« Je
ne peux pas garantir l’autosuffisance en blé, mais je promets
de prendre des mesures sérieuses pour réaliser cet objectif ».
C’est en ces termes timides que le nouveau ministre de l’Agriculture,
Ahmad Al-Leissi, a annoncé, quelques semaines après sa nomination,
son plan destiné à réduire le fossé entre la production et la
consommation de blé en Egypte. C'est l’une des questions les
plus critiques auxquelles le ministère est confronté. L’Egypte
est le deuxième importateur de blé dans le monde, avec environ
7 millions de tonnes, soit l'équivalent de 40 % de la consommation.
Un fait qui a coûté à l'Etat plus de 3 milliards de L.E. en
2003. Ce n’est pas la première fois que le ministère de l’Agriculture
parle d’autosuffisance en blé. L’ancien ministre, Youssef Wali,
avait promis que l'Egypte serait autosuffisante en blé en 2017.
Cependant, la production a baissé au cours de son long mandat
de 22 ans. La presse d'opposition l'accusait d'avoir changé
les structures agricoles du pays et d'avoir privilégié l'horticulture
aux dépens du blé et du coton. Les cultures de blé ont atteint
leur niveau le plus bas au début des années 1980. En 1984, la
superficie des terrains cultivés en blé ne dépassait pas les
1 million de feddans. La production ne couvrait que 27 %
des besoins.
Selon
le nouveau plan du ministère, quatre points feront du rêve de
l'autosuffisance une réalité : augmenter la superficie
des cultures, améliorer la productivité, diminuer les pertes
de blé au cours des différentes étapes de production et finalement,
augmenter le prix de vente du blé afin d’encourager les agriculteurs
à le cultiver.
Le
ministère de l'Agriculture vise à cultiver 300 000 feddans
supplémentaires de blé au cours de la première année du plan.
Mais cet objectif est-il réalisable ? La superficie cultivée
en blé est actuellement de 2,5 millions de feddans qui
produisent à peu près 7 millions de tonnes. Pour réaliser l'autosuffisance,
il faudrait prévoir 1 à 1,5 million de feddans supplémentaires.
« Cela se fera au détriment d’autres denrées, notamment
la luzerne, qui sert à la fois de fourrage et de fertilisant.
Une réduction sérieuse de la production de luzerne risque non
seulement de porter atteinte aux richesses bovines, mais contribuera
également à élever la consommation de blé, car un nombre croissant
d’éleveurs y auront recours pour nourrir leurs animaux »,
explique Gamal Seyam, directeur du Centre des études économiques
agricoles à la faculté d’agronomie de l'Université du Caire.
L’autre choix est de cultiver en blé les nouveaux terrains bonifiés
hors de la vallée du Nil. Or, leur superficie totale ne dépasse
pas aujourd’hui les 1,5 million de feddans. Seuls 400 000
feddans de ces terrains ont été cultivés en blé. « La
bonification est très lente et nécessite de larges ressources
en eau. De plus, la productivité de ces terrains est nettement
inférieure à celle des terrains de la vallée du Nil »,
ajoute Seyam. Pour lui et pour bien d’autres experts, il est
impossible de parler d’autosuffisance sans augmenter la productivité
non seulement en blé, mais aussi en d'autres denrées. « Par
exemple, si on augmente la productivité de la luzerne, cela
permettra d’augmenter la superficie réservée au blé. Les recherches
dans le domaine de la productivité et la création de nouvelles
variétés sont donc la clef », poursuit-il. Au ministère
de l'Agriculture, on s’est rendu compte de l’importance de la
productivité. « Le ministère cherche à promouvoir la
culture de 6 nouvelles variétés qui permettront d'élever la
productivité du feddan qui passera de 18 ardeb (1
ardeb = 1,980 hectolitres) à presque 22 »,
assure Tagueddine Chéhabeddine, vice-président du Centre des
recherches agricoles et superviseur du programme de production
du blé. « Nous cherchons actuellement à généraliser
la culture des variétés dont la productivité est élevée, ainsi
qu’à créer de nouveaux cycles qui permettront aux paysans de
cultiver trois denrées plutôt que deux chaque année »,
explique-t-il.
Il
est évident que pour avoir une autosuffisance en blé, il faut
une politique agricole cohérente. D'autant plus que, selon Tagueddine
Chéhabeddine, presque 3 millions de tonnes de blé par an sont
utilisés comme fourrage, car le blé est bon marché. Une solution
à la question du fourrage est donc indispensable, sinon le problème
du blé risque de s'aggraver. 10 % du blé est perdu au cours
des différentes étapes de production, depuis la moisson jusqu’à
sa transformation en pain. Cette perte peut être réduite. Pour
ce, il faut développer les méthodes de fabrication du pain.
« La consommation égyptienne annuelle par habitant atteint
les 180 kilogrammes, alors qu’au niveau mondial, elle varie
entre 70 et 80 kilos. Si on produit un pain de meilleure qualité,
pour qu'il ne soit pas jeté à la poubelle, et qu'on améliore
la production, le stockage et l’utilisation du blé, on peut
parvenir à l’autosuffisance », assure Abdel-Salam Gomaa,
superviseur du département du blé au Centre des recherches agricoles.
Pour
atteindre ces objectifs, il faut aussi convaincre les paysans
de cultiver le blé à la place de certaines autres denrées et
d’utiliser les nouvelles techniques. Sinon, le plan du ministère
se soldera par un échec. Le ministère a annoncé qu'il hausserait
le prix d’achat du blé par ardeb. Celui-ci passera de
145 L.E. à 165 L.E. Mais les cultivateurs ont d'autres demandes.
« C’est un pas en avant, mais ce n’est pas suffisant
pour encourager les paysans. Il faut qu’ils aient accès à des
sources de financement aisées avec des taux d'intérêt réduits.
De même, il faut leur fournir les matières nécessaires à la
production comme les grains et les engrais à des prix abordables
et au moment propice. Actuellement, les paysans les achètent
au marché noir à des prix élevés à cause du monopole exercé
par les commerçants », réclame Eryane Nassif, conseiller
de l’Union égyptienne des paysans. Réaliser l’autosuffisance
en blé n’est pas un rêve impossible. Il nécessite beaucoup d’efforts
et de volonté.