L'affaire
remonte à la fin du mois dernier, lorsque les autorités libyennes
ont arrêté un groupe de 80 Egyptiens qui tentaient d'immigrer
clandestinement en Italie à partir des côtes libyennes. Les
détenus ont été conduits à la frontière égyptienne dans des
fourgons climatisés, munis de vivres et livrés aux autorités
égyptiennes à Salloum, au nord-ouest de l'Egypte.
Or,
le 28 août, 10 policiers ont été chargés du rapatriement des
prisonniers de Salloum au commissariat de Marsa Matrouh puis
au Parquet d'Alexandrie, et ensuite à la prison de Khalifa,
au Caire, dans deux fourgons. Un voyage d'une douzaine d'heures.
Ces fourgons en question dans lesquels sont transportés les
prisonniers en Egypte sont fabriqués en tôle, teints en bleu,
ne renferment que deux petites fenêtres de 25x25 cm.
La surface ne dépasse pas les 6 m2, et ne devrait contenir
qu'une vingtaine de personnes. « Faute de moyens et
d'effectifs, les responsables dans les commissariats sont
obligés de surcharger les véhicules. De plus, cela les arrange
pour des raisons sécuritaires », révèle un haut responsable
du ministère de l'Intérieur qui a requis l'anonymat. Ne disposant
que de deux véhicules, les policiers ont obligé les 80 détenus
à s'y agglutiner. « Nous étions obligés de rester
debout, nous tenant sur un seul pied sur une surface de 15 cm2
environ pour chaque personne », dénonce un des prisonniers
qui était dans un état d'asphyxie sévère vers la fin du voyage.
Ce dernier, âgé de 30 ans, était parti en Libye à la recherche
d'un emploi. « Là-bas, j'ai rencontré un Libyen qui
a pris mon passeport après m'avoir promis de me faciliter
l'entrée en Italie contre 1 000 dollars, soit 7 000
L.E. J'ai résidé en Libye quarante jours en attendant le jour
du voyage, mais je me suis fait arrêter par la police »,
raconte-t-il.
Le
drame a commencé lorsque, au bout de 5 heures de voyage, les
prisonniers commencent à souffrir du manque d'air, de la chaleur
écrasante et de la soif. « Nous avons commencé à appeler
les gardes à haute voix, mais aucune réponse. Arrivés au Parquet
d'Alexandrie, et en attendant toujours dans cette fourgonnette
que nos gardiens achèvent les procédures de notre transfert
au Caire, nous avons essayé d'appeler les gens dans la rue,
criant au secours, en vain. Nous frappions tellement fort
sur la tôle du véhicule que celui-ci s'est mis à bouger. Nous
n'arrêtions pas de crier pour qu'on nous donne au moins à
boire ou qu'on laisse la portière ouverte pour avoir de l'air,
mais les officiers nous insultaient, pensant que nous voulions
nous échapper. Ils nous donnaient des coups de pied et nous
ont frappés sévèrement avec des baguettes si bien que certains
d'entre nous ont été atteints et ont beaucoup saigné. A ce
moment, nous avons découvert la mort de Mohamad Ibrahim Al-Bendari,
24 ans. Les gardiens l’ont ignoré et ont verrouillé la portière
croyant qu'il s'agissait d'une ruse », continue un
autre prisonnier en ajoutant qu'ils ont gardé le silence de
peur de subir le même sort. Après deux heures d'attente devant
le Parquet d'Alexandrie, les deux véhicules reprennent la
route. Quatre heures plus tard, ils arrivent au commissariat
de Khalifa. Une fois la portière ouverte, les détenus se ruent
hors du véhicule et la plupart d'entre eux s’évanouissent
et sont transportés à l'hôpital, où un autre détenu, Achraf
Abdel-Ghaffar, 33 ans, trouve la mort à son arrivée.
En
réaction à ce drame, des rapports dénonçant le mauvais traitement
de ces détenus ont été publiés par l'Organisation Egyptienne
des Droits de l'Homme (OEDH) et l'Association des droits de
l'homme pour l'aide aux prisonniers. « L'article 42
de la Constitution stipule que tout détenu doit être bien
traité de façon à préserver sa dignité et il est interdit
de lui porter atteinte, physiquement ou psychiquement. C'est
ainsi que nous avons dressé une plainte au procureur général
en vue de l'ouverture d'une enquête sur cette tragédie humaine.
Nous réclamons aussi du ministre de l'Intérieur d'intervenir
pour se pencher sur l'état des véhicules de transport des
prisonniers conformément aux critères internationaux indiqués
par l'Onu relatifs au traitement des prisonniers »,
lance Ihab Sallam, responsable à l'Association des droits
de l'homme pour l'aide aux prisonniers, chargée d'intenter
un procès pour dédommager les victimes.
Le
Parquet de Khalifa a commencé à entendre les 78 détenus ainsi
que tous les policiers chargés de leur rapatriement à partir
de Salloum jusqu'au Caire. De son côté, le ministre de l'Intérieur,
Habib Al-Adeli, a décidé de déférer les 10 policiers en justice
pour avoir manqué à leur mission et transgressé les instructions
relatives au traitement des détenus.
Les
peines prononcées par la Cour varieront entre mutation, suspension
du travail ou renvoi définitif du service.