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| Santé .
Les centres médicaux privés spécialisés
dans l'expérimentation de nouveaux médicaments prolifèrent.
Offrant un traitement gratuit à des patients de condition modeste
dont ils se servent comme cobayes, il s'adonnent à des activités
contraires à la déontologie et parfois même illégales. Reportage.
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La médecine qui tue
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Roxy, dans la banlieue
d'Héliopolis. Au deuxième étage d'un immeuble luxueux se trouve
le « Centre médical général pour le traitement de la
décalcification des os ». Les patients affluent en
grand nombre, pour la plupart issus de milieux défavorisés.
Pourtant, il ne s'agit pas d'un centre dépendant du ministère
de la Santé où d'un hôpital public. Pourquoi donc offre-t-il
des soins gratuits, s'il s'agit d'un centre privé ? C'est
ce que tente de savoir Awatef, une patiente qui vient pour la
première fois. Dès 9 heures du matin, cette femme d'une quarantaine
d'années, vêtue d’une galabiya noire et portant une longue écharpe
sur la tête, se présente au centre. S’appuyant sur sa canne,
elle a du mal à avancer. Elle se présente au guichet d'accueil
pour s'assurer si ce centre prodigue des soins gratuits. « Je
me suis adressée à tous les bureaux du ministère de la Santé
pour tenter de me faire soigner gratuitement, mais en vain.
Ma voisine m'a dit que votre centre offrait des soins gratuits
aux personnes de condition modeste comme moi. Est-ce bien vrai ?
Je pense m'être trompée, car il me semble que ce centre est
privé », dit Awatef en s'adressant au réceptionniste.
Ce dernier l'accueille chaleureusement et avec un large sourire.
Il lui confirme que le centre est bien privé. « Tous
les soins que nous prodiguons sont gratuits à condition de savoir
de quoi vous souffrez », lui explique Essam, le réceptionniste,
après avoir enregistré son nom sur une longue liste.
Une équation pas
facile à comprendre. Mais Awatef ne se pose pas trop de questions.
Pourvu qu'elle se fasse soigner, pense-t-elle. Elle ne sait
pas qu'elle fera office, comme tant d'autres, de cobaye. Le
mot ne sera à aucun moment prononcé. Elle se contente de se
diriger vers la salle d'attente, comme Essam lui a signalé,
et d'attendre son tour. La salle grouille de monde, les malades
ne cessent d'affluer. Hommes et femmes plutôt âgés sont là pour
une consultation. Un point commun entre tout ce monde :
leur allure reflète qu'ils sont de condition plutôt modeste.
Deux secrétaires font un va-et-vient incessant, elles aident
les nouveaux patients et futurs cobayes à remplir leurs fiches
de renseignements et pour ceux qui ont subi un examen médical,
elles notent les traitements qu’ils doivent suivre.
La plupart de ces
personnes âgées souffrent de décalcification des os ou de rhumatismes.
« Je n’ai pas réussi à avoir l’accord du ministère de
la Santé pour obtenir des soins et des médicaments gratuits.
Il faut avoir du piston, sinon c'est le parcours du combattant,
des démarches qui n'en finissent pas, une longue attente et
des résultats peu sûrs », se plaint Sayed, ancien chauffeur
de taxi qui a dû arrêter le travail, car souffrant de rhumatismes.
Enfin, l'homme
qui se trouve à la réception appelle Awatef. Une infirmière
s'avance vers elle et avec beaucoup d'attention l’accompagne
vers la salle de consultation où un médecin l'accueille. Il
la met à l'aise lui disant que tout va bien se passer, puis
commence à lui poser un tas de question concernant son statut
social. Et sans attendre, il lui fait passer un examen médical
pointilleux et une radio. Awatef est impressionnée par cette
consultation. Diagnostic du médecin, elle a des rhumatismes
et le traitement qu'elle doit suivre coûte un peu cher.
Il lui apprend
que la boite de Afara, 300 mg, contenant seulement trois
cachets, est vendue à 350 L.E. « Ne craignez rien, nous
allons vous remettre gratuitement le médicament pour une période
de trois semaines. En échange, il vous faudra porter votre signature
sur ces papiers », lui dit le médecin.
A titre indicatif,
il est porté sur ce fichier que ce médicament non homologué
par le ministère de la Santé est tout nouveau et qu'il a été
expérimenté sur de nombreux malades. Pire, ce médicament provoque
des effets secondaires graves et 10 % des malades qui l'ont
pris ont été atteints de cécité, de cancers ou ont fait une
embolie. Le médecin fait tout pour éviter que Awatef ne parcourt
le fichier, lui disant que ce ne sont que de simples formalités
ou des mesures bureaucratiques
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Risquer sa vie pour 1 500 L.E.
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Après avoir expérimenté
le nouveau médicament sur un nombre déterminé de patients,
un rapport va être établi et envoyé à la société pharmaceutique
ayant produit le médicament. Ce rapport va être étudié par
des responsables du ministère de la Santé qui par la suite
donneront ou non leur approbation quant à sa mise en vente.
Il s’avère que ces compagnies pharmaceutiques choisissent
souvent les pays sous-développés pour expérimenter leurs nouveaux
médicaments.
Selon Mamdouh
Gabr, le responsable du département des médicaments au ministère
de la Santé, le ministère n'accorde d'autorisation à un centre
médical qu’après avoir vérifié la nature de son activité.
Il n'est pas interdit de mener ce genre d'expériences, mais
sous certaines conditions. Et c'est seulement si ces conditions
sont respectées que les centres obtiennent une autorisation
du ministère. Pourtant, certains d'entre eux exploitent ces
autorisations et s'adonnent à ce genre d'activité dans la
clandestinité sans aviser les malades ni les informer de la
nature de l’expérience et du danger qu’ils encourent. S'ils
sont pris en flagrant délit, les responsables de ce centre
seront condamnés à des peines de prison, à verser des amendes
d'au moins 20 000 L.E. Quant au centre, il sera fermé
pour toujours. C'est ce qui est arrivé, il y a deux semaines
à deux autres centres médicaux situés à Roxy et Almaza et
qui s'adonnaient à ce genre d'activité illégale et dangereuse.
Or, les responsables
au ministère de la Santé refusent de révéler le nombre de
centres qui ont été fermés dans d’autres gouvernorats pour
ne pas effrayer l’opinion publique. Pour sa part, le syndicat
des médecins a réglementé les expériences des nouveaux médicaments
sur des patients en se référant sur le respect des droits
de l’homme : le centre se doit d'informer le malade sur
les effets secondaires. Les expériences doivent être effectuées
sous la surveillance d’un médecin compétent. Il est interdit
au praticien de poursuivre toute expérimentation si la vie
ou la santé d'un patient est menacée.
Effrayé de découvrir
que ce centre se sert des patients, notamment les pauvres,
comme cobayes, Awatef hésite de porter sa signature. Pour
la convaincre, le médecin lui promet qu’une somme de 1 500
L.E. lui sera versée à la fin du traitement. « En
outre, vous ne serez plus obligée de parcourir chaque semaine
ce trajet, puisque un médecin se déplacera spécialement pour
venir vous soigner », lui assure-t-il en lui tendant
un stylo. Face à cette offre alléchante, Awatef cède et signe.
Elle sort soutenue par sa canne tout en rêvant de l’argent
qu’elle va toucher.
Sayed, le chauffeur
du taxi, passera juste après Awatef. Et c'est le même scénario
qui se répète, mais il refusera l'offre. « Je ne risquerais
pas ma vie pour quelques sous. Je ne veux en aucun cas être
atteint d'une maladie plus grave, même si celle-ci risque
de m'emporter bientôt », lâche Sayed en criant. Si
Sayed n'a pas cédé à la tentation, ces centres recourront
à mille et une astuces pour être persuasifs et il y aura des
dizaines, voire des centaines d'autres qui se feront facilement
duper. Au risque de leur vie.
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| Chahinaz
Gheith |
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