Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Société

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Santé . Les centres médicaux privés spécialisés dans l'expérimentation de nouveaux médicaments prolifèrent. Offrant un traitement gratuit à des patients de condition modeste dont ils se servent comme cobayes, il s'adonnent à des activités contraires à la déontologie et parfois même illégales. Reportage.

La médecine qui tue

Roxy, dans la banlieue d'Héliopolis. Au deuxième étage d'un immeuble luxueux se trouve le « Centre médical général pour le traitement de la décalcification des os ». Les patients affluent en grand nombre, pour la plupart issus de milieux défavorisés. Pourtant, il ne s'agit pas d'un centre dépendant du ministère de la Santé où d'un hôpital public. Pourquoi donc offre-t-il des soins gratuits, s'il s'agit d'un centre privé ? C'est ce que tente de savoir Awatef, une patiente qui vient pour la première fois. Dès 9 heures du matin, cette femme d'une quarantaine d'années, vêtue d’une galabiya noire et portant une longue écharpe sur la tête, se présente au centre. S’appuyant sur sa canne, elle a du mal à avancer. Elle se présente au guichet d'accueil pour s'assurer si ce centre prodigue des soins gratuits. « Je me suis adressée à tous les bureaux du ministère de la Santé pour tenter de me faire soigner gratuitement, mais en vain. Ma voisine m'a dit que votre centre offrait des soins gratuits aux personnes de condition modeste comme moi. Est-ce bien vrai ? Je pense m'être trompée, car il me semble que ce centre est privé », dit Awatef en s'adressant au réceptionniste. Ce dernier l'accueille chaleureusement et avec un large sourire. Il lui confirme que le centre est bien privé. « Tous les soins que nous prodiguons sont gratuits à condition de savoir de quoi vous souffrez », lui explique Essam, le réceptionniste, après avoir enregistré son nom sur une longue liste.

Une équation pas facile à comprendre. Mais Awatef ne se pose pas trop de questions. Pourvu qu'elle se fasse soigner, pense-t-elle. Elle ne sait pas qu'elle fera office, comme tant d'autres, de cobaye. Le mot ne sera à aucun moment prononcé. Elle se contente de se diriger vers la salle d'attente, comme Essam lui a signalé, et d'attendre son tour. La salle grouille de monde, les malades ne cessent d'affluer. Hommes et femmes plutôt âgés sont là pour une consultation. Un point commun entre tout ce monde : leur allure reflète qu'ils sont de condition plutôt modeste. Deux secrétaires font un va-et-vient incessant, elles aident les nouveaux patients et futurs cobayes à remplir leurs fiches de renseignements et pour ceux qui ont subi un examen médical, elles notent les traitements qu’ils doivent suivre.

La plupart de ces personnes âgées souffrent de décalcification des os ou de rhumatismes. « Je n’ai pas réussi à avoir l’accord du ministère de la Santé pour obtenir des soins et des médicaments gratuits. Il faut avoir du piston, sinon c'est le parcours du combattant, des démarches qui n'en finissent pas, une longue attente et des résultats peu sûrs », se plaint Sayed, ancien chauffeur de taxi qui a dû arrêter le travail, car souffrant de rhumatismes.

Enfin, l'homme qui se trouve à la réception appelle Awatef. Une infirmière s'avance vers elle et avec beaucoup d'attention l’accompagne vers la salle de consultation où un médecin l'accueille. Il la met à l'aise lui disant que tout va bien se passer, puis commence à lui poser un tas de question concernant son statut social. Et sans attendre, il lui fait passer un examen médical pointilleux et une radio. Awatef est impressionnée par cette consultation. Diagnostic du médecin, elle a des rhumatismes et le traitement qu'elle doit suivre coûte un peu cher.

Il lui apprend que la boite de Afara, 300 mg, contenant seulement trois cachets, est vendue à 350 L.E. « Ne craignez rien, nous allons vous remettre gratuitement le médicament pour une période de trois semaines. En échange, il vous faudra porter votre signature sur ces papiers », lui dit le médecin.

A titre indicatif, il est porté sur ce fichier que ce médicament non homologué par le ministère de la Santé est tout nouveau et qu'il a été expérimenté sur de nombreux malades. Pire, ce médicament provoque des effets secondaires graves et 10 % des malades qui l'ont pris ont été atteints de cécité, de cancers ou ont fait une embolie. Le médecin fait tout pour éviter que Awatef ne parcourt le fichier, lui disant que ce ne sont que de simples formalités ou des mesures bureaucratiques


Risquer sa vie pour 1 500 L.E.

Après avoir expérimenté le nouveau médicament sur un nombre déterminé de patients, un rapport va être établi et envoyé à la société pharmaceutique ayant produit le médicament. Ce rapport va être étudié par des responsables du ministère de la Santé qui par la suite donneront ou non leur approbation quant à sa mise en vente. Il s’avère que ces compagnies pharmaceutiques choisissent souvent les pays sous-développés pour expérimenter leurs nouveaux médicaments.

Selon Mamdouh Gabr, le responsable du département des médicaments au ministère de la Santé, le ministère n'accorde d'autorisation à un centre médical qu’après avoir vérifié la nature de son activité. Il n'est pas interdit de mener ce genre d'expériences, mais sous certaines conditions. Et c'est seulement si ces conditions sont respectées que les centres obtiennent une autorisation du ministère. Pourtant, certains d'entre eux exploitent ces autorisations et s'adonnent à ce genre d'activité dans la clandestinité sans aviser les malades ni les informer de la nature de l’expérience et du danger qu’ils encourent. S'ils sont pris en flagrant délit, les responsables de ce centre seront condamnés à des peines de prison, à verser des amendes d'au moins 20 000 L.E. Quant au centre, il sera fermé pour toujours. C'est ce qui est arrivé, il y a deux semaines à deux autres centres médicaux situés à Roxy et Almaza et qui s'adonnaient à ce genre d'activité illégale et dangereuse.

Or, les responsables au ministère de la Santé refusent de révéler le nombre de centres qui ont été fermés dans d’autres gouvernorats pour ne pas effrayer l’opinion publique. Pour sa part, le syndicat des médecins a réglementé les expériences des nouveaux médicaments sur des patients en se référant sur le respect des droits de l’homme : le centre se doit d'informer le malade sur les effets secondaires. Les expériences doivent être effectuées sous la surveillance d’un médecin compétent. Il est interdit au praticien de poursuivre toute expérimentation si la vie ou la santé d'un patient est menacée.

Effrayé de découvrir que ce centre se sert des patients, notamment les pauvres, comme cobayes, Awatef hésite de porter sa signature. Pour la convaincre, le médecin lui promet qu’une somme de 1 500 L.E. lui sera versée à la fin du traitement. « En outre, vous ne serez plus obligée de parcourir chaque semaine ce trajet, puisque un médecin se déplacera spécialement pour venir vous soigner », lui assure-t-il en lui tendant un stylo. Face à cette offre alléchante, Awatef cède et signe. Elle sort soutenue par sa canne tout en rêvant de l’argent qu’elle va toucher.

Sayed, le chauffeur du taxi, passera juste après Awatef. Et c'est le même scénario qui se répète, mais il refusera l'offre. « Je ne risquerais pas ma vie pour quelques sous. Je ne veux en aucun cas être atteint d'une maladie plus grave, même si celle-ci risque de m'emporter bientôt », lâche Sayed en criant. Si Sayed n'a pas cédé à la tentation, ces centres recourront à mille et une astuces pour être persuasifs et il y aura des dizaines, voire des centaines d'autres qui se feront facilement duper. Au risque de leur vie.

Chahinaz Gheith

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631