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Avec la costumière Nahed Nasrallah, les vêtements des personnages sont une espèce de parallèle à leur psychologie et aux caractéristiques d’une époque. Cette ancienne militante de gauche est arrivée au cinéma par hasard, pour ne plus le lâcher.

L’habilleuse d’âmes

Des rideaux de cretonne beige, à bordure travaillée au crochet, interceptent la lumière. En fait, elle les a confectionnés avec des femmes simples de la banlieue cairote de Hélouan, à qui elle apprenait l’art de créer des produits bon marché avec les moyens du bord. Ce, dans le cadre d’un projet non gouvernemental de développement baptisé Bachayer Hélouan. La costumière, également activiste, dit aimer travailler sur le terrain avec les petites gens, au lieu de palabrer ou théoriser entre militants dans des réunions à huis clos. « Souvent lors des réunions, j’ai envie de tourner les choses en dérision », avoue-t-elle, grillant une cigarette, la brandissant machinalement, balançant la chaise. Le mouvement de celle-ci laisse entrevoir le corps en masse de sa chienne Fola, qu’elle a fait coucher par terre. « C’est la chienne du réalisateur et de sa sœur ! », ironise Nahed partageant depuis belle lurette le même appartement « familial » que son frère, le réalisateur Yousri Nasrallah. « Pour une raison mystérieuse, on revient systématiquement à cette maison où l’on a presque toujours vécu à deux. C’est l’appartement de la famille, entre guillemets, car nos parents étaient divorcés. Mon père est parti vivre en Angleterre lorsque j’avais 12 ans. Il est revenu et est mort aussitôt, alors que j’en avais 16. Et ma mère s’est remariée et vit ailleurs ».

La sobriété des rideaux, en tissu local de Nagada, voile une vue exclusive, celle du Nil et de la rue paisible du quartier résidentiel de Zamalek, mais permet quand même de percer les apparences comme elle le fait Nahed Nasrallah en habillant ses personnages. Son univers est souvent un fondu de tons dégradés, de nuances et de combinaisons. Les contrastes sont parfois délibérément utilisés pour donner de l’effet. Finalement, le personnage n’existe-t-il pas à l’intérieur d’un décor ? Ne se définit-il pas par un rapport à un ensemble ? Une certaine simplicité élégante s’insère naturellement dans le paysage. Et l’appartement ressemble carrément au plateau d’une vie. C'est toujours dans cet appartement que Nahed s'est rendu compte qu’elle aimerait faire du cinéma. « Yousri assistait Youssef Chahine pour La Mémoire, qui a été filmé en partie dans cet appartement. Faire un film m’avait alors intéressé. Plus tard, j’ai assisté notre ami, le réalisateur syrien Omar Amiralaï, qui tournait un documentaire au Caire sur le rapport homme-femme ». Pourtant, rien ne l’avait destinée à être costumière. Ses études de sciences politiques, à l’Université du Caire, dans les années 1970, l’avaient plutôt menée à un parcours de militante, rebelle quant à sa bourgeoisie chrétienne d’antan. Elle a alors participé, avec son frère, aux mouvements estudiantins de l’époque, faisant partie de ceux qui réclamaient la démocratie, la liberté d’expression et la transparence, au lendemain de la défaite de 1967. « Ces années durant, on rêvait de changer la face du monde. Ce que j’en ai fait est mien et ce qui en reste est plutôt d’ordre éthique. Une période de folie, hantée par de grands rêves de justice, de socialisme, etc. Après, on découvre que les choses ne se passent pas ainsi ». Et de poursuivre : « Quand on adhère à un mouvement pareil, son rêve partagé avec autrui devient un rêve collectif. Au fur et à mesure, l’on se rend compte que le fait de fonctionner dans des cercles clos tuent l’individualité des hommes, schématisent et du coup, aucun rêve ne serait réalisable, à l’ombre de ce genre de structures étouffantes. Il fallait alors s’insurger contre ces cliques, sinon, avec le temps, on devient borné ».

Si Nahed Nasrallah accepte aujourd’hui d’évoquer ce passé lointain, c’est parce qu’en liaison avec sa propre carrière. Ce qu’elle a fait de sa jeunesse est sien comme elle le répète souvent, mais cette période universitaire a été le véritable tremplin vers la société égyptienne. « J’ai frayé avec toutes sortes de gens ». Pour ce, elle en parle. Elle aurait pu très bien partir pour l’étranger, après avoir effectué ses études scolaires à l’école allemande. Mais l’Université du Caire a été un moyen efficace de rompre avec une culture élitiste. Progressivement, elle a appris à développer une conscience socioculturelle. Une chose que l’on ressent à travers ses designs. Chez elle, les gens ne sont pas des entités qui tombent du ciel mais des êtres qui appartiennent à un milieu, à une structure psychologique et sociale. Le personnage est ainsi un rouage parmi d’autres rouages. « Mon métier n’a rien à voir avec la mode mais relève plutôt de la psychologie, de l’Histoire et de la socioculture », dit-elle. Evidemment, être costumier implique quand même une certaine curiosité quant à la nature humaine. Il faut aimer les gens, avoir envie de les regarder, de les écouter … « Pour un film d’époque tel Baheb al-cima (J’Aime le cinoche), je me suis penchée sur des photos anciennes de la famille du réalisateur et celle du scénariste pour restituer les années 1960, pour visualiser une époque et styliser les personnages. Car les catalogues de mode ne peuvent pas m’indiquer quelle adaptation avait fait telle ou telle classe égyptienne de la mode ». Nasrallah opère de nombreuses lectures pour se situer dans une époque et un milieu donnés. Elle avoue aussi avoir toujours eu un sens de l’observation et de l’organisation, qui l’ont beaucoup aidée à faire ce métier. Un métier auquel elle est venue par hasard. D’ailleurs, des dessins, signés Yvonne Sassinot de Nelle, costumière du film Adieu Bonaparte, accrochés au mur, en témoignent. Lors du tournage d’Adieu Bonaparte, Nahed Nasrallah n’avait signé aucun modèle. « J’étais casting assistante numéro 100. Je coordonnais avec Yvonne car je parlais français. Travaillant sur Le Sixième jour, en 1985, elle a demandé que je l’assiste. Je suis devenue co-designer », se rappelle-t-elle. Cela ne lui avait même pas effleuré l’esprit. Pourtant, son frère et elle avaient fréquenté le réalisateur de La Momie, Chadi Abdel-Salam, depuis très tôt. Ils étaient plus au moins familiers avec ses croquis et ses esquisses, toutefois elle n’a jamais pensé tailler son crayon et dessiner. « Chadi était notre voisin du rez-de-chaussée. Il a été le premier à m’apprendre comment maquiller les yeux. Mais il ne m’a pas directement influencé sur le plan professionnel. J’ai appris le cinéma sur les plateaux de Chahine ».

C'est à presque 40 ans que Nahed Nasrallah a appris à dessiner et à être costumière. Des cours libres aux beaux-arts, un stage à Paris et surtout la lecture d’un livre américain intitulé Using the Left Side of the Brain (Utiliser l’hémisphère gauche du cerveau) lui ont beaucoup servi. Ce dernier ouvrage comportait de multiples exercices visant à activer l’hémisphère gauche du cerveau réservé aux vocations primitives, au détriment de l’hémisphère droit chargé de l’apprentissage et abondant de préjugés. « Chahine n’était pas sûr que j’étais capable de faire tous les costumes de L’Emigré (1994). Il m’a demandé alors d’esquisser une robe sensuelle pour Simihit, durant une scène où elle laisserait exploser sa frustration ». Le test a réussi. Même si ses dessins comportent souvent des problèmes de perspective, ils ont une certaine élégance qui n’est pas donnée aux dessinateurs professionnels. « Elégant ne signifie pas forcément ordonné ou embelli mais approprié. C’est-à-dire quelqu’un mettant un habit qui lui va et qui correspond à ce qu’il est en train de faire ». Et d’ajouter : « Parfois, je joue sur les dissonances pour donner vie à un personnage excentrique. Par exemple dans Porte du soleil, j’ai habillé Béatrice Dale en jean et talons aiguilles, dans des camps de réfugiés palestiniens. Et dans Mercedes (1993), j’ai conçu la robe bleue décorée d’yeux partout, pour le personnage superstitieux d’Afifa, incarnée par Yousra ». Nahed Nasrallah commence à évoquer ses personnages favoris, dans toutes les langues. Une phrase en arabe, une expression en anglais etdes insertions en français, la langue dans laquelle on parlait à la maison et dans laquelle elle n’aime pas du tout lire. Elle avoue s’attacher à ses personnages. Elle les a habillés et trouve du mal à s’en séparer. « J’ai beaucoup aimé Nahila, la femme du personnage principal dans Porte du Soleil. Bien qu’oppressée par les autorités palestiniennes, elle n’a pas dénoncé son mari. Je lui ai gardé sa sensualité et son aspect de survivante, à caractère très fort. Hati, la femme de Ram, dans L’Emigré est aussi l’une de mes préférées. Et le personnage du chanteur dans Le Destin est également très attachant. De toute façon, habiller un personnage est très proche du choix des comédiens ». Elle dépouille les personnages, compte leurs apparitions et leurs tenues, laisse son imagination débridée deviner le reste et invente des styles. « Rien ne me disait à quoi ressemblait la tribu d’Abraham, dans L’Emigré. Je ne voulais pas les habiller comme dans les églises où on les peint souvent en vêtements moyenâgeux. Alors j’ai inventé … ». A ses yeux, dans la vie de tous les jours, le costume et le maquillage déclenchent tout de suite un personnage. Souvent, dit-elle, il lui arrive de se tromper sur les apparences. Car les gens exploitent leurs contradictions. « Quelqu’un de très triste peut mettre des couleurs criardes pour dissimuler sa vulnérabilité. Un habit très sobre peut cacher un tempérament fou. Un hijab bariolé peut capter l’attention plus qu’un habit pudique traditionnel et ainsi de suite ». La costumière fait fondre les contradictions de la même manière que les couleurs pour n’en faire qu’un tout indivisible. L’enfant aisée qui pleurait en route vers l’école en voyant une famille de clochards démunis dormir à même le sol et qui se disait tout le temps : Je veux faire quelque chose, est devenue étudiante insurgée et militante de gauche. La costumière polyglotte s’investit dans la publicité pour gagner un peu d’argent et refuse les films contraires à ses principes. Ce n’est que la descendante du grand Nasrallah, commerçant de la ruelle juive du Vieux-Caire.

Dalia Chams

Jalons

1953 : Naissance au Caire.

1974 : Participation au mouvement estudiantin.

1979 : Maîtrise en sciences politiques, de l’Université du Caire.

1988 : Vol d'été, de Yousri Nasrallah, 1er long métrage en tant que costumière.

1991 : Stage d’une année à Paris, à la Chambre syndicale de couture.

2003 : Costumes de Porte de Soleil, de Yousri Nasrallah (dans les salles au Liban et prochainement au Caire).

2004 : Participation à l’exposition sur l’histoire du cinéma organisée par la Foire de Francfort.

— Sa filmographie compte 19 films. A reçu le prix du Cairo Film Society et celui de South M.Net Awards pour ses designs dans Mercedes, L'Emigré et Le Destin .

 

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