Lors d’un déjeuner
chez l’ambassadeur d’un pays occidental en l’honneur du ministre
des Affaires étrangères de son pays, en visite au Caire, la
discussion a porté sur la nécessité d’effectuer des élections
libres en Egypte. Pour celui qui a lancé cet avis, la tenue
d’élections libres est une preuve du sérieux de l’orientation
démocratique du pays. Je n’étais pas d’accord avec cette idée,
que personne n’avait rejetée parmi les 7 invités. Pour moi,
la pratique de la démocratie ne commence pas par les élections
libres. C’est plutôt l’aboutissement du processus démocratique.
Tant que nous n’avons pas entamé les étapes essentielles de
la démocratie, nous ne pouvons pas les brûler pour passer directement
aux élections libres.
En assimilant les élections libres
à la démocratie, nous faisons un amalgame. Car si cela est le
cas, la démocratie serait une tâche facile. Les pays qui sont
parvenus à la pratique réelle de la démocratie l’ont fait après
un travail de longue haleine, qui a nécessité de longues années.
La tenue d’élections libres chez eux n’a pas été le fruit d’une
décision rapide prise du jour au lendemain. Ils ont commencé
en effet par les vrais débuts qui ont abouti nécessairement
à des élections dont les résultats pourraient difficilement
être truqués. Nous pouvons citer l’exemple des dernières élections
américaines entre le président républicain actuel George Bush
et son adversaire démocrate Al Gore. Nous avons vu comment le
peuple américain, représenté par les institutions civiles et
les médias, a suivi de près les résultats à travers le dépouillement
des voix. Il n’y a eu aucune intervention de la police pour
remettre de l’ordre ou pour appuyer un candidat au détriment
d’un autre. Un tel comportement est inimaginable dans ces pays
à cause du respect de la loi et surtout de la puissance de la
société civile où de telles exactions ne peuvent avoir lieu.
Car les élections seraient alors annulées et on demanderait
des comptes aux responsables ayant commis ces infractions.
Pour
ces raisons-là, je m’oppose donc à cantonner le processus
démocratique en un seul et unique volet, à savoir les élections
libres. Je ne considère pas ces dernières comme la baguette
magique qui annoncerait l’avènement de la démocratie. D’ailleurs,
pourrait-il y avoir ce genre d’élections sans avoir au préalable
posé les règles de la démocratie ?
L’un des invités
égyptiens, étonné, m’interpella : vous défendez la démocratie
dans tous vos écrits, alors comment dites-vous aujourd’hui
que nous n’en possédons pas les outils nécessaires ?
J’ai rétorqué
: Je n’avais pas dit que les instruments n’étaient pas présents.
Ils le sont, mais nous devons les mettre en action. Nous avons
un système électoral, une liberté d’expression non négligeable
et une société civile diversifiée. Mais ceci reste insuffisant.
L’important, c’est que la société dispose effectivement de
ces éléments pour devenir plus solide et plus apte à superviser
le processus démocratique, secondée par une loi vigoureuse
qui protège les droits. Avant de passer par ces stades essentiels,
il est prématuré de parler de démocratie.
Ainsi en Egypte,
il existe des milliers d’ONG qui ne sont malheureusement pas
efficaces parce qu’elles sont soumises à une loi qui n’a pas
d’équivalent au monde. Une loi qui accorde au gouvernement
le droit de dissoudre ces associations sans aucune raison
et sans recours à la justice. En vertu de cette loi, le gouvernement,
s’il le veut, peut nommer le conseil d’administration des
ONG.
D’ailleurs, les
voix prônant la liberté et la démocratie se sont élevées pour
l’abrogation de cette loi injuste. Bien que cette loi ait
été examinée par l’Assemblée du peuple, la ministre des Affaires
sociales a fait la sourde oreille aux protestations et la
loi a été promulguée.
Une telle loi
par exemple doit être réexaminée ainsi que la réaction du
Parlement avant de parler de démocratie. Les Parlements qui
se contentent d’adresser des critiques et restent incapables
de changer ce qui mécontente les gens perdent leur légitimité.
La démocratie n’est pas uniquement la liberté d’expression,
mais c’est fondamentalement la liberté de changement.
Passons encore
une fois à la force de la société civile dans les autres sociétés.
Je ne parlerai pas du lobby sioniste par exemple aux Etats-Unis
ni des autres associations politiques qui influencent la prise
de décision. Mais j’avancerai un exemple loin de la politique.
J’ai effectué une visite il y a quelques années dans l’un
des studios du cinéma américain à Hollywood qui a coïncidé
avec la projection d’un film portant atteinte aux Arabes,
produit par ce studio. J’ai demandé à l’un des directeurs
de la production comment ils peuvent diffamer à ce point les
Arabes alors qu’ils n’agissent pas de la même manière avec
les autres minorités aux Etats-Unis. Le directeur me répondit
franchement que personne ne protestait. Ce directeur de la
production m’a raconté qu’un film avait été produit il y a
plusieurs années dans lequel une naine provoquait le rire.
Mais une fois ce film projeté, l’Association de défense des
naines dont l’existence était inconnue pour les responsables
de ce studio a intenté un procès contre eux. Et ils étaient
obligés de verser quelques millions de dollars d’indemnités.
Si c’était le
cas pour un simple film cinématographique, qu’en est-il alors
d’une loi qui est rejetée par les différentes parties concernées,
dont les intérêts seraient lésés ? Sans oublier les groupes
de pression. Chez nous, toute tentative de créer de tels groupes
pourrait être considérée comme illégale. Pourtant à l’étranger,
les outils politiques de la démocratie ne se limitent pas
aux seuls partis, mais comprennent également les groupes de
pression. Essayons à titre d’exemple de former un quelconque
groupe de pression et de lui donner n’importe quelle appellation
et déclarons que son objectif serait d’exercer des pressions
sur le gouvernement pour garantir la transparence des prochaines
élections. Essayons ensuite de contrôler le déroulement des
élections. On sera alors accusé de haute trahison ou de porter
atteinte à la sécurité nationale.
La formation
de tels groupes est l’essence même de la pratique démocratique.
Mais pour y parvenir, il faut reconsidérer de près les lois
en vigueur et pas uniquement la loi sur l’état d’urgence.
D’autant plus qu’il existe des lois taillées sur mesure pour
accorder aux autorités politiques davantage de prérogatives
étouffant les libertés dans la société.
Il est certain
qu’il nous faudra mettre en place de nouvelles lois dont l’objectif
sera de protéger le droit de la société dans la prise de décision.
Aucun pays ne peut prétendre être démocratique alors qu’il
plie sous le joug de la loi d’urgence qui crée un climat non
favorable à l’épanouissement de la démocratie.
Pour terminer,
j’ai conclu que si nous voulons vraiment appliquer la démocratie,
il nous faut au départ construire une base démocratique dont
les outils efficaces permettront de frayer le chemin vers
des élections libres. Des élections auxquelles nous aspirons
tous.