| Lorsque
la belle eut atteint quinze ans, elle devint pour la famille
la joie de toute une vie. Le moment de son mariage légendaire
avec le cousin parti pour ses études était venu. Bientôt,
dans quelques mois, il aurait fini ses études.
La
famille attend cet événement avec impatience ; c'est
la seule joie qui leur est promise depuis longtemps. Le père
de la belle, le cheikh Salem Al-Hamad, le puissant gouverneur
de la ville, a décidé de tordre le cou à l'histoire et de
fixer l'image sur le moment de sa joie pour sa fille, pour
laquelle il se meurt de passion.
Mais
le cousin ne prêta aucune attention à tout ce qu'ils lui firent
miroiter. Il continuait à étudier la vie occidentale du côté
qu'il aimait, servait sa spécialisation, sa profession et
ses rêves personnels. Cela faisait de longues années qu'il
avait quitté le pays. Son père avait dit : on peut te
garantir un poste élevé, le poste de ministre de la Culture
n'est pas encore pourvu.
Quand
le père appelle Nagwa, il se désaltère ; son nom rafraîchit
son cœur et l'apaise du feu du désert qui les entoure. Quand
la mère entend son nom, elle entre en extase et s'enorgueillit
d'être la mère de ce printemps et de ce nectar.
Le
cheikh Salem avait promis à sa femme de construire un palais
à l'occasion du mariage de la belle, à rajouter aux autres
palais. Un palais qui resterait le témoin auprès des générations
à venir de leur mariage légendaire. Pendant ses voyages, il
avait choisi ce qu'il y avait de plus beau dans chaque palais
pour construire le palais de son mariage exceptionnel.
Le
cheikh prenait son petit-déjeuner près de la fontaine d'amour
qu'il avait importée d'Italie pour son épouse Aliaa. Il ne
permettait à personne de s'en approcher. Elle était faite
de formes de petites femmes ; l'eau jaillissait de leurs
bouches et de toutes leurs ouvertures. Elle était faite d'albâtre
couleur ivoire. Tous les genres d'oiseaux s'ébattaient dans
le jardin du palais, on y trouvait aussi des arbres verts
très fertiles qui dégageaient des odeurs fortes provoquant
l'étonnement et la joie, et insufflant à tous ceux qui s'y
promenaient le plaisir et l'espoir.
Pendant
qu'ils se préparaient à prendre le petit-déjeuner, Nagwa arrivait,
précédée par son odeur. Le bonheur et la joie augmentaient
sur son visage et Aliaa prépara une somptueuse chaise à ses
côtés.
Ils
prirent leur petit-déjeuner dans la sérénité et le calme sur
une musique familière mêlée au gazouillement des oiseaux,
bercés par les odeurs fraîches et mûres mêlées aux odeurs
des autres fleurs de toutes les formes et de tous les genres.
Une
abeille lance un youyou de joie, s'approche, s'éloigne puis
erre autour. Le père la caresse de son chasse-mouches en soie.
Les mosaïques dans l'espace où ils sont assis forment d'autres
genres de fleurs et de dessins, à travers lesquels se développe
l'herbe verte.
***
Ils
parlèrent de choses et d'autres. Aliaa lui signala sans beaucoup
de mots l'importance de la question de la construction du
palais et du mariage. Elle était éblouie par tout ce qui était
nouveau dans sa vie, pour casser la monotonie de ses journées
et leur lent écoulement. Jamais auparavant elle n'avait eu
une compagnie aussi intime, et aussi joyeuse. Le père était
toujours très occupé ; elle n'avait jamais vu sa mère
à la féminité imposante comme elle l'avait vue aujourd'hui,
et elle n'avait jamais vu leur jardin aussi beau que ce jour-là.
Et le bourdonnement de cette abeille était incomparable, même
à la musique la plus douce ou la plus entraînante.
L'écoulement
de l'eau de la fontaine s'adoucit jusqu'à ce qu'elle lui anesthésiât
les nerfs. Elle s'imagina être dans un rêve absolu sans début
ni fin.
Elle
accepte tout ce que dit le père, sans commentaire ni opposition.
Elle ne se posait aucune question. La mère sait très bien
que ce n'est pas la nature de sa belle ; tout chez elle
est sujet à discussion, pourquoi alors est-elle ainsi entraînée,
opinant de la tête à tout ce qu'elle dit ?
Il
lui étala tout ce qui pouvait l'intéresser, tout ce qui pouvait
être dans son intérêt, avec la participation de la mère qui
dressait les plans et les mettait à exécution, jusqu'au choix
de la compagnie et l'organisation de l'ambiance.
Qu'est-ce
qui a soudain grisé le paon du jardin, le poussant à se montrer
dans toute sa magnificence, à faire la roue ? Il est
imbu de lui-même face à toutes les créatures de Dieu qui l'entourent,
et qui, elles ressentent du bonheur à sa vue, le cou étiré,
se pavanant avec une lenteur exagérée comme s'il était roi,
d'une beauté et d'une séduction imposantes ; ses plumes
sont de couleur vert olive. Il s'approcha d'eux en agitant
son aigrette, lançant un cri historique, donnant ainsi son
accord à ce à quoi ils étaient en train de penser. Sa roue
multicolore s'étend, ses plumes inférieures balayent le sol.
Ses jambes s'ouvrent d'en bas ; il les fixe de ses griffes,
il les regarde puis lance à nouveau son cri. Il a les couleurs
joyeuses de l'arc-en-ciel. Les plumes de sa queue en éventail
viennent d'un rassemblement en série cohérent au-dessus de
sa rousseur derrière le cou orgueilleux. Ils s'entretinrent
avec lui et de lui, et des autres oiseaux de leur jardin.
Le
cheikh discuta avec eux l'importance de construire un palais
à la hauteur des noces de la belle. Quand il parla à l'un
de ses frères, de ses rêves, de son désir et de son idée d'organiser
un concours international, il se tut et ne répondit pas. Sa
réponse prit la forme d'une question : pourquoi ne pas
être plus temporisé dans nos actes et nos paroles ? Il
en resta interdit. Cela faisait un certain temps qu'il préparait
le mariage de la belle. Il avait déjà imaginé un palais historique.
Déjà, il n'entendait plus le reste de la réponse : le
pays était plein d'importants bureaux d'architecture, auxquels
tu peux faire appel.
Il
n'avait pas pris garde au fait que cela faisait longtemps
qu'il était là, debout. C'était la première fois qu'il voyait
la foule dans le hall luxueux. Ils étaient venus pleins d'espoir
et adressaient leurs supplications au gouverneur, entièrement
confiant en lui, le connaissant depuis longtemps. Mais ils
le virent totalement incapable de parler ou de se concentrer.
Il alluma une cigarette, sans prêter attention à ce qui l'entourait,
ni aux regards et aux clins d'œil que s'échangeaient les gens.
Leurs cure- dents leur donnèrent la patience d'attendre. Il
récupéra son calme et observa un instant de concentration.
Il s'attendait à ce que rien ne reste calme ; d'après
la loi du mouvement, le changement devait avoir lieu. Peut-être
était-ce cette décision qu'il avait reçue dans un moment d'émotion
de dirigeant. Aucune force au monde ne l'empêcherait de réaliser
son désir et sa joie de Nagwa. Eux étaient assis, attendant
qu'il dépasse sa colère. Il finit par se dire que tout ce
qu'il possédait, tous ses gains et tout son héritage n'auraient
aucune valeur ni intérêt, car en effet si sa fille ne pouvait
profiter de tout cela, qui le ferait ? Il n'avait pas
d'autre enfant qu'elle et il n'avait pas la capacité d'aller
vers une autre femme qu’Aliaa. Elle l'avait pris sous son
aile et il savait, pour en avoir connu d'autres, qu'aucune
femme ne possédait sa féminité ni sa tendresse. Elle possédait
une telle présence, d'où avait-elle gagné tout cela jusqu'à
en conserver pour elle-même le jus de la féminité ? Ou
alors était-ce Nagwa, qui avait possédé son cœur au point
qu’Aliaa était devenue pour lui la fin du monde ?
***
Il
se demandait comment régler ce problème sans provoquer l'ire
de la famille et comment conserver son équilibre pour pouvoir
être heureux avec Nagwa et Aliaa aussi. Il ne lui restait
plus qu'à attendre. Personne ne pourrait le prendre par la
main s'il ne savait pas patienter.
Il
se rappela des gens qui attendaient sans impatience, à se
curer les dents. Il n'était pas très enthousiaste à l'idée
de remplir le devoir que lui imposait son poste. Il se disait
que lrenvoyer maintenant serait un devoir qui leur irait bien.
Mais de peur que ses mauvais points ne s'accumulent, il supporta
leur présence et réprima son agacement pendant qu'il prenait
acte de leurs revendications, l'air terne et sans enthousiasme.
Ils
étaient, comme d'habitude, alignés dans l'ordre, d'après l'ordre
d'entrée sur les nombreuses chaises jaunes qui avaient été
importées lors d'une transaction énorme et qui avaient été
distribuées dans tous les coins du pays. Leurs chaussures
étaient alignées selon le même ordre. C'étaient des sandales
qui avaient à l'un de leurs coins une oreille ronde prévue
pour l'insertion du gros orteil. Ils portaient des abayas
de toutes les couleurs et de toutes les formes. Ils croisaient
les jambes et pouvaient voir ainsi leurs pieds noirs, aux
fissures claires sur les côtés, les talons et la plante. Ils
pouvaient voir aussi leurs varices rouges, leurs blessures
et leurs abcès, et sentir les mauvaises odeurs qui emplissaient
le grand hall. |