Le
film commence agité par de grandes questions. Le cinéaste Yéhia
(Mahmoud Hémeida), le double de Chahine, s'interroge sur la
raison pour laquelle les Etats-Unis ont décliné leur offre de
financer la construction du Haut-Barrage en Egypte. Mais la
morale lui est donnée par un ami sans nom, une conscience de
relais, qui rebondit sur ses questions et lui renvoie la vérité
en pleine figure. « Le colonialisme américain est le
plus redoutable de tous, un jour il nous ruinera »,
lui rétorque-t-il, mettant l'accent sur les visées impérialistes
de l'Amérique. Yéhia persiste à vouloir montrer ses films aux
Américains, notamment Les gens et le Nil, glorifiant
Nasser et le peuple égyptien, pacifiste et bâtisseur de civilisations.
Mais il se heurte à l'hostilité des sionistes, qui gèrent Hollywood,
à toute représentation édifiante de l'Egypte. L'ami rappelle
à Yéhia qu'à peine l'Egypte eut droit au développement tant
espéré après son indépendance, qu'elle se voit agressée par
les Israéliens munis des armes américaines, sabordant ses plans.
L'Amérique a pulvérisé semblable alternative de l'Egypte. On
aurait aimé que le film continue cette ligne narrative inquisitoire
entre le présent et le passé, mais le voilà qui enchaîne sur
Yéhia recevant au bout de cinquante ans de carrière cinématographique
un hommage au Lincoln Center de New York, avec présentation
d'une rétrospective de son œuvre. Il revient alors sur son séjour
naguère dans cette ville tant aimée. On découvre le jeune Yéhia
(Ahmad Yéhia), reçu à l'école d'interprétation de Pasadena,
où il doit faire ses études, comme un primitif devant apprendre
à se laver et à se conduire d'une façon civique vis-à-vis de
son entourage Il assume la trivialité des stéréotypes qu'on
lui colle en les tirant vers le sublime.
Il
croise Ginger (Yousra Al-Lozi), une ballerine, en haut de l'escalier
de l'école. C'est le coup de foudre. Dans sa partie américaine,
le film s'ouvre à une autre ligne : l'amour du couple Yéhia
et Ginger. Commence alors un imaginaire du cinéma américain
des années 1940. Yéhia transforme l'apparition insolite de Ginger
en un bal, où elle descend les marches dans une robe gracieuse,
lui tendant la main comme à un prince galant. Avec quelques
pas de danse, un double crochet, il séduit Ginger, qui partage
sa chorégraphie. Ce promis metteur en scène occupe aussi impitoyablement
et avec exigence la scène du théâtre de l'école, répétant le
rôle de Hamlet révolté contre la trahison de son oncle. Chaque
scène est un petit problème que Yéhia s'emploie à résoudre par
une pirouette, un tour de magie. D'où ces miracles, au minimum
un par scène, lorsqu'il produit le geste, l'attitude, le petit
exploit. Il y a quelque chose de joyeux dans cet assemblage
d'images qui consacrent la prouesse et le défi de Yéhia, lui
inventant l'alternative Bigger than Life .
Lorsqu'il
bute contre son exclusion du studio de la Columbia Pictures,
lors d'un passage initiatique, il transpose par l'imaginaire
la danse ratée de Carmen (Nelly Karim) d'un film d'un cinéaste
américain, dans un décor oriental à l'Opéra du Caire, où elle
déploie la virtuosité de son art sous les airs de Bizet. Dès
lors, ni le bleu du ciel américain, ni même l'amour de Ginger
n'infléchissent sa détermination à devenir réalisateur dans
son pays, inspiré par la réussite de ce spectacle. On voulait
connaître son retour et les exploits de sa carrière cinématographique
dans son pays. Or, par la pluie battant le bitume, la pauvreté
de Ginger (interprétée par Yousra à l'âge mûr) qui, à défaut
de rôles romantiques lui convenant, se vend sur les trottoirs
de New York, Chahine proclame la fin de la retenue et le début
de la honte et de la dégradation morale de l'Amérique. Ginger
accepte d'épouser un musicien juif pour se faire une dignité
par rapport à Yéhia qu'elle n'oublie pas. Seule Ginger est toujours
entière dans la dignité comme dans la déchéance. Elle passe
à un acte radical de révolte et de compassion pour cet autre,
Yéhia, dont elle conçoit un enfant, Alexandre (qu'incarne Ahmad
Yéhia), lors de son bref passage à New York.
Lorsque
Ginger introduit Alexandre, devenu danseur étoile au Ballet
de New York, auprès de son père, les derniers plans ne prennent
pas la direction d'un catharsis. Yéhia ne parvient pas à nouer
un lien minimal avec son fils. C'est l'aval symbolique de l'homme
mort, autrefois aimé et admiré, via le rejet de son fils. Alexandre
tient son père coupable de la dégradation de sa mère et cette
culpabilité l'aide à faire taire son remords par une dernière
action égoïste qui va sauver sa peau, l'identification à l'Amérique
toute-puissante, où il est né, même si c'est au détriment d'un
autre, son père. Au creux de cet homme nouveau, sportif et viril,
s'inscrit toute la violence, l'arrogance de l'Amérique malade
de sa puissance. Pas de rédemption possible. Peut-on oublier
le conflit israélo-palestinien, les plaies ouvertes par l'invasion
américaine de l'Iraq et les tortures de ses citoyens ?
Le rapprochement de la Shoah à la condition des Palestiniens,
cadres, insertions d'images des tortures des Iraqiens par les
Américains, bref, l'imbrication de documentaire et de fiction
auraient pu donner texture à la caméra analytique de Chahine,
dirigeant les regards sur notre nuit. Tous les jours, les journaux
télévisés nous distillent l'horreur dont l'Amérique est responsable,
rappelant que s'il y a paradis, ses portes seront gardées par
les marines .
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