| Quand le buste
entra dans la maison, il ne ressemblait pas beaucoup à son
commanditaire et ce n’était pas là l’unique raison pour laquelle
il n’avait pas été très bien accueilli par les membres da
la famille, sauf par son commanditaire bien sûr.
Si on le regardait
du côté de son profil droit, on avait l’impression qu’on avait
affaire à un parfait inconnu. Par contre, vu de face, il rappelait
parfaitement son commanditaire. Vu de son profil gauche, il
changeait de nouveau, bien qu’il continuât à rappeler le modèle
d’une certaine manière.
Ils divergèrent
à son sujet. Etait-il nécessaire qu’une personne eût un buste
d’elle-même chez elle, même si la personne en question était
une grande célébrité, et que le buste avait été réalisé par
un grand sculpteur qui le lui avait offert en signe d’admiration
? Et si le buste n’avait aucune utilité, pourquoi alors encombrer
les lieux avec cette tête énorme qui semblait noyée sous une
couche de poussière séculaire, bien que le sculpteur, qui
l’avait apporté lui-même à la maison, ait semblé particulièrement
fier de cet aspect qu’il considérait comme une touche d’authenticité,
ou plutôt beaucoup de futilité comme l’avait murmuré la maîtresse
de maison qui avait ajouté :
— Je ne sais
pas pourquoi j’ai détesté ce buste au premier regard.
Le mari, dont
le visage avait blêmi, essayait de panser sa dignité blessée.
C’est que c’était la première fois qu’un artiste s’était proposé
de lui faire un buste, lui qui aurait tellement voulu avoir
son portrait réalisé par des artistes de renom comme Sabri
Ragheb ou Gamal Kamel. Pourquoi désirait-il des œuvres d’artistes
défunts alors que la place était pleine de nouveaux artistes
? Il regarda ses traits figés par le buste et se dit : « Des
grands de la politique et de l’art n’ont eu ça qu’après leur
mort ». Puis il continua d’une voix posée où perçait cependant
une note discrète de joie :
— C’est un vrai
artiste.
La femme cria
:
— Tu ne vois
donc pas les erreurs qu’il a commises ? Ce buste ne te ressemble
pas et je n’en veux pas ici.
Il se leva et
fit le tour du buste, immobile dans sa majesté. Il prit dans
la bibliothèque plusieurs livres avec reliure qu’il mit sur
une petite table et posa le buste dessus. Puis il s’installa
en face, une jambe sur l’autre, et se mit en devoir de contempler
l’œuvre avec sérénité.
-2-
La fille, enlaçant
le cou de son père de ses bras frêles, lui dit :
— Je l’aime bien
papa, mais ses yeux creux et vides me font peur, pourquoi
n’y mettrais-tu pas des yeux de verre ?
Il lui répondit,
souriant :
— Tu finiras
par t’y habituer.
La femme, tout
en prenant le magazine L’Artiste contemporain et en l’ouvrant
assez haut pour se cacher le visage, dit :
— Je sens qu’il
me surveille tout au long de la journée. Quand je me tourne
vers lui, par hasard, je le trouve qui s’est tourné vers moi
et me regarde avec des traits sévères. Son expression ne se
détend que quand tu es ici.
Il lui rétorqua
:
— Tu te noies
dans des fantasmes qui ne correspondent pas à ton niveau culturel.
Tu cherches des prétextes pour justifier le fait que tu le
déplaces tous les jours, d’un endroit à l’autre dans la maison,
au risque de l’endommager.
La fille, regardant
sa mère avec désapprobation, dit :
— Maman l’a déplacé
cinq fois ce matin. Elle l’a mis d’abord dans la salle de
séjour. Ça ne lui a pas plu et elle a dit qu’on allait
être obligé de le voir tout le temps. Elle l’a donc pris et
l’a mis dans la salle à manger en disant qu’ainsi nous ne
le verrions qu’une seule fois par jour. Une heure plus tard,
elle a changé d’avis et a dit : « Pourquoi nous surveillerait-il
pendant notre repas ? ». Elle l’a donc transporté dans le
salon en disant que cette pièce n’était utilisée que rarement.
Puis elle s’est souvenue que nous allions recevoir des invités
et elle l’a ramené dans la salle à manger et l’a enfoui dans
le bas du buffet chinois. Elle semblait bien aise et même
joyeuse d’avoir trouvé la bonne solution. Mais soudain elle
s’est levée et a dit : « Non, je le veux devant moi pour mieux
le surveiller ». Elle l’a donc remis dans la salle de séjour.
Est-ce que tu me croiras papa si je te dis que je l’ai vu
haleter tandis que maman l’installait. C’est qu’il a failli
lui tomber des mains.
Ses cheveux et
son visage dégoulinaient de sueur.
Il sourit.
Sa femme dit
:
— Je t’ai déjà
dit qu’il a dans les traits quelque chose qui me rend nerveuse.
Il le regarda
du coin de l’œil et le vit, impavide, regardant au loin avec
des yeux aussi perçants que la pointe d’une lance. Il remarqua
pour la première fois que la peau du buste avait molli et
qu’elle avait acquis une texture tendre. Il ne dit point à
sa femme ce qu’il avait remarqué. Il se contenta de lui caresser
le visage du dos de sa main et elle se lova contre lui. Mais
son cœur le poussait à contempler le buste sans que ni sa
femme ni sa fille ne s’en aperçoivent. Puis il décida de rester
seul avec le buste et il leur demanda d’aller préparer le
dîner. Resté seul avec le buste, il se demanda, perplexe,
si c’était ce profil qui lui ressemblait ou bien l’autre.
Il ne parvenait pas à s’en souvenir, mais il était sûr maintenant
que c’était le profil qui était tourné vers lui qui lui ressemblait,
sans aucun doute. Il le tourna pour l’avoir de face et il
eut le sentiment que les yeux, qui avaient fait peur à sa
fille, contenaient beaucoup de tendresse et qu’une grande
part de gratitude s’y était glissée. Il acquiesça de la tête,
prit un livre et se mit à lire sans pourtant pouvoir discerner
les lettres qui défilaient sous ses yeux.
Quelque chose
en son for intérieur le poussait à contempler la sérénité
qui montait en lui quand il s’asseyait en compagnie du buste.
« Je traverse les problèmes et je les règle avec une facilité
déconcertante et sans stress. Cette sérénité je ne l’ai jamais
connue auparavant. As-tu quelque chose à voir avec ça ? ».
Il avait adressé la question au buste, mais sans en attendre
de réponse.
Il avait pris
l’habitude de s’asseoir en face de lui au point d’oublier
sa présence et il n’entendait plus sa femme se plaindre de
sa présence ni les commentaires de sa fille à son sujet.
Ce jour-là, il
le regarda avec attention, pendant qu’il prenait le thé de
l’après-midi, et il remarqua que le buste lui ressemblait
beaucoup plus qu’auparavant. Il le tourna pour le voir de
tous les côtés et murmura : « Il me ressemble parfaitement
; il n’y a pas une seule fausse note ». Il appela sa femme
et, fier de sa victoire, il lui demanda si elle avait remarqué
la chose. Quand elle l’entendit, elle s’esclaffa et, riant
à gorge déployée, elle lui dit :
— Le buste ?
Mais il est où ce buste mon chéri ? Depuis plusieurs semaines,
il s’est installé de son propre chef dans notre chambre à
coucher. Je l’ai même trouvé, un matin, dans notre lit. |