès de la main-d’œuvre pour produire un bien bon marché ». Et d’ajouter : « Le développement c’est comme un coup de fusil. Les tireurs à la campagne égyptienne se cachent dans les champs de maïs. Ils écartent les épis et ils tirent. Il en est de même pour le développement. On doit écarter tous les problèmes pour ne viser qu’un seul. Dans le cas de l’Egypte, il faut se focaliser sur l’industrialisation. J’ai visité la rue Abdel-Aziz au Caire, où l’on vend toutes sortes d’appareils électroménagers, importés de Malaisie, de Chine, etc. Les technologies utilisées sont très simples, pourquoi ne pas faire pareil ? ».

Comment donc l’expert des politiques de l’emploi, qui a donné des centaines de consultations dans une dizaine de pays en voie de développement, voit-il le problème du chômage dans son pays ? « Ils ne sont que trois millions de chômeurs (!). Ce n’est guère une corvée ». Il se rappelle d’une rencontre avec un responsable chinois, où ce dernier lui expliquait le programme de restructuration du secteur public en Chine. « Le type était très rassuré, très confiant, présentant les différents scénarios et les bailleurs de fonds qui étaient prêts à les aider. D’un coup, il m’a dit : Bref, ce ne sont que cent millions qui vont être affectés. Mais tout va bien ».

Pour Radwane, il n’y a guère de problèmes isolubles. Jamais l’économie n’a été si simple, ni si claire. Et il présente toujours des solutions simples auxquelles personne n’a pensé. Il n’hésite jamais à proposer des solutions à contre-courant, tout en arborant son grand sourire. Comme un enfant qui joue des tours et qui se réjouit des réactions des adultes. Par exemple, une fois, il a présenté une étude prouvant les retombées positives de l’investissement dans des projets industriels sur l’emploi. Dire cela à des économistes libéraux c’est comme conseiller à l’Administration Bush de dépenser plus d’argent pour les assurances sociales.

« Je préfère ne pas parler du chômage en tant qu’un problème en soi. Je préfère plutôt parler de l’emploi. Cela crée une attitude plus positive ». Pour lui, ce n’est pas un simple jeu de mots. Mais de fait, les politiques entreprises pour réaliser l’emploi sont plus saines pour toute l’économie. Parce que ce sont des politiques visant à la croissance et à l’investissement. « Mon expérience de 30 ans de travail dans une des institutions des Nations-Unies m’a appris à trouver des solutions et à chercher comment sortir du tunnel ». Et pour ce faire, il se libère de tous les contextes idéologiques pour produire des idées non conventionnelles. C’est pourquoi il n’est pas un adepte des concepts néo-libéraux de l’économie (qui appellent au retrait complet de l’Etat de la gestion de l’économie, laissant faire les entreprises privées et laissant aux forces du marché le rôle de corriger n’importe quelle distorsion (élévation des prix, chômage, manque ou excès de production, etc.), même si cela signifie pour lui de ne pas être nommé à de hauts postes au gouvernement. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il est totalement opposé au système économique libéral. Pour lui, la globalisation est incontournable, même s’il en admet les impacts sociaux négatifs sur une grande partie de la population de la planète. « C’est illogique d’essayer de freiner la mondialisation, même si elle mène à diviser les gens en ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Pour moi, le vrai défi, c’est d’adhérer à ce monde mais en posant ses propres conditions. A cet égard, j’apprécie notamment l’expérience de la Chine et de l’Inde ».

Ses enfants, bien que n’ayant pas vécu en Egypte, y sont très attachés. Surtout Nadia, l’aînée, 25 ans, qui fait sa maîtrise sur Hassan Fathi, l’architecte égyptien de grande renommée. Karim, sur les pas de son père, étudie l’économie à l’Université de Genève. Il est également champion de karaté. « Ce sont eux qui ont choisi les thèmes de leurs études. Nous menons à la maison une vraie démocratie. En fait, je n’ai pas eu le choix, parce qu’on leur apprend cela à l’école, et moi j’ai dû assumer le fait de trouver des arguments convaincants ».

Salma Hussein

Samir Radwane

Jalons

1963 : Diplôme de sciences politiques (secteur économie) de l’Université du Caire.

1973 : Doctorat en Angleterre, thèse sur la nature de l’investissement en Egypte.

1976 : Adhésion au BIT (Bureau International du Travail).

2003 : Directeur du Forum des recherches économiques du monde arabe, de l’Iran et de la Turquie (ERF).

 

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