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Par où commence la démocratie ?
Par Mohamed Salmawy
Lors d’un déjeuner chez l’ambassadeur d’un pays occidental en l’honneur du ministre des Affaires étrangères de son pays, en visite au Caire, la discussion a porté sur la nécessité d’effectuer des élections libres en Egypte. Pour celui qui a lancé cet avis, la tenue d’élections libres est une preuve du sérieux de l’orientation démocratique du pays. Je n’étais pas d’accord avec cette idée, que personne n’avait rejetée parmi les 7 invités. Pour moi, la pratique de la démocratie ne commence pas par les élections libres. C’est plutôt l’aboutissement du processus démocratique. Tant que nous n’avons pas entamé les étapes essentielles de la démocratie, nous ne pouvons pas les brûler pour passer directement aux élections libres.

En assimilant les élections libres à la démocratie, nous faisons un amalgame. Car si cela est le cas, la démocratie serait une tâche facile. Les pays qui sont parvenus à la pratique réelle de la démocratie l’ont fait après un travail de longue haleine, qui a nécessité de longues années. La tenue d’élections libres chez eux n’a pas été le fruit d’une décision rapide prise du jour au lendemain. Ils ont commencé en effet par les vrais débuts qui ont abouti nécessairement à des élections dont les résultats pourraient difficilement être truqués. Nous pouvons citer l’exemple des dernières élections américaines entre le président républicain actuel George Bush et son adversaire démocrate Al Gore. Nous avons vu comment le peuple américain, représenté par les institutions civiles et les médias, a suivi de près les résultats à travers le dépouillement des voix. Il n’y a eu aucune intervention de la police pour remettre de l’ordre ou pour appuyer un candidat au détriment d’un autre. Un tel comportement est inimaginable dans ces pays à cause du respect de la loi et surtout de la puissance de la société civile où de telles exactions ne peuvent avoir lieu. Car les élections seraient alors annulées et on demanderait des comptes aux responsables ayant commis ces infractions.

Pour ces raisons-là, je m’oppose donc à cantonner le processus démocratique en un seul et unique volet, à savoir les élections libres. Je ne considère pas ces dernières comme la baguette magique qui annoncerait l’avènement de la démocratie. D’ailleurs, pourrait-il y avoir ce genre d’élections sans avoir au préalable posé les règles de la démocratie ?

L’un des invités égyptiens, étonné, m’interpella : vous défendez la démocratie dans tous vos écrits, alors comment dites-vous aujourd’hui que nous n’en possédons pas les outils nécessaires ?

J’ai rétorqué : Je n’avais pas dit que les instruments n’étaient pas présents. Ils le sont, mais nous devons les mettre en action. Nous avons un système électoral, une liberté d’expression non négligeable et une société civile diversifiée. Mais ceci reste insuffisant. L’important, c’est que la société dispose effectivement de ces éléments pour devenir plus solide et plus apte à superviser le processus démocratique, secondée par une loi vigoureuse qui protège les droits. Avant de passer par ces stades essentiels, il est prématuré de parler de démocratie.

Ainsi en Egypte, il existe des milliers d’ONG qui ne sont malheureusement pas efficaces parce qu’elles sont soumises à une loi qui n’a pas d’équivalent au monde. Une loi qui accorde au gouvernement le droit de dissoudre ces associations sans aucune raison et sans recours à la justice. En vertu de cette loi, le gouvernement, s’il le veut, peut nommer le conseil d’administration des ONG.

D’ailleurs, les voix prônant la liberté et la démocratie se sont élevées pour l’abrogation de cette loi injuste. Bien que cette loi ait été examinée par l’Assemblée du peuple, la ministre des Affaires sociales a fait la sourde oreille aux protestations et la loi a été promulguée.

Une telle loi par exemple doit être réexaminée ainsi que la réaction du Parlement avant de parler de démocratie. Les Parlements qui se contentent d’adresser des critiques et restent incapables de changer ce qui mécontente les gens perdent leur légitimité. La démocratie n’est pas uniquement la liberté d’expression, mais c’est fondamentalement la liberté de changement.

Passons encore une fois à la force de la société civile dans les autres sociétés. Je ne parlerai pas du lobby sioniste par exemple aux Etats-Unis ni des autres associations politiques qui influencent la prise de décision. Mais j’avancerai un exemple loin de la politique. J’ai effectué une visite il y a quelques années dans l’un des studios du cinéma américain à Hollywood qui a coïncidé avec la projection d’un film portant atteinte aux Arabes, produit par ce studio. J’ai demandé à l’un des directeurs de la production comment ils peuvent diffamer à ce point les Arabes alors qu’ils n’agissent pas de la même manière avec les autres minorités aux Etats-Unis. Le directeur me répondit franchement que personne ne protestait. Ce directeur de la production m’a raconté qu’un film avait été produit il y a plusieurs années dans lequel une naine provoquait le rire. Mais une fois ce film projeté, l’Association de défense des naines dont l’existence était inconnue pour les responsables de ce studio a intenté un procès contre eux. Et ils étaient obligés de verser quelques millions de dollars d’indemnités.

Si c’était le cas pour un simple film cinématographique, qu’en est-il alors d’une loi qui est rejetée par les différentes parties concernées, dont les intérêts seraient lésés ? Sans oublier les groupes de pression. Chez nous, toute tentative de créer de tels groupes pourrait être considérée comme illégale. Pourtant à l’étranger, les outils politiques de la démocratie ne se limitent pas aux seuls partis, mais comprennent également les groupes de pression. Essayons à titre d’exemple de former un quelconque groupe de pression et de lui donner n’importe quelle appellation et déclarons que son objectif serait d’exercer des pressions sur le gouvernement pour garantir la transparence des prochaines élections. Essayons ensuite de contrôler le déroulement des élections. On sera alors accusé de haute trahison ou de porter atteinte à la sécurité nationale.

La formation de tels groupes est l’essence même de la pratique démocratique. Mais pour y parvenir, il faut reconsidérer de près les lois en vigueur et pas uniquement la loi sur l’état d’urgence. D’autant plus qu’il existe des lois taillées sur mesure pour accorder aux autorités politiques davantage de prérogatives étouffant les libertés dans la société.

Il est certain qu’il nous faudra mettre en place de nouvelles lois dont l’objectif sera de protéger le droit de la société dans la prise de décision. Aucun pays ne peut prétendre être démocratique alors qu’il plie sous le joug de la loi d’urgence qui crée un climat non favorable à l’épanouissement de la démocratie.

Pour terminer, j’ai conclu que si nous voulons vraiment appliquer la démocratie, il nous faut au départ construire une base démocratique dont les outils efficaces permettront de frayer le chemin vers des élections libres. Des élections auxquelles nous aspirons tous.

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