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Louqsor .
Le projet de mise en valeur
touristique de la ville prévoit la démolition des habitations
précaires situées près du temple de Karnak. Attachée
à son style de vie, la population refuse de partir et
redoute la destruction de son lieu de vie. Reportage.
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| L'angoisse
du délogement |
Magdi,
employé de l’Organisme des monuments, s'apprête à se
rendre au travail. Avant de quitter son domicile, il
ne manque pas, comme d'habitude, d'asséner sa femme
d'instructions : « N’ouvre la porte à personne,
et surtout pas aux conseillers municipaux. Ne réceptionne
ni ne signe aucun papier et appelle-moi en cas d’urgence ».
Chemin faisant, il rencontre ses voisins, les salue
et leur pose la même question que tous le jours : « Y
a-t-il du nouveau ? ».
Car les
habitants de la zone située à proximité du temple de
Karnak, à Louqsor, vivent dans l'incertitude, depuis
ce jour de 1996 où ils ont entendu parler de projets
de développement de la ville. « C’est notre
terre et ces maisons ont été héritées par nos ancêtres.
Pourquoi veulent-ils les raser ? », s'interrogent
souvent les habitants des 200 maisons que l'Etat veut
démolir afin de protéger les sites archéologiques et
promouvoir le tourisme. Avec le temps, la présence de
cette zone d'habitation construite illégalement est
devenue un fait accompli. De nombreux propriétaires
ont même fini par régulariser leur situation avec la
municipalité afin de s'offrir certaines commodités :
eau, électricité et égouts. « Les responsables
ont procédé à des expertises, fait des déclarations
aux médias et il a été décidé de nous déloger. Depuis,
nous vivons dans l'angoisse de perdre nos maisons »,
explique Magdi. Il ajoute qu'aujourd'hui, le problème
n’est plus celui de rester ou de partir. Il est surtout
d'être angoissé par un délogement imminent.
Magdi était
alors encore lycéen lorsqu’il voyait son père et les
autres habitants se réunir pour défendre leur cause
face à une décision officielle qui risque fort de chambouler
leur vie. Depuis le décès de son père, il a pris la
relève et suit de près l'évolution de la situation.
Aussitôt
arrivé au bureau, Magdi parcourt la presse dans l'espoir
d'y trouver quelque chose sur la démolition de son lieu
de résidence. « Ces derniers temps, nous sommes
au cœur de l’actualité », avance-t-il. Son
collègue Hamdi sort un porte-documents dans lequel il
a rassemblé tous les articles concernant le développement
de Louqsor. Il lui adresse une coupure de presse dans
laquelle il est question des mesures prises concernant
le délogement des habitants installés près du temple
de Karnak. Les deux employés parcourent attentivement
l'article et restent pensifs. A qui s'adresser pour
en savoir plus ? Car Magdi s'est habitué à s'informer
par lui-même. Parfois il parvient à arracher une bribe
d'informations confidentielles de la part des institutions
gouvernementales.
Selon Holeil
Ghali, directeur général des monuments de la Haute-Egypte,
la zone qui s'étend du temple de Karnak à celui de Mout
contient des sites archéologiques qu'il faut mettre
au jour. « La présence de ces maisons empêche
les archéologues de procéder aux fouilles. La procédure
de démolition aurait dû avoir lieu depuis bien longtemps »,
lance Holeil. Il ajoute que d'année en année, une telle
mesure devient de plus en plus difficile à entreprendre
vu le nombre croissant des habitants. D'après les statistiques,
ils sont 40 318 sur la zone cette année. Un chiffre
qui doublera dans une dizaine d'années.
Quant au
Conseil civil, ce qui l'intéresse c'est l’apparence
de la ville, qui selon les responsables est altérée
par ce genre d'habitations précaires. « Reloger
les habitants n'est qu'une mesure parmi tant d'autres
qui entre dans ce grand projet de développement de la
ville. Nous avons l’intention de construire une route
qui partira de l’ancien port pharaonique et ira jusqu'au
temple de Karnak en passant par celui de Louqsor et
par le chemin des béliers », explique le général
Al-Dessouqi Al-Banna, président du Conseil civil de
Louqsor, dont l'ambition est de transformer la ville
en un musée à ciel ouvert.
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Boucs émissaires
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Ces
habitants, accusés de pillage de monuments historiques
et qui selon les responsables entravent le projet de développement
de la ville, sont devenus des boucs émissaires.
Pris entre
les décisions du Haut Conseil des monuments et ceux de
la municipalité, ils ne savent plus quoi faire. « Comment
osent-ils nous traiter de pilleurs ? Nous avons passé
notre vie auprès de ces monuments anciens dont nous sommes
fiers. Nous sommes les premiers à les protéger »,
lance, furieux, Hag Nagui, 70 ans. Il ajoute que les habitants
ne sont pas contre les projets de développement, puisque
c'est pour le bien de leur ville. La preuve en est que
ceux qui vendaient des objets souvenir aux touristes ont
accepté de faire leur commerce dans des locaux aménagés
par le gouvernement, loin du site archéologique.
Sa journée
de travail terminée, Magdi s'apprête à rentrer chez lui.
Arrivé, une mauvaise nouvelle l'attend : le toit
de sa maison s'est effondré. Sa femme et ses enfants ont
échappé de justesse à la mort. Ce sont ses voisins qui
ont secouru sa famille. « C'est la troisième fois
que ce toit tombe cette année. Depuis qu'il s'est effondré
pour la première fois il y a trois ans, je n'ai pas pu
le réparer correctement, car le conseil civil refuse de
me remettre un permis de construire », explique
Magdi.
En plus des
problèmes d'eau, et d'électricité, de plus en plus de
maisons menacent de s'effondrer en raison de leur manque
d'entretien et de leur fondations fragiles. De nombreuses
personnes souhaitent pourtant quitter les lieux, mais
elles refusent les solutions proposées par le gouvernement.
« On est prêt à partir à condition que les responsables
tiennent compte de certains facteurs qui à l'avenir nous
épargneront d'autres souffrances », explique
Hag Nagui. Il ajoute qu'on leur a demandé de s'installer
à Tiba Al-Guédida, une ville nouvelle située à 15 km de
Louqsor. Une proposition que personne n'a acceptée.
Aujourd'hui,
le Conseil civil tente de les convaincre de s'installer
à Ard Badrane, située à 2 km seulement de Louqsor. « Ce
n'est pas loin, mais c'est insuffisant. Il nous faut les
commodités et les services auxquels nous nous sommes habitués.
Nous voulons aussi qu'il y ait des moyens de transport »,
dit Farouq, propriétaire d'un bazar pour touristes. Et
puis, il y a le problème de la superficie des nouveaux
logements. Actuellement, ils habitent dans des maisons
spacieuses construites sur un ou deux étages avec un coin
réservé aux chèvres et moutons. Selon Farouq, ils veulent
maintenir leur style de vie et seront incapables de vivre
dans des appartements exigus.
En attendant
que les responsables résolvent ces problèmes, certains
habitants en ont eu assez de cette situation et continuent
à enfreindre la loi. « Combien d'années faudra-t-il
encore attendre ? », se demande Fathi, 65
ans, qui a repoussé le mariage de son fils de trois ans
faute d'être autorisé à lui construire une maison. Avant
qu'il ne se décide à construire un deuxième étage au-dessus
de la sienne pour le loger.
Et il n'est
pas le seul à se rebeller et transgresser la loi. Selon
Amin, la situation est délicate, car l'Organisme des monuments
ne peut que déposer des plaintes contre ces contrevenants.
« Cette procédure qui n'a jamais abouti à la démolition
d'une construction. Il semble que le rôle de la police
dans notre ville se limite à protéger les touristes »,
lance-t-il. Il ne reste à ces habitants qu'à continuer
à mener leur vie tranquillement. Comme si les projets
de réaménagement de Louqsor n'existaient pas. |
| Hanaa
El-Mekkawi |
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