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Dans Le Palais du mariage, un roman mi-réaliste mi-fantastique, l'écrivain égyptien Abdel-Salam Al-Emari met en scène l'amour exclusif d'un père pour sa fille, prêt à lui construire un palais à n'importe quel prix à l'occasion de ses noces. En voici un extrait.

Le Palais du mariage

Lorsque la belle eut atteint quinze ans, elle devint pour la famille la joie de toute une vie. Le moment de son mariage légendaire avec le cousin parti pour ses études était venu. Bientôt, dans quelques mois, il aurait fini ses études.

La famille attend cet événement avec impatience ; c'est la seule joie qui leur est promise depuis longtemps. Le père de la belle, le cheikh Salem Al-Hamad, le puissant gouverneur de la ville, a décidé de tordre le cou à l'histoire et de fixer l'image sur le moment de sa joie pour sa fille, pour laquelle il se meurt de passion.

Mais le cousin ne prêta aucune attention à tout ce qu'ils lui firent miroiter. Il continuait à étudier la vie occidentale du côté qu'il aimait, servait sa spécialisation, sa profession et ses rêves personnels. Cela faisait de longues années qu'il avait quitté le pays. Son père avait dit : on peut te garantir un poste élevé, le poste de ministre de la Culture n'est pas encore pourvu.

Quand le père appelle Nagwa, il se désaltère ; son nom rafraîchit son cœur et l'apaise du feu du désert qui les entoure. Quand la mère entend son nom, elle entre en extase et s'enorgueillit d'être la mère de ce printemps et de ce nectar.

Le cheikh Salem avait promis à sa femme de construire un palais à l'occasion du mariage de la belle, à rajouter aux autres palais. Un palais qui resterait le témoin auprès des générations à venir de leur mariage légendaire. Pendant ses voyages, il avait choisi ce qu'il y avait de plus beau dans chaque palais pour construire le palais de son mariage exceptionnel.

Le cheikh prenait son petit-déjeuner près de la fontaine d'amour qu'il avait importée d'Italie pour son épouse Aliaa. Il ne permettait à personne de s'en approcher. Elle était faite de formes de petites femmes ; l'eau jaillissait de leurs bouches et de toutes leurs ouvertures. Elle était faite d'albâtre couleur ivoire. Tous les genres d'oiseaux s'ébattaient dans le jardin du palais, on y trouvait aussi des arbres verts très fertiles qui dégageaient des odeurs fortes provoquant l'étonnement et la joie, et insufflant à tous ceux qui s'y promenaient le plaisir et l'espoir.

Pendant qu'ils se préparaient à prendre le petit-déjeuner, Nagwa arrivait, précédée par son odeur. Le bonheur et la joie augmentaient sur son visage et Aliaa prépara une somptueuse chaise à ses côtés.

Ils prirent leur petit-déjeuner dans la sérénité et le calme sur une musique familière mêlée au gazouillement des oiseaux, bercés par les odeurs fraîches et mûres mêlées aux odeurs des autres fleurs de toutes les formes et de tous les genres.

Une abeille lance un youyou de joie, s'approche, s'éloigne puis erre autour. Le père la caresse de son chasse-mouches en soie. Les mosaïques dans l'espace où ils sont assis forment d'autres genres de fleurs et de dessins, à travers lesquels se développe l'herbe verte.

***

 

Ils parlèrent de choses et d'autres. Aliaa lui signala sans beaucoup de mots l'importance de la question de la construction du palais et du mariage. Elle était éblouie par tout ce qui était nouveau dans sa vie, pour casser la monotonie de ses journées et leur lent écoulement. Jamais auparavant elle n'avait eu une compagnie aussi intime, et aussi joyeuse. Le père était toujours très occupé ; elle n'avait jamais vu sa mère à la féminité imposante comme elle l'avait vue aujourd'hui, et elle n'avait jamais vu leur jardin aussi beau que ce jour-là. Et le bourdonnement de cette abeille était incomparable, même à la musique la plus douce ou la plus entraînante.

L'écoulement de l'eau de la fontaine s'adoucit jusqu'à ce qu'elle lui anesthésiât les nerfs. Elle s'imagina être dans un rêve absolu sans début ni fin.

Elle accepte tout ce que dit le père, sans commentaire ni opposition. Elle ne se posait aucune question. La mère sait très bien que ce n'est pas la nature de sa belle ; tout chez elle est sujet à discussion, pourquoi alors est-elle ainsi entraînée, opinant de la tête à tout ce qu'elle dit ?

Il lui étala tout ce qui pouvait l'intéresser, tout ce qui pouvait être dans son intérêt, avec la participation de la mère qui dressait les plans et les mettait à exécution, jusqu'au choix de la compagnie et l'organisation de l'ambiance.

Qu'est-ce qui a soudain grisé le paon du jardin, le poussant à se montrer dans toute sa magnificence, à faire la roue ? Il est imbu de lui-même face à toutes les créatures de Dieu qui l'entourent, et qui, elles ressentent du bonheur à sa vue, le cou étiré, se pavanant avec une lenteur exagérée comme s'il était roi, d'une beauté et d'une séduction imposantes ; ses plumes sont de couleur vert olive. Il s'approcha d'eux en agitant son aigrette, lançant un cri historique, donnant ainsi son accord à ce à quoi ils étaient en train de penser. Sa roue multicolore s'étend, ses plumes inférieures balayent le sol. Ses jambes s'ouvrent d'en bas ; il les fixe de ses griffes, il les regarde puis lance à nouveau son cri. Il a les couleurs joyeuses de l'arc-en-ciel. Les plumes de sa queue en éventail viennent d'un rassemblement en série cohérent au-dessus de sa rousseur derrière le cou orgueilleux. Ils s'entretinrent avec lui et de lui, et des autres oiseaux de leur jardin.

Le cheikh discuta avec eux l'importance de construire un palais à la hauteur des noces de la belle. Quand il parla à l'un de ses frères, de ses rêves, de son désir et de son idée d'organiser un concours international, il se tut et ne répondit pas. Sa réponse prit la forme d'une question : pourquoi ne pas être plus temporisé dans nos actes et nos paroles ? Il en resta interdit. Cela faisait un certain temps qu'il préparait le mariage de la belle. Il avait déjà imaginé un palais historique. Déjà, il n'entendait plus le reste de la réponse : le pays était plein d'importants bureaux d'architecture, auxquels tu peux faire appel.

Il n'avait pas pris garde au fait que cela faisait longtemps qu'il était là, debout. C'était la première fois qu'il voyait la foule dans le hall luxueux. Ils étaient venus pleins d'espoir et adressaient leurs supplications au gouverneur, entièrement confiant en lui, le connaissant depuis longtemps. Mais ils le virent totalement incapable de parler ou de se concentrer. Il alluma une cigarette, sans prêter attention à ce qui l'entourait, ni aux regards et aux clins d'œil que s'échangeaient les gens. Leurs cure- dents leur donnèrent la patience d'attendre. Il récupéra son calme et observa un instant de concentration. Il s'attendait à ce que rien ne reste calme ; d'après la loi du mouvement, le changement devait avoir lieu. Peut-être était-ce cette décision qu'il avait reçue dans un moment d'émotion de dirigeant. Aucune force au monde ne l'empêcherait de réaliser son désir et sa joie de Nagwa. Eux étaient assis, attendant qu'il dépasse sa colère. Il finit par se dire que tout ce qu'il possédait, tous ses gains et tout son héritage n'auraient aucune valeur ni intérêt, car en effet si sa fille ne pouvait profiter de tout cela, qui le ferait ? Il n'avait pas d'autre enfant qu'elle et il n'avait pas la capacité d'aller vers une autre femme qu’Aliaa. Elle l'avait pris sous son aile et il savait, pour en avoir connu d'autres, qu'aucune femme ne possédait sa féminité ni sa tendresse. Elle possédait une telle présence, d'où avait-elle gagné tout cela jusqu'à en conserver pour elle-même le jus de la féminité ? Ou alors était-ce Nagwa, qui avait possédé son cœur au point qu’Aliaa était devenue pour lui la fin du monde ?

***

 

Il se demandait comment régler ce problème sans provoquer l'ire de la famille et comment conserver son équilibre pour pouvoir être heureux avec Nagwa et Aliaa aussi. Il ne lui restait plus qu'à attendre. Personne ne pourrait le prendre par la main s'il ne savait pas patienter.

Il se rappela des gens qui attendaient sans impatience, à se curer les dents. Il n'était pas très enthousiaste à l'idée de remplir le devoir que lui imposait son poste. Il se disait que lrenvoyer maintenant serait un devoir qui leur irait bien. Mais de peur que ses mauvais points ne s'accumulent, il supporta leur présence et réprima son agacement pendant qu'il prenait acte de leurs revendications, l'air terne et sans enthousiasme.

Ils étaient, comme d'habitude, alignés dans l'ordre, d'après l'ordre d'entrée sur les nombreuses chaises jaunes qui avaient été importées lors d'une transaction énorme et qui avaient été distribuées dans tous les coins du pays. Leurs chaussures étaient alignées selon le même ordre. C'étaient des sandales qui avaient à l'un de leurs coins une oreille ronde prévue pour l'insertion du gros orteil. Ils portaient des abayas de toutes les couleurs et de toutes les formes. Ils croisaient les jambes et pouvaient voir ainsi leurs pieds noirs, aux fissures claires sur les côtés, les talons et la plante. Ils pouvaient voir aussi leurs varices rouges, leurs blessures et leurs abcès, et sentir les mauvaises odeurs qui emplissaient le grand hall.

Traduction de Dina Heshmat

Abdel-Salam Al-Emari

Il a obtenu son diplôme d'architecte en 1975 de l'Université de Hélouan et a commencé sa carrière d'écrivain en 1967 en faisant paraître dans la presse certains de ses écrits (Sabah Al-Kheir et Megallet Al-Adab). Ce n'est qu'à partir des années 1980 qu'il publie ses œuvres. Ilhah (Insistance) en 1986, puis Chams baydaa (Soleil blanc) en 1989, et Eklil min al-zohour (Bouquet de roses) en 1991. Il publie également cinq romans dont Ehbétou Misr (Descendez l'Egypte) en 1997 et Al-Nakhil al-malaki (Les palmiers royaux).

 

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