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Dans cette nouvelle inédite, l’écrivaine égyptienne Hala Al-Badri conte l’irruption d’une sculpture au sein d’une famille, représentant le buste du mari. Ce buste occupe petit à petit un espace inconsidéré, jusqu’à en devenir presque humain.

Le Buste

Quand le buste entra dans la maison, il ne ressemblait pas beaucoup à son commanditaire et ce n’était pas là l’unique raison pour laquelle il n’avait pas été très bien accueilli par les membres da la famille, sauf par son commanditaire bien sûr.

Si on le regardait du côté de son profil droit, on avait l’impression qu’on avait affaire à un parfait inconnu. Par contre, vu de face, il rappelait parfaitement son commanditaire. Vu de son profil gauche, il changeait de nouveau, bien qu’il continuât à rappeler le modèle d’une certaine manière.

Ils divergèrent à son sujet. Etait-il nécessaire qu’une personne eût un buste d’elle-même chez elle, même si la personne en question était une grande célébrité, et que le buste avait été réalisé par un grand sculpteur qui le lui avait offert en signe d’admiration ? Et si le buste n’avait aucune utilité, pourquoi alors encombrer les lieux avec cette tête énorme qui semblait noyée sous une couche de poussière séculaire, bien que le sculpteur, qui l’avait apporté lui-même à la maison, ait semblé particulièrement fier de cet aspect qu’il considérait comme une touche d’authenticité, ou plutôt beaucoup de futilité comme l’avait murmuré la maîtresse de maison qui avait ajouté :

— Je ne sais pas pourquoi j’ai détesté ce buste au premier regard.

Le mari, dont le visage avait blêmi, essayait de panser sa dignité blessée. C’est que c’était la première fois qu’un artiste s’était proposé de lui faire un buste, lui qui aurait tellement voulu avoir son portrait réalisé par des artistes de renom comme Sabri Ragheb ou Gamal Kamel. Pourquoi désirait-il des œuvres d’artistes défunts alors que la place était pleine de nouveaux artistes ? Il regarda ses traits figés par le buste et se dit : « Des grands de la politique et de l’art n’ont eu ça qu’après leur mort ». Puis il continua d’une voix posée où perçait cependant une note discrète de joie :

— C’est un vrai artiste.

La femme cria :

— Tu ne vois donc pas les erreurs qu’il a commises ? Ce buste ne te ressemble pas et je n’en veux pas ici.

Il se leva et fit le tour du buste, immobile dans sa majesté. Il prit dans la bibliothèque plusieurs livres avec reliure qu’il mit sur une petite table et posa le buste dessus. Puis il s’installa en face, une jambe sur l’autre, et se mit en devoir de contempler l’œuvre avec sérénité.

-2-

La fille, enlaçant le cou de son père de ses bras frêles, lui dit :

— Je l’aime bien papa, mais ses yeux creux et vides me font peur, pourquoi n’y mettrais-tu pas des yeux de verre ?

Il lui répondit, souriant :

— Tu finiras par t’y habituer.

La femme, tout en prenant le magazine L’Artiste contemporain et en l’ouvrant assez haut pour se cacher le visage, dit :

— Je sens qu’il me surveille tout au long de la journée. Quand je me tourne vers lui, par hasard, je le trouve qui s’est tourné vers moi et me regarde avec des traits sévères. Son expression ne se détend que quand tu es ici.

Il lui rétorqua :

— Tu te noies dans des fantasmes qui ne correspondent pas à ton niveau culturel. Tu cherches des prétextes pour justifier le fait que tu le déplaces tous les jours, d’un endroit à l’autre dans la maison, au risque de l’endommager.

La fille, regardant sa mère avec désapprobation, dit :

— Maman l’a déplacé cinq fois ce matin. Elle l’a mis d’abord dans la salle de séjour. Ça ne lui a pas plu et elle a dit qu’on allait être obligé de le voir tout le temps. Elle l’a donc pris et l’a mis dans la salle à manger en disant qu’ainsi nous ne le verrions qu’une seule fois par jour. Une heure plus tard, elle a changé d’avis et a dit : « Pourquoi nous surveillerait-il pendant notre repas ? ». Elle l’a donc transporté dans le salon en disant que cette pièce n’était utilisée que rarement. Puis elle s’est souvenue que nous allions recevoir des invités et elle l’a ramené dans la salle à manger et l’a enfoui dans le bas du buffet chinois. Elle semblait bien aise et même joyeuse d’avoir trouvé la bonne solution. Mais soudain elle s’est levée et a dit : « Non, je le veux devant moi pour mieux le surveiller ». Elle l’a donc remis dans la salle de séjour. Est-ce que tu me croiras papa si je te dis que je l’ai vu haleter tandis que maman l’installait. C’est qu’il a failli lui tomber des mains.

Ses cheveux et son visage dégoulinaient de sueur.

Il sourit.

Sa femme dit :

— Je t’ai déjà dit qu’il a dans les traits quelque chose qui me rend nerveuse.

Il le regarda du coin de l’œil et le vit, impavide, regardant au loin avec des yeux aussi perçants que la pointe d’une lance. Il remarqua pour la première fois que la peau du buste avait molli et qu’elle avait acquis une texture tendre. Il ne dit point à sa femme ce qu’il avait remarqué. Il se contenta de lui caresser le visage du dos de sa main et elle se lova contre lui. Mais son cœur le poussait à contempler le buste sans que ni sa femme ni sa fille ne s’en aperçoivent. Puis il décida de rester seul avec le buste et il leur demanda d’aller préparer le dîner. Resté seul avec le buste, il se demanda, perplexe, si c’était ce profil qui lui ressemblait ou bien l’autre. Il ne parvenait pas à s’en souvenir, mais il était sûr maintenant que c’était le profil qui était tourné vers lui qui lui ressemblait, sans aucun doute. Il le tourna pour l’avoir de face et il eut le sentiment que les yeux, qui avaient fait peur à sa fille, contenaient beaucoup de tendresse et qu’une grande part de gratitude s’y était glissée. Il acquiesça de la tête, prit un livre et se mit à lire sans pourtant pouvoir discerner les lettres qui défilaient sous ses yeux.

Quelque chose en son for intérieur le poussait à contempler la sérénité qui montait en lui quand il s’asseyait en compagnie du buste. « Je traverse les problèmes et je les règle avec une facilité déconcertante et sans stress. Cette sérénité je ne l’ai jamais connue auparavant. As-tu quelque chose à voir avec ça ? ». Il avait adressé la question au buste, mais sans en attendre de réponse.

Il avait pris l’habitude de s’asseoir en face de lui au point d’oublier sa présence et il n’entendait plus sa femme se plaindre de sa présence ni les commentaires de sa fille à son sujet.

Ce jour-là, il le regarda avec attention, pendant qu’il prenait le thé de l’après-midi, et il remarqua que le buste lui ressemblait beaucoup plus qu’auparavant. Il le tourna pour le voir de tous les côtés et murmura : « Il me ressemble parfaitement ; il n’y a pas une seule fausse note ». Il appela sa femme et, fier de sa victoire, il lui demanda si elle avait remarqué la chose. Quand elle l’entendit, elle s’esclaffa et, riant à gorge déployée, elle lui dit :

— Le buste ? Mais il est où ce buste mon chéri ? Depuis plusieurs semaines, il s’est installé de son propre chef dans notre chambre à coucher. Je l’ai même trouvé, un matin, dans notre lit.

Traduction de Djamel Si-Larbi

Née au Caire en 1954, elle obtient son diplôme de journalisme en 1984 et travaille dans la presse, tout en étant écrivaine. Elle occupe actuellement le poste de rédactrice en chef adjoint de l’hebdomadaire Al-Izaa wal Télévision (La Radio et la Télévision). Son œuvre s’intéresse à l’Histoire. En 1988, Youssef Idriss présente son premier roman, Al-Sébaha fi qomqom (Nager dans un entonnoir), avec beaucoup d’enthousiasme. Elle a publié ensuite deux romans : Montaha en 1995 et Layssa al-ane (Pas maintenant, 1998). Et deux recueils de nouvelles, Raqset al-chams wal gheim (La Danse du soleil et de la brume, 1989) et Agnéhat al-hossane (Les Ailes du cheval, 1992).
 

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