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Corruption . Le gouvernement affirme vouloir lutter d'une main de fer contre ce fléau. Mais avec plus de 36 000 affaires enregistrées en 2002, cette détermination ne suffit pas. Une véritable réforme politique et institutionnelle est plus que nécessaire.
Un combat d'ampleur
Coup d'œil rapide sur les manchettes : « Nouvelle affaire de corruption. Eventuelle implication d'un ministre ». Serein, Ali tourne la page et tombe sur la photo dudit ministre, repousse son verre de thé sur un coin de table et avec la même indifférence continue à parcourir son journal comme s'il lisait un bulletin météo en cette journée infernale d'été ... 40 ou 42°c, cela ne change rien pour lui. N'entend-il pas parler tous les jours d'un député qui a reçu un pot-de-vin ou d'un haut fonctionnaire accusé d'abus de pouvoir, ou encore d'un ministre qui a facilité un détournement de fonds ? Mais cet Egyptien sait aussi qu'il ne pourra rien changer et que les plus pauvres payeront à eux seuls la facture de la corruption.
On dit que la corruption est un phénomène aussi vieux que le monde. En Egypte cependant, ce fléau est de plus en plus visible. Les chiffres du contrôle administratif parlent de 178 affaires de corruption administrative par jour, alors que la Cour des comptes, qui de son côté enquête sur les fonctionnaires, du ministre au planton en passant par les hauts fonctionnaires, les magistrats ou les députés, a en 2002 énuméré 36 269 affaires de corruption financière et administrative dont sont coupables les divers organismes publics, départements administratifs et ministères. Une société corrompue jusqu'à la moelle ? L'indice de perceptions de la corruption 2003 de l'ONG (organisation non gouvernementale) Transparency International qui note les niveaux de corruption dans 133 pays, n'a-t-il pas classé l'Egypte en 72e position avec uniquement 3,3 points sur 10.
Les autorités affirment toutefois saisir d'une main de fer ce dossier. La preuve en est le nombre d'affaires de corruption ayant éclaté au grand jour et certains hauts responsables qui ont été condamnés comme le président de la commission économique au Parlement Abdallah Tayel (lire encadrés). Saïd Al-Daqaq, membre du Conseil consultatif et du Haut comité des politiques au PND, indique ainsi que « ce n'est pas un phénomène réduit à l'Egypte et que ces cas démontrent que le gouvernement est sérieux et même audacieux dans sa lutte contre la corruption ». Il plaît ainsi au pouvoir d'affirmer que cette lutte n'incombe pas aux simples responsables, mais exige une volonté sociale. Achraf Al-Bayoumi, chercheur et activiste, s'attaque à cette hypothèse en affirmant que « ce n'est pas une question de conscience ou de pure honnêteté, et que la lutte contre la corruption doit faire partie de la recette politique de l'Etat ». Dans ce pays, le plus souvent, lutter contre la corruption revient à remplacer les anciens par de nouveaux profiteurs. « L'ambiance n'est pas saine », dit Al-Bayoumi, qui affirme qu'une sorte de feu vert a été accordée aux désireux, voire aux voleurs. Ce qui a fait que l'Egypte passe par les pires moments de son histoire moderne. L'indice est, d'après lui, non la corruption en elle-même, mais son degré et sa qualité. « Elle a atteint le système juridique et éducatif, c'est catastrophique. On témoigne aujourd'hui de falsification de notes, de plagiat de recherches et études, de pots-de-vin aux juges », poursuit Bayoumi. Le phénomène dévore tous les rouages de l'Etat, ses responsables ou hauts fonctionnaires et même ses députés au Parlement.

Aujourd'hui, au moins 120 députés du PND à l'Assemblée du peuple, soit 32 % d'entre eux, sont accusés ou impliqués dans des affaires relatives à la corruption. Lors de la dernière session parlementaire, le ministère de la Justice a demandé au Parlement la levée de l'immunité de 35 députés. Un des faits criants qui touche le parti au pouvoir a été l'expulsion du Parlement de Fawzi Al-Sayed bien que le gouvernement ait lutté bec et ongles pour lui conserver son siège. Al-Badri Farghali, député pour le parti Al-Tagamoe (gauche), affirme avoir pendant deux ans de suite demandé à interroger le ministre de l'Habitat qu'il accuse de corruption. Mais d'une année à l'autre, l'Assemblée n'a bien sûr pas eu le temps de débattre sur la question. Ce député a été le seul à avoir réussi à interpeller en séance le fameux et problématique ancien ministre de l'Agriculture Youssef Wali. Mais c'était il y a exactement 15 ans, affirme-t-il, et depuis Wali a échappé à toute tracasserie en dépit des preuves fournies par le contrôle administratif selon lesquelles son conseiller Ahmad Abdel-Fattah est impliqué dans une gigantesque affaire de pot-de-vin. Al-Badri Farghali estime dans ce contexte que la corruption est devenue le moteur de la vie sociale et économique dans ce pays de la vallée du Nil. « Il est pratiquement impossible d'achever une démarche sans avoir à payer quelqu'un ou bénéficier d'un piston ».

Toujours d'après Al-Badri Farghali, les autres partis d'opposition n'ont pour ainsi dire aucun pouvoir et « les organismes de contrôle comme les médias guettent leurs faits et gestes ».


Gage de sécurité

Le député du PND estime qu'il est protégé par le gouvernement et donc libre de faire ce qu'il veut tant qu'il est membre du parti. Un parti qui, selon des sociologues comme Salah Abdel-Métaal, est un aimant à corrompus. Ses membres sont le plus souvent à la recherche de plus d'argent ou de pouvoir qui renforcera leur statut social. Le choix des députés du PND, comme l'explique Achraf Al-Bayoumi se fait par le régime et non en fonction de leur contribution ou capacités innovatrices. Courtoisie, piston et intérêt deviennent donc les maîtres du jeu faisant de la corruption un fléau qui ne touche pas uniquement les petits fonctionnaires mais toute la hiérarchie étatique.

Cette détérioration de la vie politique n'est pas inexplicable. Ahmad Al-Naggar, chercheur au Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques d'Al-Ahram (CEPS), indique que sa cause principale est l'absence de démocratie au vrai sens du terme, impliquant changement et alternance. « Il nous faut un système démocratique avec alternance du pouvoir et un maximum de deux mandats pour le chef d'Etat. Rester un quart de siècle au même poste, c'est abusif. Dans la situation actuelle, la corruption ne peut que s'amplifier », dit-il.

En dépit de la multiplicité des organismes de lutte contre la corruption tels que la Cour des comptes, le Parlement, le contrôle administratif, en l'absence d'un réel contrôle exercé par le peuple et de tout outil dissuasif, la lutte contre la corruption ne serait donc qu'illusoire, comme le croient certains observateurs. Il se peut que le gouvernement ait voulu dévoiler certaines affaires pour faire preuve de ses bonnes intentions comme il se peut que ce soit un règlement de comptes entre faucons ou hommes d'affaires. Sinon comment expliquer les prêts sans garanties accordés au secteur privé provoquant la fuite à l'étranger des hommes d'affaires bénéficiaires de la part des banques publiques de milliards de dollars ? Le gouvernement affiche-t-il donc une fausse colère ? Farghali affirme qu'ouvrir les dossiers épineux de la corruption signifierait pour le gouvernement aller de son propre gré en prison. Le régime, lance-t-il, a tout intérêt à enterrer de tels dossiers.

Après la page météo, Ali tombe sur un sondage : « Roubi est-elle selon vous la plus sexy des chanteuses ? ». Le sourire en coin et d'un air intéressé, il consulte les réponses. Mais reste dubitatif : elles pourraient bien avoir été aussi achetées.

Samar Al-Gamal

Ceux par qui le scandale arrive

Aussi diverses que dramatiques, les nombreuses affaires de corruption ont concerné à plusieurs reprises des personnalités de haut rang. En voici quelques exemples.

Tayel : « Personne n'est au-dessus de la loi »
Abdallah Tayel est l'une de ces figures emblématiques de l'affairisme. En octobre dernier, ce député, membre du PND, est déféré par le Abdallah TayelParquet, avec un autre parlementaire du même parti, à la Haute Cour de Sûreté de l'Etat pour plusieurs chefs d'accusation dont le fait d'avoir « détourné de l'argent public ». Si l'affaire est si retentissante, c'est qu'elle implique des députés : Tayel était le président de la commission économique du Parlement. L'autre député concerné est Abdel-Wahab Qouta. Ils sont tous deux impliqués dans l'affaire de la banque publique Misr Exterior. Tayel, qui en était le PDG, a facilité l'obtention de prêts de manière frauduleuse. « Nous ne permettrons à personne de piller les biens du peuple », a martelé le procureur public Maher Abdel-Wahed, donnant une coloration politique ou nationale au procès. « Nul n'est au-dessus de la loi. Tous ceux qui portent atteinte aux intérêts économiques du pays seront jugés quel que soit leur poste », a poursuivi la Cour. 28 personnes ont été impliquées dans cette affaire, dont certaines sont en fuite.

Tareq Al-Séweissi : un juteux trafic d'antiquités
Etre secrétaire général du PND pour le gouvernorat de Guiza et se rendre coupable d'avoir fait main basse sur des objets inestimables du patrimoine pharaonique, il y a là antinomie. Mais il ne faut guère se fier aux grands principes. Tareq Al-Séweissi a été condamné à 35 ans de prison dans l'une des plus grandes affaires de trafic d'antiquités où ont trempé 31 personnes. L'affaire a eu des répercussions jusqu'en Suisse et d'autres pays d'Europe où il écoulait sa marchandise. Mais les attendus du jugement évoquent d'autres crimes. Ainsi, il a été condamné à 3 ans pour détention d'armes, 3 ans pour détention de drogue, 7 ans pour blanchiment d'argent, 15 ans pour pot-de-vin et 7 ans ... pour trafic des antiquités. Il devra rembourser en plusieurs fois le double des bénéfices qu'il a engrangés dans ce trafic, soit 330 000 euros, 47 millions de dollars et 35 millions de L.E.. Parmi ses complices, un inspecteur des antiquités et un officier de police. Si ce trafic a été dévoilé au grand jour, c'est que Séweissi avait été mis sur écoute pour des histoires de drogue. Il a été arrêté en avril 2003 et condamné en 2004.

Mohamad Al-Wakil : dessous-de-table sur petit écran
Mohamad Al-Wakil est l'ancien président du secteur des informations de la télévision égyptienne. Il a été arrêté et condamné en 2002 à une lourde peine de prison pour abus d'autorité. Il obtenait des dessous-de-table par l'intermédiaire d'un réseau d'assistants de personnalités qu'il daignait inviter dans des émissions télévisées célèbres, notamment celle intitulée Bonjour l'Egypte diffusée à heure de grande écoute. Les médecins étaient en général des hôtes de choix de cette émission. L'un d'eux payait 3 000 L.E. pour quelques minutes d'antenne. Des méthodes dignes de films de suspense ont été utilisées pour arrêter l'accusé la main dans le sac. « L'accusé est le président du secteur de l'information. C'est celui qui contrôle le bourrage de crâne du peuple égyptien. Or, on se rend compte que ce matraquage médiatique n'était que la publicité. Les invités de l'émission ont investi nos foyers se sont imposés à nous grâce à leur argent », a déclaré désabusé un journaliste. Une vraie motion de défiance.

Ahmad Abdel-Fatah et Youssef Abdel-Rahmane : le ministère de l'Agriculture entaché
Ahmad Abdel-Fattah est le deuxième homme du ministère de l'Agriculture et l'acteur de l'une des Youssef Abdel-Rahmaneplus sensationnelles affaires de corruption en Egypte. Il a été surpris dans son bureau en train de recevoir une somme de deux millions de livres. Fouilles et perquisitions ont révélé des documents et des papiers aggravant son cas. Ahmad Abdel-Fattah a été emprisonné pendant 45 jours en attendant que l'enquête soit terminée. Cette affaire, qui n'a pas encore été jugée, est remontée vers des personnalités jusqu'ici non inquiétés, dont Youssef Abdel-Rahmane, autre haut fonctionnaire du ministère de l'Agriculture et faisant l'objet d'un procès très médiatisé. Youssef Abdel-Rahmane est accusé avec Randa Al-Chami, conseillère de la Bourse agricole, ainsi que 19 autres personnes d'avoir perçu des pots-de-vin, et plus grave encore, d'avoir importé en Egypte des pesticides cancérigènes.

Mohieddine Al-Gharib : un rescapé de l'enfer
Youyou de joie dans l'austère Cour de cassation. Elle vient d'acquitter l'ancien ministre des Mohieddine Al-GharibFinances Mohieddine Al-Gharib et tous les autres accusés d'une affaire de corruption ayant longtemps défrayé la chronique. Avec l'ancien président des douanes Ali Mahmoud, il a été en février 2002 condamné à huit ans de prison pour avoir détourné des biens stockés en douane. Deux ans après, l'acquittement a constitué un véritable coup de théâtre et ce jugement de la Cour de cassation a définitivement classé l'affaire. Pourtant, Al-Gharib avait été condamné deux fois par la Cour d'assises du Caire. « Il existe bien des innocents en prison », dit le dicton égyptien. Al-Gharib a ainsi lavé un affront et tout de suite après le verdict il s'est rendu à des noces pour fêter sa dignité retrouvée.

Récemment, la presse a par ailleurs annoncé que le ministère de l'Habitat, Ibrahim Soliman, serait limogé avant le 13 novembre prochain, accusé, entre autres, de népotisme. Son beau-frère, Diaa Al-Moneiri, interrogé par le Parquet, aurait bénéficié de son soutien pour des affaires qu'ils ont en commun. Un autre procès en perspective.

Ahmed Loutfi
Chaïmaa Abdel-Hamid

 

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