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La vie mondaine

Egypte ancienne . La paysannerie était à la base de l’économie égyptienne à l’époque pharaonique et le fellah représentait sa plus grande richesse. Retour sur un mode d’organisation à l’occasion de la Fête du paysan.

Le paysan, pilier de la civilisation

L’Egypte des pharaons ne cesse de faire rêver, mais peu de gens savent que cette civilisation reposait sur le travail quotidien du paysan. La paysannerie représentait, en fait, la part la plus importante de la population de l’Egypte Ancienne et était à l’origine de la richesse du pays. Comme elle était illettrée, sa voix ne s’est jamais fait entendre, mais nous en avons les représentations que nous en ont laissées les riches propriétaires ou les descriptions des scribes.

Sous l’Ancien Empire, les paysans étaient attachés à la terre et, lorsqu’un roi faisait don d’une terre, cela comprenait les paysans et le bétail qui y vivaient. Ils étaient astreints aux corvées, aux impôts, à l’entretien des messagers royaux. Ils travaillaient par équipes familiales. Cependant, dès la Ve dynastie, les chartes d’immunité, que commencèrent à promulguer les monarques en fondant des villes libres, rendirent une certaine autonomie aux paysans qui venaient travailler sur les terres libérées. C’était le premier pas vers l’affranchissement des paysans, qui sera la conséquence de la révolution sociale de la fin de l’Ancien Empire. Sous les empires thébains, la terre était divisée en lots, confiés aux familles pour qu’ils soient mis en valeur sous la direction d’un membre de la famille.

De son nom même, sekhety, littéralement « celui de la campagne », « le campagnard », le paysan connote ses principales occupations et la nature du sol sur lequel il vit. La campagne recouvre tant l’espace agricole que marécageux. Les Egyptiens nommaient, dans leur terminologie spécifique à la vallée du Nil, deux territoires : « ouou » et « pehou », respectivement « terroir cultivable » et « espace marécageux », ce dernier situé aux limites des terres cultivées. Le paysan égyptien vit dans un espace plongé pendant quatre mois de l’année sous l’eau de la crue du Nil. Lorsque le sol chargé de limon émerge, il y mène une vie harassante rythmée par les travaux agricoles : la préparation du terrain et des semailles, souvent facilitée par une terre rendue molle et boueuse par le retrait des eaux, est effectuée par un araire tiré par deux bœufs ou à la houe.

Il incombe au paysan égyptien, comme ceux du monde entier, la tâche de cultiver le sol et de nourrir la population. Pour lui, l’année commençait au début de la crue lorsque les eaux envahissaient les canaux. « Les travaux d’irrigation étaient sa plus grande préoccupation et nécessitaient une surveillance et des soins incessants : drainage des berges marécageuses, extension des surfaces cultivées, nettoyage des canaux. Il fallait aussi enlever le sable apporté par le vent sur les champs cultivés et arroser laborieusement à la main les terrasses les plus hautes », souligne Hassan Khattab, expert en agriculture de l’Egypte Ancienne. « L’alimentation du paysan était par ailleurs peu variée », poursuit-il. Il élevait du bétail, des moutons, des chèvres, mais l’aliment de base était et reste le pain qu’il faisait avec le grain de son entrepôt et qu’il broyait entre deux pierres. Il se nourrissait également d’oignons, de pois chiches et de fèves.


Tableau des calamités

Dans une lettre où il évoque la malheureuse condition du paysan, un scribe parfait un tableau des calamités en parlant du ver, qui enlève la moitié des grains, de l’hippopotame, qui en dévore l’autre moitié, des souris, qui ravagent les hampes, des moineaux et du bétail, qui glanent ce qui subsiste. Le grand ennemi des paysans est l’hippopotame qui mangeait les récoltes pendant la nuit. Il fut pourchassé impitoyablement. Déjà sous l’Ancien Empire, il était assimilé aux fores du mal et chassé au harpon selon un rituel magique.

De nombreux corps de métier, tisserands de laine ou de lin, tanneurs, bouchers, brasseurs, vanniers dépendaient directement des productions du paysan. Lorsqu’un péril menaçait les récoltes, la corvée réclamait un effort général. Chacun, quelle que soit sa profession, était réquisitionné le temps nécessaire à surmonter les difficultés. Les prêtres eux-mêmes n’étaient pas exemptés et les hauts fonctionnaires se chargeaient de la surveillance et de l’organisation du travail. Il s’agissait le plus souvent de maîtriser les caprices du Nil et d’effectuer les travaux d’endiguement ou d’irrigation nécessités par une crue trop forte ou trop basse. Parfois, il fallait nettoyer les terres ou ramasser et engranger les moissons. Tous les Egyptiens recevaient des pics, des houes, des paniers et se mêlaient aux paysans.

Les paysans vivent en famille dans leurs villages, surtout dans le Delta, campent sous des tentes pour garder les troupeaux qui pâturent. Un Conseil de village gère les affaires courantes et l’administration centrale n’intervient qu’à deux occasions : la perception des impôts et les problèmes créés par la crue ou des conditions agricoles difficiles.

Quel que soit le régime juridique du lopin qu’il cultive, le paysan de l’époque pharaonique subit toujours la pression fiscale, à son corps défendant, et son revenu diminue d’autant. « La première rencontre des cultivateurs avec l’administration centrale était lors de la venue des contrôleurs pour la perception des impôts. Afin de déterminer les taxes dues, ils arpentaient les champs, mesuraient les récoltes, dénombraient le bétail et les volailles, inspectaient les vergers, les vignes et les palmeraies. Aucune monnaie n’ayant eu cours avant l’occupation perse, les prélèvements étaient effectués en nature selon un système extrêmement complexe. La moitié de toutes les productions était ainsi destinée au Trésor et bien souvent l’autre moitié assurait à peine la subsistance familiale », explique Mohamad Al-Hosseini Al-Aqqad, directeur général du Musée agricole du Caire, à Doqqi. Cependant, la vie des paysans était difficile. Comme la terre appartenait au pharaon, tous les ans, ses fonctionnaires (les scribes) enregistraient les chiffres du boisseau à l’entrée des greniers, laissant seulement au paysan de quoi vivre. Les scribes percevaient les impôts pour le roi ou les prêtres. Ce suivi administratif était si performant qu’il était pratiquement impossible de tricher.

Le Conte du paysan est connu par des versions de la fin de la XIIe et de la XIIIe dynasties. Il nous donne de précieuses informations sur la société et la morale de la Première Période Intermédiaire. Un paysan, sous le règne de Nebkaourê Khéty II, est victime d’un intendant cupide. Il demande justice au gouverneur des domaines qui transmet sa supplique au roi. Ce dernier le laissera plaider neuf fois avant de lui donner enfin gain de cause.


Précision des scènes

« Les collections du Musée agricole du Caire présentent des scènes panoramiques de la vie quotidienne du paysan dans les hampes aidé par sa femme et ses bêtes. Le musée nous donne aussi à voir en particulier des outils, des grains de céréales et des pains parfaitement conservés, bien que datant de milliers d’années. Le musée renferme en effet des collections précieuses pour les historiens de l’agriculture et des paysans de l’Egypte Ancienne », affirme Mohamad Al-Husseini Al-Aqqad.

Les bas-reliefs dans les tombes et les temples pharaoniques représentent, avec une grande précision, des scènes de la vie agricole dans la vallée du Nil. De tels documents archéologiques permettent d’identifier les techniques et les outils utilisés par les paysans de l’Egypte pharaonique.

« Dans les champs peints, les épis sont toujours représentés fort hauts, à une hauteur parfois supérieure à la taille humaine. Il ne s’agit pas des champs fabuleux de l’au-delà, mais d’un traitement décoratif : les moissonneurs se détachent ainsi sur le fond strié des tiges et des épis. Ces derniers sont plus ou moins détaillés », décrit Hassan Khattab. Parfois, comme dans le mastaba de Ti, qui constitue l’un des exemples les plus complets et les plus soignés du cycle des céréales, trois céréales différentes sont représentées, apparemment deux variétés d’orge eune variété de blé. Il en est de même sur le fragment peint de la tombe d’Ounsou, au Louvre, qui distingue également trois types d’épis. Cependant, les épis sont le plus souvent représentés de façon conventionnelle.

Un « modèle » de bois de la fin de l’Ancien Empire montre d’ailleurs un paysan brandissant une houe enfoncé jusqu’aux chevilles dans la terre meuble, tout comme l’idéogramme pour « fonder ». Les représentations égyptiennes montrent des troupeaux de moutons, appartenant tous à l’espèce à longues cornes. L’usage avait dû changer entre l’Ancien Empire et le Ve siècle. La charrue, que l’on connaît à la fois par les représentations, les modèles et des instruments réels, reste très simple. Le soc devait en être le plus souvent en bois. Mais telle quelle, elle devait être suffisamment efficace pour travailler la riche terre alluviale d’Egypte.


Poupée de blé

Les paysans ont tressé des épis d’orge ou de blé en forme de poupée pour être suspendus au-dessus de la porte de la maison comme gage d’abondance. Ces épis proviennent de la dernière ou, selon les régions, la première gerbe moissonnée. Leurs grains seront mêlés aux autres lors des semailles suivantes. Cette coutume se perpétue dans la vallée du Nil, les oasis sahariennes et le pourtour de la Méditerranée. L’exemple le plus ancien date du Nouvel Empire et se trouve représenté dans trois tombes thébaines. Dans les trois cas, cette poupée est associée à une scène de vannage. Des hommes vannent le grain en le lançant en l’air au moyen de deux palettes courbées ; ainsi les grains retombent en pluie, tandis que la balle est emportée par le vent. A droite de cette scène, dans la tombe de Khâemhat, est sculptée une poupée de blé accompagnée d’offrandes de pains, de gâteaux et d’un petit vase globulaire rempli certainement d’eau fécondatrice du Nil. Ces offrandes sont faites à la fin des moissons, après le vannage.

Lors de l’époque hellénistique puis romaine, le mode de vie paysan resta prédominant, car le rayonnement de la civilisation grecque se limitait à Alexandrie et à quelques autres villes. Les calendriers agricoles, étroitement liés à l’observation des crues, ont subsisté jusqu’à nos jours. « Certes ces gens sont aujourd’hui, de toute l’espèce humaine en Egypte comme ailleurs, ceux qui se donnent le moins de mal pour obtenir leurs récoltes : ils n’ont pas la peine d’ouvrir des sillons à la charrue et de sarcler, ils ignorent tout des autres travaux que la moisson demande ailleurs. Quand le fleuve est venu de lui-même arroser leurs champs et, sa tâche faite, s’est retiré, chacun ensemence sa terre et y lâche ses bêtes : en piétinant, les bêtes enfoncent le grain, et l’homme n’a plus qu’à attendre le temps de la moisson, puis, quand ses animaux ont foulé sur l’aire les épis, à entrer son blé », ainsi résume Hérodote la vie du paysan à son époque.

Une vie difficile. Elle a permis de construire cependant l’une des plus grandes civilisations antiques.

Amira Samir

L’agriculture dans l’Egypte Ancienne

C’est entre 10 000 et 8 000 av. J.-C. que l’humanité découvre l’agriculture en résultat de la manipulation, consciente ou inconsciente, de plantes sauvages cueillies et sélectionnées pour leurs qualités nutritionnelles. « La naissance de l’agriculture se confond avec la recherche de produits alimentaires nouveaux, ce qui comprend aussi les techniques permettant de les consommer, notamment la mouture et la cuisson. Mais les hommes se nourrissaient depuis longtemps de produits de la cueillette, notamment de céréales sauvages », explique Hassan Khattab, expert en agriculture de l’Egypte Ancienne.

L’Ancienne Egypte se divisait en deux régions : la Vallée proprement dite (de la première cataracte à l’embouchure du Nil dans la Méditerranée), et à l’est comme à l’ouest, des déserts. En Egypte, le soleil brille toute l’année et il ne tombe que de rares pluies. Mais d’août à octobre, les eaux du Nil montent : c’est la crue annuelle. La vallée est alors inondée et lorsque l’eau se retire, le limon, un engrais très précieux, se dépose facilitant l’agriculture.

Le paysan a divisé l’année agricole en trois périodes : la saison des inondations, celle des récoltes et la saison intermédiaire. Lors de la première, dénommée Akhet, le fleuve, à partir de la mi-juillet, déborde de son lit et se répand sur les champs environnants. L’agriculture est alors impraticable et les paysans avaient peu à faire. Ainsi, ils étaient employés sur les chantiers de construction des pharaons. Ils ne touchaient alors pas de salaires, mais recevaient gratuitement l’eau, les céréales, les vêtements et les outils nécessaires à leur travail. Cette organisation faisait l’objet d’une intendance scrupuleusement surveillée par une cohorte de scribes. A la fin de l’inondation, avant de commencer les travaux des champs, l’arpenteur parcourt le pays afin de replacer les bornes limitrophes.

La saison Peret arrivait en fin d’année. Les paysans commençaient alors à labourer leurs champs à l’aide d’une houe (sorte de pioche) ou d’un araire (ancêtre de la charrue) et semaient le grain dans une terre meuble et humide. Les semeurs répandaient le grain que les animaux piétinaient dans le riche sol humide. Afin d’orienter l’eau sur les terres les plus sèches, il fallait des canaux d’irrigation. L’irrigation naquit ainsi du besoin de maîtriser la crue du Nil et de rentabiliser les terres. Ainsi furent creusés une multitude de canaux et de bassins qui demandaient un entretien permanent. A ce quadrillage complexe vint s’ajouter, vers le XIVe siècle av. J.-C., le chadouf, qui simplifia le travail des paysans. Mais une telle organisation, basée sur le centralisme administratif, avait ses limites. A la moindre crise politique, les corvéables désignés pour réparer les digues et les canaux disparaissaient, la rentabilité des sols diminuait et le pays souffrait de disette.

Arrive la saison chemou, le temps des moissons, soit par arrachage, soit en coupant les céréales à la base de la tige, au moyen d’une faucille, soit en récoltant uniquement les épis. Les épis coupés sont ensuite mis en paniers ou dans de grands sacs puis transportés à dos d’ânes vers l’aire de battage, où ils sont rassemblés en meules. Finalement, viennent le vannage et le tamisage, tâche clôturant la séquence des travaux des champs. Le travail, supervisé par un surveillant, se fait parfois au son d’une flûte. Puis les percepteurs fixaient la somme que devait payer chaque paysan au pharaon. Les greniers étaient ronds ou carrés, à toit plat ou voûté, isolés, multipliés ou complexes. Quelle que soit sa capacité, qu’elle témoigne d’un système de gestion collective ou individuelle, qu’elle soit à destination de greniers pour les matières premières, ou qu’elle fonctionne en tant que Trésor pour les biens manufacturés, l’unité de stockage véhicule avant tout un idéal de richesse. La gestion du stockage, attestée depuis les plus hautes époques en Egypte Ancienne, assure autant le bien-être de la population que la survie dans l’au-delà.

Les grains alors entreposés, le temps redevenait très chaud et les paysans attendaient impatiemment la prochaine crue. Lors de la saison intermédiaire, qui correspond à la période de juillet à octobre, une culture permet d’être intercalée, en général des fruits et des légumes, qui dépendent de la précocité de la culture précédente. La tomate était alors le fruit le plus répandu, à côté de la pomme de terre, des figues et autres pastèques, bananes, grenades, mangues, dattes. Les plus anciens légumes connus étaient les oignons, les poireaux et l’ail.

Les cultures principales de l’Egypte étaient celles des céréales : blé, orge, fèves, lentilles ... Le lin et la vigne poussaient également très bien dans le pays. La plante la plus répandue était cependant le papyrus. Cette plante royale, symbole de joie, est surnommée l’or vert du Delta. Car elle est utilisée à la confection des sandales, des pagnes, ou encore des couffins ... Le papyrus joue aussi un rôle important dans la navigation puisqu’il est utilisé pour fabriquer des voiles et des cordages.

A.S.
 

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